Dr Romain Soumele : « On ne peut pas soigner les plaies chroniques si les conditions ne sont pas réunies »

Romain Soumele

Le chirurgien cicatrisant explique la spécificité des blessures dites inguérissables que les hôpitaux publics peinent à guérir.

Dans la société, on parle souvent de plaies inguérissables, mais il se dit que vous soignez toutes les blessures ?

Je dirais humblement non. Nous prenons en charge les plaies chroniques dans nos différentes structures. Il y a des plaies qu’on peut guérir spontanément, il y a des plaies qui vont prendre du temps pour cicatriser. Il faut noter qu’une plaie est une ouverture de la peau qui peut être d’origines diverses : ça peut être un accident de la voie publique, ça peut être une plaie chirurgicale qui au départ est aigue et pour certaines raisons de prise en charge peut devenir chronique et durer des années ; ça peut aussi être carcinome épidermoïde ou même un spinocellulaire, c’est-à-dire un cancer. Bref tous les deux sont des types de cancer. On ne soigne pas un cancer s’il n’y a pas une chirurgie, ni de chimiothérapie ou de radiothérapie. C’est pour cela que je vous dis que si je vous réponds en disant qu’on soigne tout type de plaie, c’est vous mentir. Mais on prend en charge la plupart des plaies chroniques dont le diagnostic est bien identifié.

Qu’est ce qui peut expliquer qu’une blessure soit chronique ?

La plaie devient chronique pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on n’a pas réuni les conditions techniques pour la soigner, c’est-à-dire un bon plateau technique, du bon matériel qu’il faut pour soigner. De deux, que la personne qui soigne soit qualifiée. On ne peut pas soigner une plaie chronique si on n’a pas d’expérience, si on n’est pas formé pour soigner les plaies chroniques. C’est pour cela que la plupart de ces blessures passent à la chronicité parce que la personne qui soigne n’est pas très calée dans ce domaine, et n’a pas les moyens qu’il faut pour y arriver.

Il y a des blessures que l’hôpital ne soigne pas et n’explique pas; et vous êtes catégorique que les blessures de sorcellerie n’existent pas?

Beaucoup de gens sont taxés de sorciers quand ils ont une blessure chronique dans notre société, dans beaucoup de pays en Afrique. Ce n’est pas seulement un phénomène camerounais. Mais scientifiquement parlant, je dirais que tout type de plaie a une explication médicale. Donc la sorcellerie pour moi n’a pas de place au niveau des plaies chroniques.

Pourquoi est-ce donc si difficile pour certaines plaies de cicatriser ?

C’est difficile dans notre pays de trouver des structures qui soignent des blessures chroniques, tout simplement parce qu’il n’y en a pas. Et les gens ne savent même pas qu’on peut soigner ces plaies. Donc comme les gens pensent que c’est un mauvais sort qu’on leur a jeté, d’abord le patient pense qu’il faut aller plutôt chez le tradipraticien. Et l’Etat même n’a pas prévu de structures pour soigner les plaies chroniques. Il n’y a pas un hôpital qui a prévu un plateau technique pour soigner les plaies chroniques. Il n’y a pas de ressources humaines formées par le gouvernement camerounais pour soigner les plaies chroniques. On ne peut pas les soigner si les conditions ne sont pas réunies, si on n’a pas les moyens non plus. Notre système de santé n’a pas prévu cette rubrique dans les soins, que ce soit dans les formations, que ce soit dans les hôpitaux, pour leur prise en charge pratique.

C’est compliqué pour l’Etat, mais vous seul y parvenez?

J’essaie. C’est un combat très difficile que je mène pour réussir déjà à faire bouger les lignes et faire comprendre aux gens du ministère que c’est possible de créer des hôpitaux de plaie. Ça a été très compliqué parce que les gens ne comprennent rien. Je peux dire aujourd’hui que j’y arrive mais c’est une goutte d’eau dans la mer ; parce que les gens souffrent de blessures chroniques au pays et qu’il faudrait créer des hôpitaux de plaies dans toutes les régions du pays. Mes amis qui m’ont suivi dans mon idée m’ont soutenu et j’ai réussi finalement à créer un hôpital de plaies à Baleveng, et aujourd’hui celui de Biteng. Si j’avais les moyens, je pourrais faire mieux pour mon pays, mais je suis limité, je ne peux pas aller plus loin dans mes efforts. L’Etat a les moyens, il faudrait que l’Etat se rapproche de moi pour qu’on voie ensemble pour qu’on voie ensemble comment prendre en charge les personnes souffrant de plaies chroniques.

Vous dites qu’il faut un suivi de près de six mois minimum pour une guérison complète. Cela a un coût pour les patients. Vous parvenez à joindre les deux bouts ?

Nous y parvenons très difficilement. C’est un sacerdoce pour moi et pour mon équipe, puisque quand les patients arrivent, c’est pour au moins six mois, voire un an. Donc ça devient leur cadre de vie. Les patients se déplacent avec leurs marmites et font leur vie carrément sur place. Financièrement, à un moment donné, les familles ne s’en sortent plus. Même si je disais que le pansement c’est mille francs par jour, vous savez bien qu’il n’y a aucune structure au Cameroun qui peut faire ce prix-là, ni même en Europe. Donc c’est très compliqué pour moi de prendre en charge ces gens-là. J’ai demandé de l’aide au gouvernement, j’en ai demandé aux gens, je n’ai rien reçu pour l’instant; en dehors des Européens qui me viennent pour la formation. Donc je n’ai même pas eu de subvention de ce côté-là. Je me suis battu comme je pouvais ; et je continue de tendre la main vers les autorités publiques de notre pays pour qu’ensemble, on améliore la prise en charge de ceux qui souffrent de plaies chroniques dans notre pays, afin qu’ils cessent de faire du nomadisme médical entre les tradipraticiens et les hôpitaux.

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