Politique

Sébastien Ebala: « Mon combat, c’est de voir le Cameroun changer »

Interpelé le 17 avril dernier par les agents Sécurité militaire (Semil), entendu au Secrétariat d’Etat à la Défense et déféré à la prison centrale de Yaoundé, le consultant média et activiste très connu sur la page Facebook et YouTube Médiatik, est accusé d’appel à manifestations sans autorisation à travers une vidéo virale sur les réseaux sociaux. Dans un entretien accordé au Messager et au site hurinews.com, il parle de la longue attente dont son procès est sujet.

Comment se porte Sébastien Ebala ?

Je vais bien. Côté santé, je ne me plains pas. Par la grâce de Dieu et la prière de certains amis fidèles, je parviens tant bien que mal à surmonter la douloureuse épreuve que je traverse depuis bientôt dix mois. Je profite de votre tribune pour adresser mes chaleureuses salutations à tous les camerounais de bonne volonté, de bonne foi, ceux qui n’ont cessé de me soutenir en prière. Je leur sais gré pour tout ce qu’ils ont fait pour moi spirituellement, parce qu’il n’y a que ça qui constitue une source d’espoir et de réconfort pour moi. Que ces personnes qui forment désormais ma vraie famille, sachent que je ne baisserai jamais les bras quelles qu’en soient les difficultés, la répression et les humiliations. Je tiens le coup, j’ai un moral d’acier, je surmonte tous les obstacles, les coups bas contre ma personne. Et je remets tout à Dieu ; à lui la vengeance. Je suis ici en prison parce que j’ai accepté de défendre la vérité.

Pouvez-vous nous refaire le film de votre arrestation ce fameux soir du 17 avril 2020 ?

Tout est parti de ma vidéo enregistrée le 16 avril dernier à la Poste centrale de Yaoundé, vidéo dans laquelle j’avais appelé les camerounais à se mobiliser pour faire entendre leur voix sur ce qui se passe dans notre pays. Je faisais allusion à la mal-gouvernance, l’absence d’eau, d’électricité, de bourses pour les étudiants, des crises multiformes, du mal-être dont ils sont sujets depuis des années. J’ai appelé les camerounais à se mobiliser à la Poste centrale munis de pancartes, de bouteilles d’eau et de cache-nez, afin d’installer celui qu’ils avaient élu le 7 octobre 2018 (Maurice Kamto, ndlr). Après avoir enregistré cette vidéo de près d’environ trois minutes, je me suis rendu le lendemain à la résidence de mon co-accusé (Tchebo Tchebo Bernard, ndlr) au lieu-dit « Hôpital Jamot » car c’est le lieu tenu secret où nous faisions souvent nos directs sur Facebook. Aux environs de 16h 30, mon collaborateur Paul Daizy Biya a reçu un coup de fil d’un certain Mbapouqui lui aurait dit que le colonel Emile Bamkoui est très fâché parce qu’il m’a empêché de me rendre à la Semil quelques jours plus tôt pour discuter des problèmes de mon enfant. Mais, c’était en fait, un piège et l’objectif de cet appel était de nous localiser. Vers 17h, nous sommes assis au salon, nous entendons des bruits, des personnes qui crient à l’extérieur « fermez ! Fermez ! ». On voit des hommes cagoulés qui arrivent avec des kalachnikovs, des gilets pare-balles, des marteaux et des pinces-monseigneurs et escaladent la clôture du domicile de M.Tchebo. Le maître des lieux nous a suggéré de nous cacher dans le plafond car nous ne savions pas qui c’était. C’est ainsi que ces visiteurs d’un autre genre ont cassé le cadenas du portail, sont entrés puis ont cassé la porte d’entrée faite en lambris. Une fois à l’intérieur de la maison, ils ont tout mis à sac. Le propriétaire est sorti du plafond et ils l’ont arrêtés et torturé. Puis ils se sont dits que si Tchebo a été surpris en train de sortir du plafond, ça veut dire que Paul Daizy et moi nous y trouvions aussi. C’est ainsi qu’on nous a nous aussi arrêté.

Sous quelle casquette appeliez-vous les camerounais à descendre dans la rue ? A notre connaissance, vous n’êtes ni de la société civile, ni leader de parti politique…

Je suis un citoyen camerounais ; un leader d’opinion, un intellectuel qui estime avoir des idées et des opinions à exprimer librement. Je crois fermement que c’est suffisant pour porter la voix des sans voix. Ai-je besoin d’être un homme politique pour crier ma colère ou celle du peuple ? Ai-je besoin d’une autorisation pour exprimer mon ras-le-bol, mon mal-être ? Je n’appartiens à aucun parti politique mais je pense avoir la liberté et la légitimité pour parler des problèmes qui minent notre pays et plombent notre gouvernance. C’est pourquoi j’ai montré l’exemple en allant moi-même à la Poste centrale.

N’avez-vous pas vous-même donné des arguments pour qu’on vous arrête ?

Non ! Je ne pense pas qu’il faut voir les choses dans ce sens. C’est une question d’engagement, de détermination, de volonté du changement. Personne ne peux souhaiter qu’on l’arrête et qu’on le torture comme ça été le cas avec moi. Les hommes du colonel Bamkoui nous ont transportés au ministère de la Défense et nous ont conduits dans un endroit qu’ils appellent le « Labo ». J’ai été torturé, j’ai reçu 150 coups de machettes sur la plante des pieds. Le but de cette torture était que je dise que c’est Maurice Kamto qui m’avait envoyé. Bref, ce 17 avril est une date triste pour moi. Mais je suis resté déterminé. Après m’avoir torturé à tel point que mes pieds enflés ont pris la forme des pattes d’éléphants, ils m’ont amené au bureau du colonel Bamkoui. C’est d’ailleurs cette pièce qui figure sur la photo qui fait le tour des réseaux sociaux et sur laquelle je suis assis à même le sol. Vers minuit, nous avons été transportés au service central de la recherche judiciaire au Secrétariat d’Etat à la Défense chargé de la gendarmerie nationale (Sed Ndlr).

Vous a-t-on aussi torturé au Sed ?

Non ! Au niveau du Sed, mes droits ont été respectés. Quand nous sommes arrivés, les agents Semil ont demandé aux gendarmes de nous torturer de manière à ce qu’il leur soit imputé tous les sévices corporels que nous avons subis à la Semil. Ce que le chef de poste a refusé de faire, au regard de l’état dans lequel je me trouvais, mes vêtements étaient déchiquetés et je saignais. On m’a accordé tout le respect que je méritais. Je vais remercier le lieutenant-colonel Bikaï qui, quand elle m’a reçu le samedi 18 avril, m’a demandé si je n’avais pas de famille, je lui ai répondu que jusque-là, on m’avait refusé l’accès à un membre de ma famille. Puis elle a fait un Sms au chef d’escadron Mbialeu Dieudonné du service central de la recherche judiciaire afin qu’on me trouve des vêtements et qu’on aille avec moi à l’hôpital. J’ai beaucoup souffert, j’ai passé 41 jours de cellules au sous-sol.

Est-ce que tous ces sévices que vous dites avoir subi, ne vous poussent pas à rêver d’exil ?

L’exil, c’est pour les peureux ; ceux qui manquent de courage et de détermination. Ceux qui n’ont aucune personnalité, aucun engagement. Je ne suis pas de ceux-là malheureusement. C’est vous dire que l’idée de l’exil n’effleure pas ma conscience. Mongo Beti, Ernest Ouandié, Um Nyobè sont tous morts au Cameroun. Personne ne me poussera à l’exil parce que ce que je mène comme combat, ce n’est pas pour moi mais pour faire comprendre aux uns et aux autres qu’au Cameroun, il y a des jeunes qui peuvent dire des choses sans avoir besoin d’aller se radicaliser dans des pays où d’autres ont travaillé. Je reste déterminé car conscient de n’avoir fait de mal à personne.Je veux voir le Cameroun changer mais on me reproche d’être l’esclave des Bamilékés. Si c’est le cas, je l’accepte car tous les camerounais sont mes frères. Je ne pardonnerai jamais à ceux qui m’ont torturé et même s’il m’arrive d’être tué ici ou alors de sortir, que mes tortionnaires sachent que j’ai leurs visages en tête et ils répondront tous de leurs actes devant Dieu.

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