Un arrondissement entier porte le nom d’un homme accusé d’avoir livré des nationalistes camerounais à la répression coloniale. Dans la Menoua, tout le monde dit « Penka-Michel » sans vraiment savoir qui était cet homme. Michel Penka, né en 1914 à Bansoa, planteur et commerçant prospère, aurait surtout été un collaborateur actif de l’administration française puis du régime Ahidjo contre le maquis de l’UPC. Pendant que des nationalistes payaient de leur vie leur engagement, lui recevait les honneurs de l’État.
Le carrefour d’un homme, la trahison d’une époque
Michel Penka a bâti sa fortune au carrefour reliant Dschang à Bafoussam. Station-service, restaurant réputé pour ses plats de gibier, notamment la perdrix, l’endroit devient un point de passage incontournable. Le lieu prend naturellement le nom de Carrefour Penka, puis celui d’un district créé le 31 décembre 1960, avant de devenir arrondissement le 17 septembre 1962.
Le truc c’est que cette reconnaissance administrative arrive en pleine période de répression contre l’UPC. Michel Penka aurait facilité la traque des nationalistes camerounais qui combattaient pour l’indépendance réelle du pays, pas celle négociée avec Paris. Les décrets officiels ne détaillent pas les motivations exactes de ce choix de nom, mais la coïncidence temporelle interroge sérieusement.
Un homme vivant honoré par une circonscription administrative pendant que d’autres croupissaient en prison ou fuyaient le pays. Ça pose question, c’est le moins qu’on puisse dire.
Pendant que Michel Penka consolidait son commerce et sa réputation de protecteur de l’ordre, d’autres Camerounais payaient un prix autrement plus lourd pour avoir choisi le camp de l’indépendance totale. C’est le cas de Kemayou Paul Bernard, figure nationaliste dont le parcours illustre à quel point l’engagement upéciste coûtait cher à l’époque. Condamné à mort pour son soutien à la cause nationaliste, il a dû s’exiler pour échapper à l’exécution, laissant derrière lui une vie entière sacrifiée sur l’autel d’un idéal que Michel Penka, lui, aurait activement combattu.
Deux trajectoires, deux Cameroun. L’un décoré du vivant, l’autre condamné à mort et contraint à l’exil pour la même cause historique.
Une mémoire qui refuse de s’effacer
Soixante ans après, le débat n’est toujours pas clos. L’association culturelle Kwemtche, dirigée par le professeur Charles Soh Tatcha, mène depuis plusieurs années un travail de mémoire pour rétablir ce qu’elle considère comme la vérité historique. Le documentaire « Penka Michel, toponymie controversée d’une circonscription administrative » rassemble témoignages et archives pour documenter le rôle de collaboration attribué à cet homme.
Mais face à ce travail mémoriel, les ayants droit de Michel Penka ont choisi la voie judiciaire. Ils ont attaqué l’association et certains acteurs diffusant ce récit, défendant la mémoire d’un homme présenté dans leur camp comme un bâtisseur et un protecteur des populations locales.
Difficile de ne pas y voir un rapport de force typique des mémoires post-coloniales camerounaises, où les héritiers du pouvoir en place occupent l’espace public pendant que les descendants des victimes de la répression doivent se battre pour faire reconnaître leur histoire.
On attendait mieux qu’un simple procès pour trancher une question aussi lourde. L’Histoire ne se règle pas uniquement devant un tribunal, elle se documente, se discute, se transmet.
L’arrondissement de Penka-Michel regroupe aujourd’hui les groupements de Bansoa, Bamendou, Balessing et Baloum. Des dizaines de milliers d’habitants vivent sous ce nom sans que la question de sa légitimité historique soit tranchée. Pendant ce temps, des figures comme Kemayou Paul Bernard restent largement méconnues du grand public, alors que leur sacrifice mérite tout autant, sinon davantage, d’être inscrit dans la mémoire collective camerounaise.
C’est un déséquilibre mémoriel flagrant. Les collaborateurs ont des arrondissements, les résistants attendent encore leur reconnaissance.
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Journaliste pour 237online.com, spécialisé dans les questions de société et la vie quotidienne des Camerounais.
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