Société

Cameroun – Crise : le jour après les échauffourées de Tonga

Le calme est de retour dans cette contrée, où la mort violente de deux résidents a servi de voile à des actes de vandalisme, de vol et à l’expression d’une acrimonie contre les ressortissants des régions anglophones au cours de la semaine écoulée.

Deux morts, cinq blessés, des motos vandalisées, des boutiques mises à sac, aucune autorité bousculée : tel est à peu présent le bilan des échauffourées enregistrées dans l’arrondissement de Tonga lundi et mercredi derniers. Samedi, 11 septembre 2021, la sérénité est de mise au marché de cette ville, un point de rencontre entre plusieurs milliers de négociants. Pour cette édition particulière concentrée sur l’achat des fournitures scolaires, une semaine après la rentrée, l’intensité des activités est telle qu’on s’imagine mal qu’il y a tout juste deux jours, toutes les boutiques étaient fermées. Cahiers, sacs et autres accessoires sont exposés dans des porte-tout ou sur les devantures des boutiques, et les parents ne se privent pas de les négocier. Les livres de seconde main quant à eux se négocient dans un angle particulier. Bien entendu, les autres transactions ont cours : le maïs au bord de la grande route, les vivres frais au sol entre les couloirs des boutiques, le cacao en contrebas… Il y a du monde et chacun s’affaire à ses préoccupations. Pour les transactions, on utilise plus le pidgin english que la langue locale, une variante du medumba. Aucune présence des forces de l’ordre, même pas les gendarmes locaux qui dit-on ont l’habitude de patrouiller dans cet espace d’échanges. En venant, on en a vus au contrôle qui barre la route sur la nationale n°4, à l’entrée. Il faut sortir du marché pour apercevoir des hommes en tenue de maintien de l’ordre, dissimulés dans des hangars à l’entour.

A l’extrémité de ce marché, en allant vers la mission catholique, un débit de boisson retient notre attention. « Boyo vitesse Bar » est le repère des ressortissants anglophones de Tonga. A 11h, une bonne dizaine d’entre eux s’est donnée rendez-vous chez cette dame qui a ouvert boutique depuis trois ans et vouent leur culte à Bacchus, après avoir vendu les produits de leurs champs. Il y a aussi deux fonctionnaires et ils sont presque tous exubérants. En l’absence du chef de la communauté, lui-même habitué des lieux, nous tombons sur Munang Trinity Yong, son secrétaire général. L’homme cumule cette responsabilité avec celle de président de l’association des ressortissants de l’arrondissement de Belo, dans le Nord-Ouest. « Nous avons notre point de rencontre hebdomadaire, où nous tenons nos réunions. Il y en a pour la communauté anglophone en général et de petits endroits pour les différentes tribus », informe-t-il. « Nous sommes à l’aise à Tonga. Jusqu’à l’autre jour, il n’y avait aucun problème particulier », explique l’homme de 51 ans, installé ici depuis une vingtaine d’années et si intégré qu’il est le président de l’Association des parents d’élèves et enseignants (Apee) de l’Ecole publique bilingue de Tonga. Propriétaire de champs, il clame avoir scolarisé sa progéniture avec ses produits, sans subir des représailles de personne.

Vivre-ensemble

« J’ai une famille de neuf personnes mais les plus grandes, étudiantes, sont à Yaoundé. Depuis le déclenchement de la crise (du Noso, ndlr), ma maison est pleine. J’ai reçu ma belle-mère et des frères du village. Maintenant, nous sommes à 15, après le départ des élèves que j’hébergeais l’année passée. Il y avait plus de 20 personnes à la maison et ça n’a jamais fait de mal à personne », témoigne pour sa part William Che, lui-même dans les mêmes dispositions de sérénité. « Depuis le déclenchement de la crise et l’arrivée massive des déplacés, il y a des gens qui commencent à nous dire que nous sommes envahissants », tranche un autre. A Tonga, plusieurs « Bamenda » ont pris femme et construit des maisons, sur des terrains qui leur appartiennent. Pour plusieurs d’entre eux, les deux situations de la semaine écoulée sont des accidents. Ils sont le fait d’une « bande de voyous drogués », ainsi que le serinent les autorités administratives, lesquels sont actuellement activement recherchés par la police. « Nous connaissons certains d’entre eux. Ils vont payer pour ce qu’ils ont fait. Il n’y a pas un problème de vivre-ensemble à Tonga », défend le maire, Dieudonné Bankoué.

Au cours d’une réunion de crise tenue au foyer de la Mission catholique de Tonga le vendredi, 10 septembre 2021, le préfet du Ndé a tenu à rassurer les populations, quant aux dispositions prises pour assurer leur sécurité et celle de leurs biens. Selon Ernest Ewango Budu, l’étincelle qui a mis le feu aux poudres est l’agression criminelle d’un jeune charpentier, Eric Ngonteu, le dimanche soir et l’arrestation le lendemain d’un suspect ensanglanté qui a été conduit à la brigade de Tonga. Pendant son exploitation, un groupe de jeunes visiblement très excités, est venu réclamer la tête du suspect, pour certains afin d’empêcher qu’il ne dénonce ses complices. Ils ont donné l’alerte et une foule armée de machettes, gourdins et haches a défoncé les grilles de la brigade, sorti de force le suspect qu’ils ont mis à mort devant le préfet descendu sur les lieux, sa suite et les gendarmes. Apparemment rien de commun avec ce qui se passera deux jours après, lorsque trois malfrats sont allés en plein jour dépiécer un véhicule au village Bitchoua nord. Ils appellent encore des renforts lorsqu’ils sont pris en flagrant délit par les propriétaires, prétextant qu’ils sont agressés par des ressortissants anglophones. Ils profitent des affrontements qui suivent ce cafouillage pour fondre dans la nature, non sans promettre de revenir de nuit pour la vengeance. « Ces agissements barbares et délictueux sont inadmissibles », a tonné le préfet, dans une république qui a des lois et des règlements. Il a promis que les fauteurs de trouble affronteront la force de la loi et du droit.

Marginalisation

Pour terminer, le préfet a condamné au cours des échanges la justice populaire, la stigmatisation d’une communauté et les discours haineux. Il a invité les populations, présentes à cette rencontre à travers divers chefs de communautés, au respect de la chose publique et d’autrui. Ces derniers ont été instruits d’ouvrir des registres dans lesquels ils devront inscrire de manière systématique tout nouvel arrivant dans leur communauté ou leur village, ce qui permettra une identification facile des individus et partant des fauteurs de troubles. Au marché-escale de Tonga, situé hors de la ville, sur le bord de la RN4, les vendeurs de toutes les origines ont bien pointé leur samedi. Le vent de la crise est passé. Pour l’ensemble, les plus jeunes ne semblent pas avoir été particulièrement affectés par les derniers événements. En plus de ceux qui vendent au marché, nous n’avons perçu aucune inquiétude chez nombre d’entre eux. Les jeunes scolarisés anglophones ont, comme les autres, participé à la 4ème édition des journées d’excellence scolaire et de solidarité, qui s’est tenue dans l’après-midi de ce samedi, sur la place des fêtes de Tonga.

Franklin Kamtche

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