Le Cameroun rate-t-il une occasion en or avec la CAN en 2022 ?

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Le nouvel an est toujours une occasion de prendre un nouveau départ. Ce mois de janvier est particulièrement important pour le Cameroun, la nation d’Afrique centrale qui accueillera dans quelques jours la CAN, la Coupe d’Afrique des Nations. Malheureusement, le plan de match actuel risque d’enflammer davantage les divisions actuelles dans le pays.

Depuis cinq ans, un conflit armé dévaste les régions anglophones du Cameroun, avec des atrocités de tous genres de part et d’autres. Des centaines de milliers de civils sont déplacés à l’intérieur du pays et dans les camps de réfugiés. Près d’un million d’enfants ne peuvent pas aller à l’école. L’économie est anéantie et le nombre de victimes augmente dans les deux camps comme au sein de la population civile. La crise demeure de plus en plus meurtrière.

Avec la CAN et la nouvelle année, les dirigeants du Cameroun pourraient jeter les bases d’un processus de paix en libérant les prisonniers politiques, en déclarant la cessation des hostilités et en présentant une feuille de route pour les négociations de paix. Contrairement à la politique de déni du président Biya qui, on l’a vu, ne mène qu’à un cul-de-sac et au désespoir, chacun de ces gestes permettrait des avancées vers la paix et la sortie du chaos.

Alors que certains communicants du parti au pouvoir le laissaient espérer, le gouvernement a manqué une occasion en or de marquer son meilleur tir de pénalty pour la fin de l’année 2021. Au contraire, il a doublé ses actes répressifs en envoyant plus de 47 membres d’un parti politique d’opposition en prison, les punissant pour avoir exercé leur droit constitutionnel à la liberté d’expression. Alors que les attaques séparatistes dans les régions anglophones deviennent plus sophistiquées, avec l’utilisation des engins explosifs improvisés (EEI) par les groupes armés contre les forces de défense et de sécurité de l’État, le gouvernement riposte plutôt contre les civils et en toute impunité. Des organisations de défense des droits de l’homme de renommée nationale et internationale qualifient certaines actions de différents acteurs armés de crimes contre l’humanité.
Il n’est donc pas surprenant que les médias internationaux se concentrent sur deux risques qu’encourent les joueurs participant à la CAN : les risques sanitaires liés au COVID-19 et les menaces des groupes séparatistes. Derrière ces risques croissants se cache un problème fondamental, celui de la mauvaise gouvernance, ainsi que l’illustre le « COVIDgate », la « disparition » de 335 millions de dollars US alloués par le Fonds monétaire international (FMI) pour contrer la propagation du COVID-19. Le mois dernier, dans la ville de Bamenda, les forces spéciales réagissant à une attaque séparatiste aux EEI ont incendié les maisons des civils et exécutés certains des témoins potentiels (8 décembre 2021).

Des grâces pour instaurer la confiance

La libération des prisonniers politiques serait un geste salutaire et un message fort de ce que le gouvernement Biya est sincère dans sa recherche de paix. Il illustrerait aussi un désir de devenir un État responsable et stable. Il prouverait aussi que l’opposition fait partie du tissu social et politique du pays et permettrait la réunion de familles brisées par de longs emprisonnements pour de raisons politiques. Le cas de l’Afrique du Sud nous le montre, le pardon est essentiel pour tout processus de paix. Avec un acte important et généreux de cette envergure, le président Biya deviendrait un plus grand leader qu’il ne l’a été jusqu’à présent dans ce conflit, capable de dépasser la colère et l’émotion pour ouvrir la voie à une véritable réconciliation.

Déblayer le terrain en lançant une offensive de paix

Le sport peut être un puissant outil de rétablissement de la paix. L’option militaire du gouvernement camerounais devrait être mise de côté pendant la CAN au profit d’une action magistrale pour faire avancer les pourparlers de paix. Avec 20 % de la population camerounaise de la zone anglophone en deuil et vivant dans des conditions d’insécurité déplorables, avec la crainte de la violence des séparatistes ou de l’État, le moment est venu pour les dirigeants camerounais de placer le ballon dans le camp de l’objectif de la paix.

La fierté que représente l’équipe nationale des Lions indomptables pour les Camerounais de tout bord devrait amener le gouvernement camerounais à s’approprier du désir légitime de chaque citoyen de profiter des matchs de la CAN. La libération des prisonniers politiques et l’annonce d’une cessation des hostilités seraient des gestes audacieux et salutaires, allant dans la bonne direction, et à même de désescalader le conflit puis ouvrir la voie à de véritables négociations de paix par la médiation.

Aucune baguette magique ne mettra fin à la crise anglophone du jour au lendemain. Cependant, l’histoire nous enseigne que des étapes vers une paix et une sécurité durables peuvent être franchies en saisissant des opportunités historiques telles que la CAN et le nouveau départ de 2022. Il est temps que les voix de la non-violence et de la réconciliation l’emportent dans la résolution de ce conflit. Les faucons et les partisans de la ligne dure des deux côtés dirigent depuis longtemps la dynamique avec des conséquences désastreuses qui empoisonnent la conversation nationale et polluent les plateformes d’échanges entre les Camerounais. Le président Biya et son gouvernement sont face à une occasion en or pendant cette brève période: seront-ils assez affûtés pour bien tirer le pénalité?

Les yeux du monde amoureux du football sont tournés vers le Cameroun. Le gouvernement de la République ne doit pas s’obstiner dans la sanction improductive alors qu’il pourrait au contraire marquer le but decisif en faveur d’un État plus stable, un avenir paisible et prospère pour tous ses citoyens.

Serge Banyongen, PhD, est Maître de conférences et chercheur à l’Université d’Ottawa.
Alexie Tcheuyap MSRC est membre de la Société royale du Canada, Vice-Recteur et Vice-Provost à l’Université de Toronto.
Rebecca Tinsley est journaliste et fondatrice de Network for Africa et de Waging Peace.

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