Société

Cameroun – Oraisons funèbres: Ainsi vécut Bernard Njonga…

Ingénieur agronome de formation, activiste, militant, le directeur de publication du mensuel « La Voix du paysan » et non moins homme politique a rendu l’âme dimanche 21 février en France, vaincu par une longue maladie. Itinéraire d’un ardent défenseur qui s’est fait l’âme du monde agricole au Cameroun.

Le hasard des choses a voulu qu’il tire sa révérence un dimanche, jour du Seigneur. Toute une symbolique pour ceux des chrétiens convaincus qu’il repose désormais auprès de Dieu, son Créateur. Un repos (bien mérité) pour ce fils de pasteur que ses proches soutiennent avoir beaucoup souffert ces deux dernières années où il a pratiquement disparu de la scène publique. La faute à une vilaine maladie qui l’avait tenu à l’écart de son champ de bataille, éloigné de son domaine de prédilection, écarté du feu des projecteurs qu’il a longuement côtoyé de son vivant du fait de son engagement militant pour la cause agropastorale au pays de Paul Biya. C’est d’ailleurs cette audace, cette détermination et ce franc-parler qui lui ont permis de bâtir la solide carrière qu’on lui connaît.

Un personnage influent du microcosme social du Cameroun, une voix qui compte, un nom dont la résonnance va bien au-delà des frontières continentales. En 2018, son parti politique Crac (Croire au Cameroun) annonce sa candidature à l’élection présidentielle avant d’y renoncer peu après. Un renoncement qui fait dire à certains observateurs qu’il a peut-être finalement cédé aux menaces et à la pression du régime en place qui voit en son projet, un répondant de poids capable de mettre sous l’éteignoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais(Rdpc), parti au pouvoir et éternel insatiable.

Clivage tribal

Interrogé sur le sujet, Bernard Njonga répond que la candidature du Crac a été retirée pour diverses raisons. « Nous n’avions pas encore eu suffisamment de temps pour expliquer notre projet aux producteurs, il n’était pas encore connu, c’était un peu prématuré. La deuxième raison, c’est le climat politique qui ne tournait pas dans le sens du développement. Nous nous sommes heurtés à la politique politicienne et pourtant on s’inscrivait dans une démarche de développement au sein du Crac. Aussi, nous avons vu venir un clivage tribal au sein de l’électorat qui n’augurait pas d’une saine ambiance pour cette élection», avait expliqué celui dont la candidature avait été retenue pour les élections législatives dans le Moungo Nord (région du Littoral, Ndlr).

Mais l’homme ne réussira même pas à battre campagne tel qu’il avait solennellement annoncé. Entre son état de santé qui se délite et ses multiples tentatives infructueuses de puiser des forces au fond de lui pour continuer la lutte pour le changement, l’homme est finalement évacué pour la France d’où il ne rentrera pas vivant. Une fin tragique pour le natif de Bangoua de qui plusieurs personnes gardent le souvenir d’un fervent acteur de la société civile pour laquelle il a porté le plaidoyer jusqu’à la présidence de la République quoique cela ne lui donnait pas toujours les moyens d’agir sur les problèmes directs qu’il posait. Son crédo: activisme, plaidoyer et lobbying. Un triptyque qui a guidé toutes ses actions.

Poulets congelés

En 1996, les poulets congelés arrivent massivement au Cameroun. En cause, la ratification des accords de l’Organisation mondiale du commerce (Oms) qui fait passer le niveau d’importation de 60 tonnes en 1994 à plus de 22.000 tonnes de poulets en 2003. Beaucoup moins chers, ces poulets venus d’Europe font chuter la production de volailles locale. Ils sont aussi pour plus de 80 % « impropres à la consommation humaine » selon Bernard Njonga qui démontre que les infrastructures pour maintenir la chaîne du froid et les contrôles sanitaires font défaut. Une lutte contre l’agriculture productiviste et pour la sécurité alimentaire se met alors en place. Menée par l’Acdic, et soutenue par plusieurs Ong européennes, elle aboutit à une réduction drastique des importations. Celles-ci tombent à 5.000 tonnes en 2005, un an après le début de la campagne. En 2008, un accord est signé avec le ministère de l’Agriculture et du développement rural.

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Effet pervers de cette bataille gagnée : une crise alimentaire du maïs gagne le Cameroun. En effet, la limitation des importations de poulets congelés entraîne une forte augmentation de la production des élevages de poulets locaux qui se nourrissent de cet aliment. Selon l’Acdic, « de 6 000 tonnes en 2008, le déficit pour la satisfaction de la demande camerounaise de maïs est estimé à 120 000 tonnes pour 2009 ». L’association a mené une enquête sur la gestion des crédits de subvention du « programme national d’appui à la filière maïs » du ministère de l’Agriculture et du Développement rural. L’enquête conclut que « 62% de la subvention accordée à la production de maïs en 2008 ont été détournés. » Le 10 décembre de la même année, Bernard Njonga est interpellé avec d’autres manifestants alors qu’ils manifestaient « contre cette mauvaise gouvernance ». Accusé d’ « organisation de manifestation interdite sur la voie publique », le fondateur du Service d’appui aux initiatives de développement (Saild) est convoqué au tribunal.

Le salut qui vient de l’agriculture

Vertement opposé à la gestion brinquebalante du développement agricole au Cameroun, Njonga soutenait mordicus que l’absence de volonté politique n’était pas le seul obstacle à déplorer dans ce secteur. «Le problème majeur, c’est la personne qui décide. La personne qui donne l’orientation et qui décide de la direction qu’on prend et des objectifs qu’on se fixe avec ce potentiel et les moyens qu’on investit pour atteindre cet objectif. Le jour où vous avez quelqu’un qui incarne cette vision-là à la tête du pays, les énergies humaines vont se déployer. La protection, la valorisation des ressources naturelles et de l’environnement, sera une réalité. Il nous manque une personne qui puisse orienter notre développement vers cette vision. Une personne capable de reconnaître la place de l’agriculture dans notre développement», détaillait-il au micro de nos confrères de Sputnik. Né d’une mère agricultrice,il a consacré une bonne partie de sa vie à travailler au développement du monde agropastoral. Ami de l’altermondialiste français José Bové, il a été de tous les (nobles) combats.

À travers un concept baptisé «les 40 mesures pour faire décoller le Cameroun en cinq ans», l’homme propose en 2018, des solutions claires pour sortir le pays du gouffre du sous-développement. Une forme d’alternative articulée autour de l’agriculture présentée comme une sérieuse solution à la situation économique. Dans le fond, il dénonce ces politiques du gouvernement qui ne permettent ni d’aider les jeunes à sortir du chômage, encore moins les producteurs qui ne demandent qu’à vivre de leur passion. «Les paysans qui manquent de semences sont abandonnés à eux-mêmes. Les producteurs locaux qui ont pour vocation de produire le maïs sont négligés au profit des investisseurs étrangers, ce sont des aberrations qui nous laissent perplexes. Pourquoi ne pas donner la possibilité aux producteurs locaux de travailler sur cet espace? On a les ressources humaines capables de valoriser nos ressources naturelles. Ces décisions politiques vont à l’encontre du chômage des jeunes et de nos producteurs», décriait-il.

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Le scandale du riz camerounais

En 2019, il initie la pétition intitulée : « riz camerounais : « le scandale du siècle à Yagoua et à Maga ! Arrêtons ça ! ». Une invite au gouvernement à prendre ses responsabilités, en imposant un quota de riz local aux commerçants et importateurs. Cette démarche est née d’un constat selon lequel depuis plusieurs années, 160 000 tonnes de riz paddy non décortiqués sont stockés dans les magasins de la Société d’expansion et de modernisation de la riziculture à Yagoua (Semry) et à Maga. Le président de l’Acdic qui s’est rendu sur les lieux pense qu’il s’agit du problème d’importation. C’est le riz venu d’ailleurs qu’on trouve dans les marchés de ces deux villes productrices du céréale. Pourtant la production se poursuit. Deux ans plus tôt, l’ex fonctionnaire rendait public les résultats d’une enquête menée auprès de 34 établissements scolaires de Yaoundé. L’enquête, explique-t-il, est initiée à la suite des « nombreuses dénonciations » de parents d’élèves auprès de l’Acdic. L’on apprend du document publié par Bernard Njonga sur sa page facebook et relayé abondamment sur les réseaux sociaux, qu’il faut débourser entre 50.000 et 150.000 Fcfa pour obtenir une place dans certains établissements de la capitale siège des institutions. Les classes de 6e et de 2e sont les plus sollicitées par les parents, et ce sont celles où le monnayage est le plus élevé, d’après l’enquête de l’Addic.

Soif de changement On note également que pour le recrutement d’élèves dans les établissements de l’enseignement technique, les enchères sont plus élevées. En tête du classement, les lycées de Nkolmesseng et d’Essos sont les plus corrompus pour l’entrée en classe de 6e. D’après eux, il faut monnayer 150.000 Fcfa par élève. Pour l’entrée en classe de Seconde, le lycée technique de Nkolbisson est cité comme étant le plus corrompu de la ville.L’homme qui quitte la scène à 66 ans sonnés laisse des compagnons d’infortune inconsolables, des amis, des proches, des camarades de lutte, dans le désarroi total. De lui, tous gardent le souvenir de ce personnage emblématique qui avait soif de changement, la rage de booster le secteur agricole, l’envie d’améliorer la vie des « seigneurs de la terre ». mais surtout, celui qui a implémenté la philosophie « consommons ce que nous produisons » et le chantre de la production des stratégies visant à réduire les importations des denrées de première nécessité afin de favoriser la production locale et donc l’économie locale. Un visionnaire pour dire le moins.

Christian TCHAPMI

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