312 bacheliers. C’est le nombre d’étudiants qui, l’an dernier, ont terminé leur cursus sans trouver d’emploi à l’Université de Yaoundé II-Soa. Un chiffre qui a visiblement marqué les esprits, puisque l’établissement a choisi d’en faire sa nouvelle doctrine. Jeudi 24 septembre 2026, le ton était donné dès la rentrée : ici, on n’attend plus l’emploi, on apprend à le créer.
Un basculement annoncé par le recteur lui-même
Le Pr Richard Laurent Ombga, recteur de l’institution, n’a pas mâché ses mots dans l’amphithéâtre bondé. « Le moment est venu de basculer vers l’entrepreneuriat », a-t-il lancé, devant des étudiants visiblement surpris par le discours. Le concept porte même un nom officiel : « technopole des sciences sociales et de l’innovation technologique ». Une appellation un brin pompeuse, c’est vrai, mais qui traduit une ambition réelle de réorganisation de l’université tout entière.
Le campus sera désormais scindé en trois zones distinctes. La cité universitaire des affaires, où cohabiteront logements et entreprises. Le campus académique classique, avec ses salles de cours et ses laboratoires. Et la cité sociale, pensée comme un espace de vie, avec restaurants et lieux de divertissement pour les étudiants.
Le projet ne date pas d’hier, franchement. Le recteur rappelle qu’il a fallu trois ans de maturation pour transformer une intuition de 2023 en politique d’établissement. Un financement de 1,7 milliard FCFA a été obtenu auprès du ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, ainsi que du gouvernement camerounais, pour démarrer les premiers travaux. Le bâtiment du DAF vient d’être réceptionné cette semaine, et des blocs pédagogiques de type R+2 sont également en cours de livraison.
Mais tout n’est pas aussi fluide que le discours officiel voudrait le faire croire. Le recteur reconnaît lui-même des difficultés financières qui ralentissent la montée en puissance du projet. Pas facile de transformer un campus universitaire en pôle économique quand les ressources manquent à l’appel.
Trois voies concrètes pour « apprendre à créer son emploi »
La professionnalisation à Yaoundé II n’est pas un simple slogan. Elle se décline à travers trois voies bien distinctes, comme l’explique le Pr Ntono Tsimi, conseiller technique du recteur. La première, la plus visible, c’est la professionnalisation pédagogique. Les licences professionnelles en Comptabilité-Contrôle-Audit, en Logistique et Transport, en Marketing et Entrepreneuriat font désormais partie de l’offre, aux côtés des masters professionnels. Surtout, de nouvelles unités d’enseignement transversales et obligatoires portent sur la création d’entreprise et la gestion de projet. On n’apprend plus seulement un métier, on apprend à vivre de ce métier.
Deuxième voie : les incubateurs. L’université en compte trois. Le Centre d’études et de recherche en économie et gestion (CEREG), né d’une convention avec le ministère des Petites et Moyennes entreprises, couvre les projets depuis l’an dernier. Le Magister Advice Sarl, cabinet privé qui met ses contrats de consultance à disposition des étudiants. Et le GPE, le Programme de gestion des politiques économiques, en lien avec le Fonea de Soa, qui place les meilleurs produits directement en immersion en entreprise sur la base de l’excellence académique.
Troisième voie, et pas la moindre : le grand écosystème d’innovation organisé par le ministère de l’Enseignement supérieur, où une cité universitaire pourrait bien voir le jour prochainement à Soa. Demain, le projet phare, c’est la SOA University Business Center. Une cité universitaire d’affaires qui va diviser les 312 hectares du campus en trois zones déjà citées : un campus académique, un campus social et un campus des affaires.
L’université forme, outille, puis fait le pont vers l’entreprise. La boucle se referme, du moins sur le papier. Le recteur appelle ça la « revitalisation ». Les étudiants, eux, préfèrent parler d’une manière plus directe : devenir son propre patron.
À l’Esstic, des projets qui dépassent la théorie
Pendant que la haute administration du campus pose les fondations de sa doctrine entrepreneuriale, du côté de l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (Esstic), les étudiants n’ont pas attendu les discours pour se lancer. Sous la houlette de Lionel Fouda, actuellement en Master à l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), plusieurs initiatives concrètes émergent déjà du terrain.
AFRIM, porté par Fouda, est un dispositif miniature d’Archivage et Digital Conservation Services (DCONS), où des étudiants traduisent leurs apprentissages en services concrets, déjà avec des résultats mesurables. Le principe est simple : il existe de nombreux sites touristiques camerounais, mais l’information les concernant reste dispersée. AFRIM ambitionne de regrouper ces données utiles aux voyageurs, qu’il s’agisse d’hôtels, de moyens de transport ou de services pratiques.
Un premier prototype existe sous forme de livre numérique consacré à la côte camerounaise, réalisé après des enquêtes de terrain à Kribi. Fouda précise sans détour : « Nous sommes dans une phase de finalisation, je viens de porter le projet. »
Dans le domaine de la gestion de l’information, DCONS apporte une réponse aux difficultés organisationnelles des documents administratifs. Porté par Rachel Azah, diplômée en Sciences de l’information et de la communication, le projet propose archivage, numérisation et gestion électronique. « Nos organisations produisent et accumulent d’importants volumes d’informations, mais celles-ci ne sont pas toujours suffisamment organisées », souligne-t-elle. Son équipe est déjà intervenue auprès du ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (Minepia) en 2025 pour traiter des dossiers administratifs. Elle participera également à la bonne pratique. Elle a aussi organisé en 2026 ses archives numériques et sa gestion de l’information, avec des effets pratiques déjà mesurés sur le terrain.
Ces initiatives reposent sur les compétences acquises en formation. « Toute formation en elle-même est une ressource énorme », affirme Lionel Fouda. Même constat chez DCONS, où l’archiviste et la gestion documentaire servent de base aux prestations. L’incubateur START TIC logé à l’Esstic accompagne cette dynamique. Il propose mentorat et structuration des projets. « L’incubation nous permet de confronter nos idées au terrain », indique Rachel Azah.
Difficile de ne pas y voir une génération d’étudiants qui ont compris le message avant même qu’on le leur formule officiellement. Dans la même mouvance, d’autres structures émergent au sein de l’Université de Yaoundé II. Au Centre d’études et de recherche en économie et gestion, de jeunes porteurs de projets poursuivent leurs travaux, veillent à faire savoir leur savoir-faire et partagent leur expérience dans le cadre de séminaires de recherche. Une initiative qui devrait élargir les opportunités pour les étudiants porteurs de projets et renforcer la culture entrepreneuriale dans l’enseignement supérieur.
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Journaliste pour 237online.com, spécialisé dans les questions de société et la vie quotidienne des Camerounais.
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