Economie

Cameroun : Les kiosques à journaux ferment

Emmanuel Ekouli, directeur de publication du journal La voix du centre et correspondant de Reporters Sans Frontières au Cameroun dénonce la non implication des pouvoirs publics pour sauver la presse écrite et les métiers connexes.

J.P Noumbou, fonctionnaire retraité à Bafoussam est un passionné de lecture. La soixantaine sonnée, il est assis sur une chaise en ce jour de décembre devant le seul kiosque à journaux de la métropole régionale de l’Ouest. Il commente avec les autres «abonnés» du coin des points saillants de l’actualité nationale et internationale. La vie des partis politiques, les consultations électorales, les affaires sportives, les questions foncières sont au menu des sujets débattus par J.P Noumbou et ses compères. « Je ne saurais passer une journée sans me rendre au kiosque de Félix Kam pour savoir ce qu’il y a de neuf en matière d’informations. Je suis un fervent défenseur du droit à l’information. Quand on est éclairé, on défend facilement ses droits et on se comporte en acteur positif du jeu politique et démocratique.»

Coup de poignard à la presse écrite

Employé au pôle communication d’une société de paris de la place, Soleil est lui aussi régulier au kiosque de Félix Kam. Il plaide, en toutes circonstances, au respect de l’article 9 de la charte Africaine des droits de l’Homme et des peuples qui impose que toute personne a droit à l’information et à diffuser ses pensées et ses opinions. Il est de ceux qui s’opposent au fait que la Communauté de Bafoussam envisage de démolir cet espace. Pour lui, ce serait assené un coup de poignard de plus aux métiers de la presse écrite et aux activités connexes. D’autant plus que de nombreux acteurs de la filière sont en cessation d’activité. A l’instar de Carlos Ngoualem, ancien vendeur de journaux à Douala qui a pris une retraite anticipée de kiosquier pour se consacrer avec passion au militantisme politique dans le Front Social-démocrate (Sdf en anglais).
Désormais éloigné de cette activité qu’il a pratiquée durant des décennies à l’entrée d’une agence de voyage au lieu-dit« Carrefour Douche » à Akwa-Douala, il a des réticences à en parler. Les kiosques sont en péril dans toutes les grandes villes du Cameroun. « A Douala, moins d’une vingtaine ouvre encore sur près de 100 points de vente opérationnels il y a une dizaine d’années », renseigne Alain Ngompé, responsable de l’Association des journalistes africains pour l’environnement.

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A Yaoundé, malgré les difficultés, quelques personnes continuent d’essayer de faire vivre les commerces de proximité que sont les kiosques à journaux. « Nous faisons des efforts pour assurer, avec nos moyens et relations personnelles, la diffusion des journaux dans les autres villes du pays. A Yaoundé et Douala, vous trouverez encore des kiosques parce que dans ces métropoles, la distribution est facile.
Globalement, plusieurs kiosques ont fermé. Des vendeurs sont au chômage », explique Emmanuel Ekouli, directeur de publication de l’hebdomadaire Le voix du centre et correspondant de Reporters Sans Frontières au Cameroun. Ce diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (France) milite afin que l’Etat du Cameroun apporte une subvention consistante aux éditeurs et aux distributeurs des journaux camerounais. Car il est de son rôle de promouvoir le libre accès à l’inforation.

Le pouvoir contestable des maires

A Bafoussam, sur une dizaine de kiosques à journaux opérationnels il y a une quinzaine d’années, seul un résiste. Situé en face du palais de justice de la ville, il est tenu depuis une trentaine d’années par Félix Kam. « Je suis menacé par le maire de la ville. Il veut détruire mon kiosque. Il porte atteinte à la loi sur la communication sociale de décembre 1990. L’article 30 et suivant de cette loi donne des pouvoirs au maire en matière d’organisation des activités d’affichage. Et les kiosques à journaux font partie de l’affichage », explique-t-il. « Le responsable presse de Messapresse, Martin Mpilla, a écrit, fin novembre, pour indiquer sa disponibilité à nous accompagner dans le processus d’embellissement de la ville à travers la réfection du kiosque », poursuit-il. Léopold Nguelo, communicateur proche du maire de la ville de Bafoussam, rassure qu’il s’agit uniquement d’une opération d’embellissement de la ville de Bafoussam et non d’une entrave à la libre diffusion des journaux. «La municipalité veut nous surcharger en peine. C’est un métier difficile et de plus en plus concurrencé par les supports numériques qui sont plus consultés que les supports papiers.

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L’intérêt des nouveaux kiosques, c’est qu’il y a un plan d’occupation des sols de Bafoussam à disposition. C’est une idée merveilleuse. Au delà de ça, le kiosque a finalement un vrai rôle social. Pour une partie de la population, se rendre au kiosque ce n’est pas pour acheter le journal mais c’est un rituel, ça permet de parler et ça crée du lien. On aide aussi les sans-abri en chargeant les téléphones portables. Toutes les classes sociales ont un intérêt à se rendre au kiosque. Qu’un badaud et un attaché de presse se rencontrent et se parlent, ce n’est que dans un kiosque que cela peut se passer », raconte Félix Kam qui, tous les jours de la semaine (dimanche inclus), ouvre sa boutique à 7H du matin pour ne la fermer qu’en début de soirée. Comme tous commerces de proximité, il mise sur la relation avec le client.

Guy Modeste DZUDIE

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