« On est là », répondent machinalement des milliers de Camerounais quand on leur demande comment ils vont. Trois mots qui pèsent une tonne. Derrière cette formule de politesse se cache une fatigue chronique que la santé mentale au Cameroun peine encore à nommer, encore moins à soigner. Entre factures, scolarité des enfants et pression familiale, beaucoup tiennent debout sans jamais vraiment souffler.
Le calculateur qui ne ment jamais
Prenez cette scène, banale dans n’importe quel foyer de Yaoundé ou Bafoussam. Un parent assis tard le soir, calculatrice à la main : loyer, frais scolaires, transport, électricité, médicaments. Les chiffres ne collent jamais et pourtant il faut recommencer l’addition, comme si la réalité allait changer à la troisième tentative.
Le scénario se répète ailleurs sous d’autres formes. Un cadre qui se réveille dès l’aube avec trois urgences familiales en tête, la santé de sa mère, les frais scolaires d’un neveu, le loyer d’un frère. Les taxis klaxonnent, les boutiques ouvrent, la ville s’anime, mais lui porte déjà une journée entière sur les épaules avant même d’avoir quitté la maison.
Le chiffre fait mal quand on le pose noir sur blanc. Envoyer 10 000 francs ici, 20 000 francs là, emprunter demain pour survivre aujourd’hui. « Comment ça va ? » devient une question piège. La réponse automatique, « on est là », cache un épuisement que personne n’ose vraiment déballer.
Un système d’entraide qui craque sous la pression
La solidarité familiale a longtemps servi de filet de sécurité au Cameroun. Mais ce filet devient un poids quand il repose sur une seule personne. Réussir professionnellement, c’est aussi souvent hériter de plus de bouches à nourrir. Un salaire décent transforme vite celui qui le gagne en guichet automatique familial.
C’est un paradoxe que peu de gens osent formuler à voix haute.
La religion, la pression sociale autour du mariage, les enfants, les tensions conjugales, tout s’accumule sans espace pour souffler. Certains hommes refusent l’aide psychologique par fierté ou par croyance, pensant que prier suffit ou que demander de l’aide trahit une faiblesse masculine. D’autres s’effondrent en silence après avoir découvert une infidélité ou perdu un emploi, incapables de nommer ce qu’ils ressentent.
On attendait mieux de la part des structures censées accompagner ces situations avant qu’elles ne dégénèrent. Car la détresse non adressée ne reste pas figée. Elle se transforme, parfois en violence conjugale, parfois en rupture familiale, parfois en drame plus grave encore.
Difficile de ne pas y voir un signal d’alarme collectif. Le Ministère de la Santé Publique multiplie les campagnes de sensibilisation, mais l’accès réel à un accompagnement psychologique reste limité, surtout hors des grandes villes. Une poignée de structures comme les centres de santé mentale de Yaoundé ou Douala ne peuvent pas absorber une demande qui, elle, ne cesse de grossir.
La question n’est plus de savoir si les Camerounais tiennent le coup. C’est de savoir combien de temps encore le système pourra fonctionner sans véritable espace pour les entendre.
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Journaliste pour 237online.com, spécialisé dans les questions de société et la vie quotidienne des Camerounais.
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