Société

Rolande Agong Miessao : « Le Mbôl incarne l’art de vivre à l’Est »

Journaliste de profession, la promotrice du Festival international du Mbôl prévu du 4 au 6 août à Yaoundé présente les spécificités de la cuisine de cette région et explique l’urgence de sauvegarder la cuisine traditionnelle.

Vous êtes à la tête d’un festival sur le patrimoine culinaire de l’Est. Quel a été le déclic pour le lancement de ce projet?

Le déclic est venu d’un constat. Le besoin permanent de consommer plus régulièrement ces spécialités culinaires, chez ceux de nos frères et sœurs qui pour une raison ou une autre ont dû s’éloigner de leur village ou de la région, tout comme chez ceux qui, ayant séjourné à l’Est souffraient un peu d’avoir dû rompre avec ces habitudes culinaires. Nous avons également constaté que sur le plan national comme sur les moteurs de recherche, l’information sur les spécialités culinaires de la région de l’Est était très pauvre. Nous nous sommes donc dit qu’il n’était pas superflu de contribuer, à notre façon, à mieux faire connaître cette identité et ces atouts qui sont nôtre, pour aider les autres à nous connaître tout comme pour réconcilier les nôtres éloignés avec leurs racines.

Pourquoi avez-vous choisi de mettre l’accent sur la cuisine patrimoniale?

Tout simplement parce qu’elle est en voie de disparition et apparaît aujourd’hui davantage comme un luxe et parfois une curiosité pour ceux et celles même qui sont supposés en transmettre les recettes et les secrets. Chose curieuse et dangereuse à l’ère d’un rendez-vous mondial du donner et recevoir culturel et donc culinaire aussi. Notre identité culinaire, celle qui nous définit, a fini par être celle dont on a consciemment ou inconsciemment réussi à se défaire avec le temps, au profit d’une autre et même d’autres qui étaient supposées juste nous enrichir et vice versa. Pire, pour certains, leurs spécialités culinaires sont finalement apparues « ringardes » et ne font pas le poids face aux recettes occidentales. On se délecte mieux d’un je ne sais quel plat occidental que d’un « Kôkô » ou d’un « Menkiehli meuh sang ». C’est inquiétant. Pas pour dire qu’on n’a pas le droit d’avoir des préférences mais il faut s’ouvrir et donner l’opportunité à ces saveurs patrimoniales de nous convaincre, de nous reconquérir et par leur goût et par leur potentiel. Notre idée est de proposer ce patrimoine culinaire en milieu urbain pour faire découvrir les saveurs de l’Est au plus grand monde et d’en faire un point de rassemblement des peuples au-delà de l’identité culinaire et culturelle. Notre pays a une palette exceptionnelle de saveurs. Nos populations doivent en profiter.

Pourquoi organisez-vous votre festival à Yaoundé plutôt qu’à l’Est ?

Le festival du Mbôl, bien que déployé grandeur nature à Yaoundé aménage depuis sa première édition des points de dégustation dans d’autres villes du pays et même de la diaspora. A cette date, le festival du Mbôl a des points focaux responsables des rencontres gastronomiques à Bertoua, Maroua, Ngaoundéré, Doumé, Nguelemendouka, Anguéngué, Douala, Kribi, Bafoussam, Sangmélima, Foumban, Paris, Marseille, Dresden. D’un autre côté, vous savez mieux que moi qu’un patrimoine culinaire ne saurait être l’apanage de ses propres populations. Si nous devons construire un label autour de notre patrimoine culinaire, il est impérieux de le promouvoir partout. Le Mbôl et les autres saveurs de la Région de l’Est animent bien les palais de ses filles et ses fils. Pourquoi ne pas le partager avec les autres? Notre pays est connu pour la diversité et la richesse de sa Cuisine. Nous voulons contribuer à l’émergence du tourisme culinaire.

Votre festival veut-il jouer le rôle de transmission des savoirs culinaires ?

Nos populations se transforment par le quotidien du monde industriel. Notre festival cherche à resserrer les liens à tous les niveaux où cela peut encore être possible. Les peuples qui mangent ensemble partagent sans doute d’autres valeurs d’unité, d’amour et d’espérance. Nous nous y engouffrons quelque peu. Le festival cherche donc à fédérer toutes les générations. Il offre bien sûr l’opportunité à la jeune génération de se voir « glisser » quelques secrets de cette cuisine de certains mets, à l’exemple du Mbôl, qui vont souvent jusqu’à revêtir une dimension mystico-spirituelle.

Le Mbôl est la star des mets à l’Est. Quelles sont les origines de ce plat?

Le Mbôl incarne sans doute un art de vivre pour les populations de la région de l’Est. Il a réussi selon les différentes populations à dégager un ensemble de valeurs aussi bien sur le plan social que sur le plan de la santé communautaire. Lors de la première édition du festival du Mbôl tenu à la Chambre d’Agriculture de Yaoundé, nous avons présenté pas moins de 9 recettes, pour le seul Mbôl. Chacun des 04 départements ayant sa recette à elle et parfois plusieurs. La Boumba et Ngoko par exemple nous en a présenté trois et encore, ce ne sont pas les seules. Le Mbôl est un véritable médicament. Selon la recette, il est efficace pour faciliter la montée laiteuse, l’accouchement chez une femme en travail, résoudre les problèmes de digestion tout comme ceux liés à la libido et j’en passe. C’est un mets aux recettes nombreuses qui s’enrichissent au fil du temps. Ces origines restent très peu connues, et souvent liées aux premiers jours de la naissance même de nos sociétés.

Comment se mange le Mbôl selon la tradition ?

Le Mbôl est une sauce gluante dans laquelle se côtoient et s’entremêlent, pour un partage exquis de saveurs, de nombreuses épices et de nombreux ingrédients. Les plus incontournables pour les deuxièmes sont de la viande fumée, du poisson fumé, des crevettes, des écrevisses, des boules de pistache et éventuellement des aubergines entre autres. Il s’accompagne de couscous, de manioc de préférence même si certains dans le Haut-Nyong le préfèrera quelques fois avec du couscous de maïs. Le Mbôl se mange avec les doigts. Le déguster à l’aide d’une cuillère est impossible et à l’aide d’une fourchette est considéré comme une sorte de profanation. C’est sacrilège, comme le diraient certains. C’est un mets « familial », il se déguste donc généralement dans une ambiance bon enfant, chaleureuse où presque inévitablement, les langues domptées par la perspicacité d’un piment savamment choisit se délient, se libèrent pour répandre joie et rires. Manger le Mbôl renvoie à un art de manger. Il se mange avec les doigts. Les touristes profiteraient allègrement de cette manière qui reste encore une valeur conserver et protéger par nos peuples.

Propos recueillis par Elsa Kane

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