Société

Cameroun – Soins des os : l’alternative des masseurs traditionnels

Les patients deviennent plus nombreux dans certains centres de massage traditionnel plutôt que dans les pavillons chirurgicaux des hôpitaux modernes. La pratique attire, même si elle n’est pas bien vue des praticiens modernes.

David Mbakop, un enseignant de 57 ans, ne porte plus de plâtre. Mais son bras droit reste en permanence bloqué dans un foulard, qui ceint son épaule. Ce sont les séquelles d’un accident qui a failli causer la perte de ses deux bras, au mois de novembre 2020, alors qu’il rentrait du travail. Transporté à l’hôpital, les médecins d’un hospice pourtant vanté pour son efficacité hésitent sur la prise en charge, alors même que la douleur est atroce. Cela dure cinq jours. Après deux radiographies reportées, préalables à l’acte chirurgical, l’ancien d’église pense à un appel du destin. Il décide de voir ailleurs. Un parent d’élève qui avait suivi des soins chez le « Dr Léopold Sani Mohamed », lui indique la route de Foumbot. Direction, quartier Comono (le lieu est voisin du Collège moderne du Noun, ndlr). Là, ce praticien gère un centre de traitement des fractures reconnu par la Croix rouge camerounaise, dont il est par ailleurs le responsable local.

Mardi 22 mai 2021, le centre reçoit une vingtaine de malades sur site, en dehors des externes. Particularité, le soignant dispose d’un matériel moderne de massothérapie et utilise rarement les mains. A l’arrivée du malade, il observe ses clichés ou prescrit d’autres et fait un diagnostic. En fonction de la gravité du cas, il programme près de 90 jours de massage, pour des frais négociables. Autour de 250.000F dans le cas de nos interlocuteurs du jour. Dans certains cas, il refuse de s’engager. « Il importe des produits d’Afrique du Sud (où il a subi sa formation) pour réveiller les os, les remet en place avant de les masser avec des appareils comme le dauphin, etc. », apprécie un patient. « Il place ses propres plâtres, qu’il vérifie dans des séquences de 3 à 4 jours », témoigne David Mbakop. En fonction de l’évolution de l’os en cours de traitement, il fait partir les patients, qui reviennent sur rendez-vous. Dans la concession médicale, il n’y a nulle trace de fétiche. Il ne fait pas d’incantation, même si parmi les éléments exigés pour démarrer les soins figure une marmite.

Puissance naturelle

Tout le contraire de ce qu’a fait « Dr » Ngobe à Kékem ; pendant presque deux décennies, avec une écorce dont il avait le secret. L’homme est mort le mois dernier, laissant la communauté des malades, actuels et potentiels, dans la consternation. En effet, ce guérisseur traditionnel était en voie de supplanter les hôpitaux modernes dans le traitement des accidentés. Aucune enseigne, pas de publicité. Personne pourtant à Kékem n’ignore cet homme installé à une rue avant le lycée, qui a établi sa notoriété sur le « massage ». Sa concession était devenue un hôpital traditionnel, où il recevait et internait de nombreux malades. Malgré sa disparition, on peut encore dès l’entrée de la concession, à quelques 25m de la route communale qui traverse le quartier, observer un va-et-vient de personnes des deux sexes, jeunes ou non, qui vont avec des béquilles. Ils restent en rééducation dans cet «hôpital » spécialisé dans les traumatismes osseux, qui affiche néanmoins une apparente pauvreté. Certaines chambres en parpaing n’ont pas été achevées et sont mal équipées ; chacune compte 5 à 6 lits, qui accueillent des malades de toutes origines. « Lorsque de nouveaux malades arrivaient, on était parfois obligé d’envoyer certains au quartier, pour libérer l’espace. Le docteur allait donc là les voir pour continuer le traitement, s’ils ne pouvaient pas faire le déplacement », renseigne un patient en fin de traitement.

La réputation du docteur ne tenait pas seulement à l’efficacité de ses soins. C’était l’hôpital des pauvres. Les conditions d’accès aux soins sont particulièrement abordables. « Tradipraticien, accident corporel : début traitement : 1 coq homme ou 1 poule femme, 1 litre d’huile, 5 000F. Fin de traitement : selon urgence », informe-t-il au mur de sa salle de consultation. Pas vraiment de quoi décourager des malades dont certains y arrivent dans un état psychologique lamentable, après plusieurs erreurs médicales ou parfois des diagnostics fantaisistes. « Il a recassé l’os, l’a repositionné, y a aspergé une écorce qu’il mâchait… Puis avec une bande et des morceaux de bambou, il a immobilisé mon pied », raconte Valentin Wako, qui a brisé sa jambe dans une partie de foot et a été mal soigné à l’hôpital des Blancs. Le chirurgien avait projeté de couper son pied, qui formait des œdèmes. « Trois semaines plus tard, les bambous ont été progressivement supprimés », témoigne le jeune homme, qui revient de loin. Pour la rééducation, le soigneur l’a fait « marcher sans béquilles pour faire naître les tendons ».

Selon Germain Djomatou, un ancien pensionnaire des lieux, 90% au moins des accidentés admis chez lui repartaient avec satisfaction, même si dans son cas, il y a eu des complications qui l’ont ramené à la chirurgie classique. Son rayonnement est allé loin de Kékem. Et au quotidien, des malades débarquaient de tous les coins, des fois sur simple renseignement verbal. Ayant fui des hôpitaux réputés, comme l’hôpital général ou Laquintinie de Douala, Ad Lucem de Banka, l’hôpital protestant de Ndoungué, etc. Le « docta » ne se réclamait ni de la médecine des herbes ni de cette autre forme qui sévit dans la rue et dont les adeptes vendent toutes sortes de médicaments en faisant du tapage.

L’hôpital des os

Mais l’art n’a pas disparu. A Bangoua, dans le Ndé, un praticien spécial fait courir au quartier Tshugouong. Installé sur un flanc de colline le long de la route nationale n°4 qui relie Yaoundé à Bafoussam, entre les deux entrées du célèbre Hôpital de Bangoua, le domicile du « Docteur Wer Pitié » est plein de malades des os. L’espace est reconnaissable par de petits attroupements au bord de la route. Des patients, reconnaissables par les béquilles qu’ils portent, viennent souvent accompagner leurs familles venues les assister dans cet « hôpital » qui véritablement n’en est pas un. Les puristes de la langue française sont immédiatement déçus de lire sur une plaque assez inspirée : « Massage des os. Homme de cœur de Dieu. Docteur Wer Pitier. Paralisie. AVC Seigneur » (sic). L’essentiel du renseignement y est. Le matin du 12 juillet 2021, deux malades portant chacun deux béquilles essaient de marcher dans la cour d’une maison attenante, avec des difficultés visibles. « Je ressens des progrès. Quand j’arrivais ici, mon pied était mort », nous confie le plus vieux. « Le docteur-là est fort », ajoute son jeune acolyte, dont l’accent septentrional témoigne de la distance parcourue pour y arriver.

Trois maisons en brique de terre dont l’une sert de cuisine aux occupants constituent le domaine de ce maître indigène de la santé des os, qui a domestiqué un espace familial entre les grosses pierres de la localité pour y vivre avant de devenir masseur, à moins de 300m de la route goudronnée. « Interdit de fumer. Interdit de boire. Pas de sabotage », lit-on en guise d’avertissement aux visiteurs. A ce qu’il paraît, les volutes de fumée et les puanteurs d’alcool ne sont pas compatibles avec l’omniprésence des poules dans cet espace où le jeune et sobre tradi-praticien reçoit des patients en tout genre, à qui il prodigue des soins. Chaque cas est unique et il l’aborde avec le soutien du « Seigneur » qui « donne le remède de chacun ». Comme Moïse Loyem, qui soigne toutes sortes de fractures à l’entrée de l’hôpital de district de Penka Michel, dans la Menoua, Docteur Wer Pitié redresse les os, soigne les plaies avant de placer ses plâtres, gage d’une guérison annoncée.

A Foumban, pour ne pas dire dans le Noun en général, la réputation des masseurs est grandement établie. On les retrouve aussi dans d’autres contrées de la République, avec une fréquentation identique. E. Vally reçoit dans son débit de boissons situé sur le boulevard Tamdja, à Bafoussam, chaque dimanche, des déplacés de la crise anglophone qui parlent de leur tradition. Entre deux gorgées de bière, l’un d’eux regrette ce qui est arrivé à l’art du massage traditionnel, dans son lointain village, à Oku dans le Bui. Un village où des experts médicaux recevaient, à longueur de journées des malades venus de partout avec des béquilles ou portés dans des hamacs, et qui repartaient deux ou trois mois plus tard en marchant sans claudiquer. « Je connais un papa qui te traitait à distance. A l’arrivée, il demandait une poule (ou un coq selon le sexe) à laquelle il cassait une patte ou une autre partie selon la localisation de votre mal. C’est sur cette cassure qu’il travaillait et vous ressentiez le même mal ». En fonction de la gravité du mal, il pouvait vous garder chez lui ou vous renvoyer à la maison, avec pour consigne spéciale de « manger régulièrement la viande de poule, en évitant soigneusement de croquer l’os ». Pour cela, rien à payer. Une fois guéri, c’est chacun qui décidait de la récompense à lui donner. Un héritage que la guerre a détruit et que la médecine moderne regarde de travers.

Franklin Kamtche

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