Célestin Kengoum: « Issa Tchiroma pourrait déclencher une guerre dans le seul but de protéger son assiette »

Le Docteur en Droit et Avocat au Barreau du Cameroun a été interrogé par La Nouvelle Expression plusieurs jours après le drame survenu samedi le 12 mars 2016 à l’Hôpital laquintinie de Douala.
Une jeune citoyenne de 31 ans  enceinte des jumeaux est morte. Elle et ses bébés. Elle était allongée en tenue d’Eve, à même le sol au perron de la nouvelle maternité inaugurée le lundi 22 février 2016. Le ministre de la santé Publique qui inaugurait ce centre, précisait que c’était une solution  pour la réduction du taux de mortalité maternelle. «Le président de la république est préoccupé par le taux élevé de décès maternel, et néonatal,  et des instructions ont été données de moderniser toutes les maternités», affirmait alors tout sourire André Mama Fouda. Et quelques semaines après, c’est le sang d’une jeune femme et de ses deux enfants qui coule à l’entrée de ce bâtiment dont les capacités ont été vantées le 22 février dernier.  Un spectacle  horrible qui n’a malheureusement pas ému le corps médical de cette institution.

Au sujet de l’affaire de cette jeune dame Koumateke Monique, enceinte et décédée dans des circonstances dramatiques samedi dernier à l’hôpital Laquintinie, elle et ses jumeaux, il nous a été rapporté que des avocats se sont constitués pour la défense de l’autre femme en l’occurrence Rose Takequi a ouvert le ventre de la défunte dans l’espoir de sauver les bébés, selon vous, quelle analyse faites-vous de cet acte ?
L’analyse que je fais de la constitution de ces Avocats pour la défense de cette accoucheuse de fortune est celle du constat d’un Barreau qui se réveille, qui passe d’un état de somnolence ou d’apathie au stade d’éveil et d’action face aux grandes questions sociales et d’actualité. Il ne pouvait en être autrement, parce que l’activité du métier d’Avocat est consubstantielle à la défense des droits des individus, et plus encore de la veuve et de l’orphelin. Qui d’autre que l’Avocat devrait veiller au respect et à la protection des droits et des libertés de tous et de chacun ? J’adresse mes encouragements à tous ces Avocats qui, au-delà de la défense des personnes interpellées, et qui sont d’ailleurs aujourd’hui toutes relâchées, se sont mobilisés pour cette cause poignante.

Quelle est la portée symbolique de l’engagement des avocats dans la défense de Rose Take aujourd’hui remise en liberté mais qui va comparaître libre?
La portée symbolique de cet engagement des Avocats pour la défense de cette sage-femme de circonstance est pour moi un message fort qui est adressé aux Gouvernants et à la société en général, à savoir que rien ne doit et ne devrait plus se faire sans les Avocats. Cette action pourrait aussi dire que l’heure de l’indifférence est passée, et que nous entrons dans une ère où l’Avocat se fera entendre, se fera voir sur la place publique. N’est-ce pas la réponse à l’interpellation d’un homme politique bien connu, Monsieur Sam Mbaka, le premier vice-président de l’Union Démocratique du Cameroun (UDC), qui, au cours d’un débat sur une chaîne de télévision nationale, se demandait pourquoi le Barreau du Cameroun, pour ne pas désigner nommément les Avocats, était-il muet et aphone devant les grandes et graves crises de notre société, et qu’ailleurs, pour dire dans d’autres pays, ce sont les Avocats qui animent l’arène politique et sociale ? Le président Sam Mbaka, un homme d’une grande humilité, doté d’un esprit impartial, et qui se montre très attentif sur les questions d’amélioration du cadre de vie et du bien-être de ses concitoyens, peut ainsi être considéré comme celui qui a « bousculé » et fait sortir les Avocats de leur réserve coupable.

Sur le plan juridique, quelles sont les conséquences de la situation créée à l’Hôpital Laquintinie, notamment ces membres de la famille de la défunte qui décident d’ouvrir le ventre de cette dernière devant la maternité d’une formation sanitaire de référence au Cameroun ?
Le Code pénal punit toute forme d’atteinte, non autorisée par la loi ou par décision de justice (je pense aux exhumations pour motifs judiciaires ou administratifs, en vue d’autopsies, de transfèrement de lieux de sépulture, d’expériences médicales, etc.), sur un corps humain, fut-il mort. Les infractions y liées ont une origine ancienne, coloniale, dont le but était de proscrire les pratiques barbares, dégradantes, déshumanisantes, voire criminelles. L’acte posé par cette accoucheuse occasionnelle ne rentre pas dans le cadre des infractions prévues par la loi, puisque son intention était de sauver des vies humaines, celles des jumeaux. Les poursuites engagées contre elle devraient être abandonnées par le Ministère public.

Toujours sur le plan juridique, qu’est-ce que la «sage-femme de circonstance » qui a ouvert le ventre risque comme peine ?
Je viens de vous le dire. Elle ne risque rien, sinon à être victime d’un Magistrat inutilement zélé.

Sur le coup, au moment des faits, une manifestation spontanée a été organisée samedi dernier via les réseaux sociaux par les jeunes et les particuliers de la société civile, quelle lecture faites-vous des réseaux sociaux qui, jadis, ont fait tomber des régimes en Afrique du Nord, en Asie (Printemps arabe) ?
Les réseaux sociaux sont aujourd’hui une réalité incontournable, un outil politique indispensable. Même la Présidence de la République a compris toute l’importance des réseaux sociaux. Ils véhiculent tout ce qui est bon et mauvais.

Le Ministre de la Communication a prétendu lors de son passage à Douala que le mouvement spontané des populations à l’hôpital Laquintinie était le fait des « politiciens de la petite semaine» pour reprendre ses termes, comment interprétez-vous ces propos de Issa Tchiroma Bakary ?
C’est le même Ministre qui a traité ses collègues d’hier de « minables ». Même le Président de la République en a pris pour son grade, il y a une certaine époque. Ce Ministre pourrait déclencher une guerre dans le seul but de protéger son assiette. Je suis convaincu qu’il se muera demain, si ces « politiciens de la petite semaine » venaient au pouvoir, de les qualifier de « sauveurs », d’hommes providentiels.

Quel regard portez-vous également sur le cas de ce jeune homme âgé de 34 ans qui s’est égorgé, il y a trois jours, en pleine journée au supermarché Mahima à Akwa (Douala) ?
C’est un fait de société, mais la portée spirituelle est à rechercher. Vous savez, quand une société a longtemps vécu dans la paix, le Diable n’est pas content. Il cherche à y introduire la violence, la guerre, et à ce moment tous les moyens deviennent bons, pourvu qu’ils soient efficaces. De telles situations sont provoquées par des anges déchus, dans le but d’exciter les passions, en commençant par créer la compassion, qui se transforme en une vive émotion, pour créer des revendications violentes, parfois intempestives parce que ne reposant pas sur la vérité des faits allégués. Nos gouvernants doivent faire très attention, être assez vigilants, non pas en multipliant les mesures de sécurité, mais en pratiquant la justice, car seule la justice et la vérité, et l’amour de Dieu, qui fondent ces deux vertus, peuvent barrer la voie aux plans diaboliques du Diable. Dans le cas de l’hôpital Laquintinie, pour y revenir, il est avéré que cette Dame était déjà morte.

Est-ce que tout ça traduit un malaise profond des Camerounais ?
Effectivement, il y a un malaise général. Beaucoup de ceux qui nous dirigent ont mis le pays à genou. Le président de la République les connaît, mais s’il continue à les conserver avec lui, à les soutenir aveuglement, ils finiront par emporter sa tête. Le peuple a très faim, il a très soif, il meurt à petit feu. Pour un rien, il peut devenir incontrôlable. Que Dieu bénisse le Cameroun !

Propos recueillis par Linda Mbiapa, stg

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