Politique

31 ans avant sa mort… Ahidjo : «Que mes restes soient ramenés au Cameroun»

Dans son testament, le premier Président Camerounais avait émis le vœu d’être enterré au Cameroun.

Le débat sur le rapatriement des restes de l’ex président de la République du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, déchaîne régulièrement les passions au Cameroun. Dans un document exclusif dont votre journal a obtenu copie et que nous publions dans son intégralité (voir en facsimilé), l’on sait désormais que l’intéressé lui-même s’était penché sur le sujet, le 19 décembre 1985, dans sa propriété dakaroise. Trois années après être parti du pouvoir, l’ex-chef de l’Etat, prévenant à cause de son état de santé déclinant, consigne dans un document à l’adresse du président de la République du Sénégal ses dernières volontés. Ahmadou Ahidjo sollicite qu’après sa mort, ses restes soient ramenés au Cameroun accompagnés de son épouse Habiba Germaine.

Toutefois, dans ce document où sont consignées ses volontés au chef de l’Etat du Sénégal, il n’y mentionne pas le nom du titulaire du moment, Abdou Diouf. Selon une source proche de la famille, l’ex-chef de l’Etat avait expliqué à son épouse, qui s’était étonnée de cette omission, que son testament était destiné au Président du Sénégal, celui qui tiendra les rênes du pays à sa mort. A celle-ci qui l’interroge également sur l’utilisation d’un papier à en-tête frappé du nom “Madame Germaine Ahidjo” alors que d’ordinaire il utilise un papier à en-tête qui lui est propre pour ses courriers, il lui rétorque qu’une fois décédé, ce sera à elle que l’on devrait désormais s’adresser… Puis, il lui remet l’enveloppe scellée, l’enjoignant de ne le remettre à son illustre destinataire qu’une fois lui, rappelé par Dieu.

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Le 30 novembre 1989, cinq années après avoir égrené ses souhaits, Ahmadou Ahidjo s’éteint à Dakar. Un jeudi. Le lendemain, exécutant les dernières volontés de son époux, Germaine Ahidjo fait tenir la précieuse enveloppe au chef de l’Etat du Sénégal, alors Abdou Diouf, par l’intermédiaire de son aide de camp. Celui-ci contacte dans la même journée son homologue camerounais pour lui faire part des vœux de son prédécesseur. Paul Biya promet de le rappeler. Il reste à l’écoute. La famille de l’ex-Président surtout. En vain. De guerre lasse, Ahmadou Ahidjo sera finalement inhumé quelques jours plus tard au cimetière musulman de Dakar, en l’absence de tout officiel camerounais.

Entre-temps, l’ex-Président du Sénégal, Abdou Diouf, avait fait tenir une copie du testament du Président Ahidjo à son épouse. En effet, lorsqu’il reçoit, le 1er décembre 1989, les dernières volontés du Président Ahmadou Ahidjo, celui-ci fait immédiatement une copie de la lettre qu’il retourne à Germaine Ahidjo par le biais de son aide de camp, sous le prétexte qu’il avait du mal à déchiffrer un mot écrit par son feu époux. Celui-ci lui laissera finalement la copie… Pour l’histoire.

Lettre d’Ahmadou Ahidjo a Paul Biya

Ce document appelle au moins une lecture en plusieurs points. Le premier est que tôt ou tard, les restes du Président Ahmadou Ahidjo devront retourner au Cameroun tel que lui-même le souhaitait avant sa mort. Cela peut se faire sous le règne de l’actuel chef de l’Etat ou alors quand un régime plus sensible, pour une raison ou une autre, sera en place à Yaoundé. Cela peut aussi se faire à l’initiative de la famille et à la charge de l’Etat ou à l’initiative du gouvernement avec le consentement de la famille. Le fait constant est qu’un pays ne peut durablement garder à l’extérieur les restes d’un de ses plus grands serviteurs alors même qu’il a souhaité ardemment reposer dans son pays pour l’éternité.

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Le second point est l’attitude, certains diront la radicalité de Germaine Ahidjo. Murée dans une rigidité qui laisse peu de place au compromis entre la famille de l’ex-chef de l’Etat et le gouvernement en place, la posture de l’ex-première dame tient de beaucoup des dernières volontés de son mari qu’elle ne souhaite en aucun cas trahir. En tout cas, pas de son vivant. Le troisième point est que le Président Ahidjo, lui-même, avait anticipé sur le long exil de ses restes au Sénégal. Certes, au moment de la rédaction de ses dernières volontés en 1985, la tension avec son successeur est à son paroxysme après le coup d’Etat manqué d’avril 1984 et les multiples complots portés à sa charge dès 1983, mais notons qu’il lie déjà le rapatriement de sa dépouille à la situation de son pays, à la «vilaine parenthèse» que celui-ci traverse. Il demande même au Président du Sénégal, son exécutant testamentaire, «d’attendre». En 1989, la position du régime de Paul Biya à l’égard de son successeur n’avait guère évolué et le Président Abdou Diouf aurait dû peut-être suivre les recommandations du défunt. Or, n’écoutant que son cœur, et sans doute pensant que la mort atténuait les rancœurs, le Président Abdou Diouf, s’est rapproché de son homologue camerounais. La suite est connue.

Guibaï Gatama

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