Société

Cameroun : Le quotidien sombre des journalistes dans les zones en crise

Un rapport présenté ce 3 mai à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse met en exergue les atteintes que subissent les journalistes en service dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.

La société civile nationale et internationale est préoccupée par les conditions d’exercice des journalistes dans deux régions du pays en crise socio-politique depuis cinq ans. Un rapport sur la sécurité des journalistes dans le Nord-Ouest et Sud-ouest du Cameroun, de 2016 à 2021, a été présenté ce 3 mai 2022 dans la ville de Limbé. Cette présentation rentre dans le cadre de la célébration de la 31ème édition de la journée mondiale de la presse. Ledit rapport relève que plus de 20 journalistes ont été victimes de la crise socio-politique qui secoue ces deux régions depuis presque cinq ans. Les arrestations arbitraires, les enlèvements par les groupes armés, les interpellations et les jugements arbitraires des journalistes par les tribunaux militaires sont autant d’atteintes graves subies par les journalistes.

C’est dans le cadre de cette crise sécuritaire que le journaliste Samuel Wazizi est mort en détention alors qu’il se trouvait entre les mains des forces de défense. D’autres journalistes ont écopé de lourdes condamnations après avoir été jugés par un tribunal militaire cumulant plusieurs violations du droit de la défense. C’est le cas du journaliste Mancho Bbc qui a été condamné en 2019 à 15 ans de prison par le tribunal militaire de Yaoundé. D’autres journalistes arrêtés depuis plusieurs mois n’ont toujours pas été jugés malgré l’expiration de leur mandat de détention provisoire, comme Kingsley Ndjoka.

Les journalistes espionnés

Ce rapport, fruit d’une recherche de deux organisations de la société civile, Adisi Cameroun et National Endowment for Democracy présente des enquêtes détaillées sur la pratique du journalisme dans les régions depuis l’exacerbation de la crise anglophone en 2016. Il ressort que dès le début de la crise, les journalistes de ces deux régions ont été exposés à un large éventail d’abus de la part du gouvernement et des groupes séparatistes opérant dans les deux régions. Les abus sur les entreprises de presse ont été commis malgré le grand nombre d’instruments juridiques nationaux et internationaux ratifiés par le Cameroun, à l’instar du Pacte international relatif aux droits civils et politiques qui dispose en son article 19 que : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions. Toute personne a droit à la liberté d’expression; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix ». Selon le rapport, plus de 300 journalistes ont préféré s’exiler pour échapper aux soupçons des autorités et des groupes séparatistes.

Le rapport fait ressortir des informations sur les violations des journalistes et des entreprises de presse. Le journalisme reste une profession inviolable et devrait pouvoir fonctionner sans encombre même en cas de crise, conformément aux instruments juridiques nationaux et internationaux en vigueur. Les organes de presse interrogés dans le rapport soutiennent que la liberté de presse est restreinte, que la liberté de presse n’existe que sur du papier, que l’accès à l’information est limité, que les reportages sont ajustés, que la liberté a été remplacée par la peur, la prudence, les menaces constantes : « La plupart des journalistes, dans certains cas, s’autocensurent en présumant qu’ils ne seront pas pris pour cibles après leurs reportages. Cependant, il y a des interférences administratives concernant les messages que les journalistes propagent. La liberté de la presse a grandement été affectée par la crise. Le gouvernement est sur le cou des journalistes et les combattants séparatistes font de même. Dès que vous dites ce que les officiels du gouvernement n’aiment pas, ils vous qualifient de journaliste des séparatistes et lorsque vous dites ce que les séparatistes n’aiment pas ils vous qualifient de journalistes jambes noires », affirme un journaliste dans le Nord-Ouest.

Paul Joël Kamtchang, secrétaire exécutif de l’Ong Adisi Cameroun, affirme que cette enquête a été réalisée parce qu’il a été constaté que plusieurs journalistes en service dans les deux régions ont préféré aller en exil à cause des menaces « Ces journalistes ont été menacés et leurs appareils ont été confisqués. Ils faisaient l’objet des suspicions aussi bien de la part des forces de l’ordre que des séparatistes. Depuis cinq ans nous suivons cette affaire sur le terrain car bien avant cette étude, une autre a été menée sur la sécurité digitale dans les différents médias. On s’était rendu compte que près de 60% des médias et des journalistes de ces deux régions anglophones ne faisaient pas beaucoup attention à leur sécurité digitale et physique, ce qui nous a amené à faire cette enquête pour étudier de manière large les problèmes auxquels les journalistes sont confrontés dans l’exercice de leur profession, situation dont les résultats sont visibles », affirme Paul Joël Kamtchang, secrétaire exécutif de l’Ong Adisi Cameroun. L’objectif de cette enquête est de rappeler aux autorités et aux groupes séparatistes que les journalistes ne doivent pas être pris pour cibles dans l’exercice de leur fonction, notamment en zones de conflit.

Inès Danielle Ondoa Balla, présidente du Syndicat national des journalistes du Cameroun (Snjc) dans le Sud-Ouest estime qu’avec la situation qui prévaut dans les deux régions, les autorités camerounaises doivent prendre toutes les dispositions permettant aux journalistes d’exercer librement.

Prince Nguimbous (Jade) / 237online.com

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page