Politique

Cameroun: L’intégralité de l’interview d’Ayuk Tabé depuis Kondengui

Le président de l’Ambazonie s’exprime, entre autres, sur les circonstances de son arrestation au Nigeria en 2018 et parle de la médiation suisse annoncée dans le cadre de la crise dans les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest.

Pouvons-nous savoir qui est Ayuk Tabe, que l’on présente comme le président de la République de l’Ambazonie ?

Je suis effectivement Sisiku Ayuk Tabe, président de la République fédérale d’Ambazonie, ancien British Southern Cameroons. Je suis ingénieur de formation. Avant mon kidnapping, j’étais vice-président à l’Université américaine au Nigeria (Aun), basée à Yola, dans l’État de l’Adamawa. Avant tout cela, j’ai été sous-directeur de CISCO et un des directeurs régionaux de cette grande multinationale, supervisant 24 pays. Mais au début de ma vie professionnelle, j’ai travaillé à AES Sonel à des hauts niveaux. J’ai fait mes études primaires et secondaires à Mamfe. Ensuite, je suis allé en Grande-Bretagne où j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur.

Vous êtes « Sisiku », un titre honorifique du département de la Manyu. Peut-on savoir dans quelle(s) condition(s) vous l’avez acquis, depuis quand vous le portez et ce qu’il représente ?

Sans nul doute, je suis Sisiku. Un titre traditionnel de la société Ekpe. Cette distinction honorifique me fut conférée en 2015 grâce à mes activités philanthropiques. Cela représente une marque de responsabilité en tant que membre de la caste traditionnelle dirigeante de Manyu.

Vous êtes détenu ici à Yaoundé, avec plusieurs compagnons, depuis janvier 2018. A quoi ressemble votre quotidien ? Comment vivez-vous en prison ?

Je suis présentement un détenu politique à la prison principale de Kondengui, à Yaoundé, avec neuf autres membres de mon gouvernement. Il s’agit de Me Shufai Blaise Sevidzem Berinyuy, Prof Cheh Augustine Awasum, Dr Kimeng Henry, Dr Nde Che Fidelis, Dr Njikimbi Cornelius Kwanga, Dr Egbe Ogork, Nfor Ngala Nfor, Tassang Wilfred Fombang et Me Eyambe Elias Ebai. Nous avons été conduits ici à la prison principale de Kondengui en provenance du Secrétariat d’État à la défense (Sed) le 22 novembre 2018. De façon routinière, les cellules sont ouvertes à 07h et refermées à 18h30 tous les jours. L’info claire et nette.

Nous les Ambazoniens commençons notre journée par une séance de méditation collective suivie du petit-déjeuner et du sport. Ensuite, un peu de lecture de livres que nous avons achetés. Puis viennent les discussions et commentaires sur l’actualité. Ensuite les jeux de société comme le Scrabble et le Chess. Suivi de réflexions sur la construction de notre nation, l’Ambazonie, et enfin, nous partageons un dernier repas vers la fin de l’après-midi.

Comment êtes-vous traité ?

J’ai des relations passables avec l’administration pénitentiaire. Malgré le fait qu’il y a certains gardiens de prison qui sont très arrogants. Il faut remarquer que nous sommes entièrement nourris par nos familles et amis. Je dois le dire ici parce qu’occasionnellement, nous sommes sevrés de nourriture parce que le commissaire du gouvernement refuse de donner des permis de communication à temps à nos familles et amis. Il fut un temps où nous avons commencé une grève de la faim à cause de cela et des permis en nombre insuffisant furent attribués. Nous gardons encore notre calme, mais pour combien de temps ? Seul Dieu sait.

Quel est votre état de santé ?

Mon état de santé avant d’être transféré du Sed à cette prison le 22 novembre 2018 s’était sérieusement dégradé par rapport à la situation avant mon kidnapping au Nigeria. Ceci parce qu’au Sed, nous étions en isolation totale sans lumière du soleil et de l’air frais pendant environ six mois. Mais ici en prison, nous avons la possibilité de prendre des bains de soleil et de respirer de l’air frais au quotidien.

En outre, nous avons accès à une infirmière et de temps en temps à un médecin spécialisé. Mais notre santé reste préoccupante. Nous avons ici des problèmes de surpopulation carcérale, d’insalubrité, des punaises, d’éclairage insuffisant et d’eau courante par intermittence. En bref, ma condition ne pourra être connue que le jour où je sortirai d’ici et aurai la possibilité de voir des véritables spécialistes.

Vous dites que les conditions de détention au Sed étaient très difficiles. Pouvez-vous nous raconter cette période ?

Je fus détenu au Sed avec neuf autres membres de mon gouvernement pendant 11 mois. Le Sed est le pire endroit sur terre. Nous étions en isolation totale sans ventilation, sans fenêtre, avec la porte presque scellée. Nous avions juste un lieu de 35×34 cm2 pour respirer. Seul un petit couloir permettait d’avoir accès à nos cellules. L’eau courante était de très mauvaise qualité et même le filtre à l’eau qu’on nous avait donnée ne nous donnait pas satisfaction. Ne parlons même pas des punaises et l’odeur odieuse de la peinture. Nous étions en permanence mentalement, psychologiquement et physiquement torturés. Des phrases comme « êtes-vous en bon voyage ? » furent notre lot quotidien ; pour nous faire comprendre que n’étions que des esclaves dans votre pays. Le portail des camerounais de Belgique. Ils nous ont fait comprendre que nous allions être tués ; et pour cela, des armes étaient en permanence braquées sur nous. Nous n’avions pas le droit de prier ni de parler entre nous.

Nous étions cagoulés, menottés et conduits dans des couloirs obscurs à minuit pour des interrogatoires interminables à l’absence de nos avocats. Pendant les fouilles périodiques, nous étions traumatisés par les violations de notre intégrité physique. Des pressions malsaines de nos testicules. Des molestations déguisées en fouilles totales des cavités. Nous étions exposés aux cris horribles, surtout les nuits, d’autres Ambazoniens bastonnés par des gendarmes. Au Sed, nous n’avions pas accès aux médecins spécialistes, ainsi qu’à nos familles et avocats pendant une période de six mois. En vérité, c’était l’expérience la plus inhumaine que j’ai vécue dans ma vie, et je ne souhaiterais pas un pareil sort même à mon pire ennemi.
Peut-on avoir des détails relatifs à votre arrestation dans un hôtel au Nigeria le 05 janvier 2018 ? Une arrestation qui a été suivie par votre extradition au Cameroun avec 46 compagnons …

Aux environs de 17h le 05 janvier 2018, nous nous sommes donné rendez-vous à l’hôtel Nera à Abuja, au Nigeria, pour célébrer le nouvel an après mon retour des États-Unis. Alors que nous étions en train d’échanger sur des généralités et sur la crise humanitaire des réfugiés Ambazoniens au Nigeria, un groupe de 20 hommes lourdement armés nous a approchés violemment. Ils nous ont plaqués au sol, menottés, cagoulés et ensuite conduits dans un lieu inconnu sans aucune explication sur les raisons de notre kidnapping. Ils nous ont interrogés pendant trois jours sans nous révéler la raison de notre présence dans ce lieu lugubre. Le 18 janvier 2018, ils nous ont conduits dans une salle de conférence où nous avons rencontré des membres du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. C’est là que nous avons réalisé que nous étions en détention au  » Defense Intelligence Agency (DIA) », le renseignement militaire du Nigeria.

Les membres de cette délégation onusienne nous ont informés que nous étions là à cause de la crise anglophone et qu’en aucune façon, nous ne serons remis aux autorités camerounaises puisque nous sommes officiellement des réfugiés jouissant de la protection internationale qui va avec.

Malgré toutes ces garanties, le jeudi 25 janvier, ces militaires nous ont menottés, cagoulés et transportés à l’aile militaire de l’aéroport International Nmandi Azikewe d’Abuja et plus tard, toujours avec des cagoules, ils nous ont introduits dans un avion militaire cargo en direction de Yaoundé sans sièges et ceinture de sécurité. A l’arrivée à Yaoundé, toujours avec cagoules, ils nous ont mis dans un bus de 30 places en direction du Sed sous très forte escorte militaire. Il faut noter que nous avons été kidnappés 12 à Abuja, 37 à Taraba et 11 dans l’État de Cross River avec parmi eux un enfant de un an six mois. Tous furent kidnappés dans des circonstances complètement différentes.

Que pensez-vous de la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ?

Le bilan à cette date est très triste. Des réfugiés au Nigeria, des déplacés internes répartis dans plusieurs parties du Cameroun, des milliers de morts, etc. La description de ce qui se passe en Ambazonie aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un génocide sur la base du droit international. Notre peuple est massacré pas pour ce qu’il a fait, mais pour qu’il est. Considérant le fait que des officiels camerounais l’ont appelé « rats » et « chiens ». Il y a eu des appels à exterminer les anglophones sous le prétexte que le président Biya a le droit de tuer n’importe qui pour obtenir l’unité nationale. Nos statistiques montrent que plus de 10 000 Ambazoniens ont été tués. Plus 120 000 réfugiés au Nigeria et dans d’autres pays.

Plus d’un million de déplacés internes. Plus de 3 000 prisonniers de guerre. Un nombre incalculable de personnes disparues et plus de 250 villages ambazoniens brûlés. Que cela soit bien clair, votre appellation de régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest est fausse, car en réalité ce sont les « Northern et Southern Zones » de la République fédérale de l’Ambazonie. Nous sommes un pays indépendant et vous ne pouvez pas nous réduire à des simples régions de votre pays.

Que proposez-vous pour la sortie de crise ?

La solution à cette crise est liée au droit international, à l’histoire et à la culture. La racine profonde de cette crise est un processus de décolonisation inachevé qui doit être complété avant qu’une solution définitive ne puisse être trouvée. Le droit international reconnaît au Southern Cameroons le droit à l’autodétermination. Historiquement, la République du Cameroun a eu son indépendance le 1er janvier 1960, alors que le Southern Cameroons a eu le sien le 1er Octobre 1961. Il n’y a jamais eu de traité d’union entre ces deux pays distincts comme l’exige le droit international. Spécifiquement, l’article 102 de la charte des Nations Unies. En ce qui concerne la culture, il y a très peu de success stories de cohabitation entre les gens de culture anglo-saxon et les francophones. L’expérience initiale du traité franco-anglais de 1916 fut un vibrant échec.

Etes-vous disposé au dialogue avec le gouvernement du Cameroun ? Si oui, quelles sont vos conditions ?

Depuis 2017, nous n’avons cessez d’appeler et de dire que nous sommes prêts au dialogue pour résoudre ce problème politique. Mais pour qu’un dialogue franc ait lieu, il faut obligatoirement :

1) un arrêt des violences.
2) le retrait de l’armée camerounaise.
3) l’élargissement inconditionnel de toutes les personnes arrêtées à cause de cette crise.
4) un pays ou un territoire véritablement neutre.
5) la présence d’un médiateur impartial et neutre.

Il se dit que vous avez été à un moment en pourparlers avec le gouvernement camerounais. Pouvez-vous le confirmer ?

Nous avons toujours été ouverts à toutes les approches par le gouvernement de la République du Cameroun. C’est lui qui est pour instant très timide. Jusqu’à présent, nous n’avons reçu que la visite de la Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés et nous leur avons présentés clairement nos positions car nous croyons que cette commission est une branche de votre gouvernement. En dehors d’eux, nous avons aussi beaucoup communiqué avec les médias grâce à un document intitulé « Proposals for Dialogue ». Dans ce document, nous explicitons notre position. Nous souhaitons que le gouvernement de la République du Cameroun prenne ce document au sérieux.

Que pensez-vous de la médiation suisse annoncée ?

Toute intervention ou médiation par un tiers est la bienvenue. Mais ce médiateur doit être accepté par les deux parties sous la supervision des Nation Unies bien sûr.

Que dites-vous par rapport à la rencontre entre le président Paul Biya et des leaders sécessionnistes en Suisse ?

Puis-je faire cette correction, nous sommes des restaurationnistes et non des sécessionnistes, car nous ne restaurons que notre État d’Ambazonie indépendant depuis le 1er octobre 1961 alors que le vôtre fut indépendant le 1er janvier 1960. Nous ne pouvons pas faire sécession d’une union qui n’existe pas. Pour répondre maintenant à votre question, nous sommes pour un dialogue vrai, franc et ouvert entre l’Ambazonie et la République du Cameroun en présence des Nations-Unies et d’autres acteurs de cette décolonisation ratée. Qui représentera la partie camerounaise nous intéresse peu. Car, notre problème n’est avec le président Paul Biya mais avec la République du Cameroun qui nous a colonisés.

Quelles sont vos relations avec les autres leaders sécessionnistes ?

Nous avons un but commun avec tous les autres mouvements majeurs de notre lutte d’indépendance. C’est juste nos approches qui sont différentes, ce qui est logique dans une société démocratique comme l’Ambazonie. Mais nous avons tous le même but. L’indépendance de notre pays.

Que dites-vous de la brouille observée au sein du collectif de vos avocats ?

Le collège d’avocats chargé de nous défendre est totalement commis à cette tâche. Malgré l’illégalité de notre kidnapping au Nigeria et les nombreuses violations du droit national et international par le système judiciaire camerounais.

Me John Nsoh, qui conduisait le collectif, semble avoir été mis à l’écart par d’autres conseils. Que se passe-t-il concrètement ?

Me John Nsoh était notre conseil principal. Mais à cause de son comportement et ses déclarations en violation des principes qui régissent la noble profession d’avocat, il s’est récusé lui-même de sa qualité de conseil principal. Il reste tout de même un membre simple de notre collectif d’avocats.

Est-il encore la tête de file du collectif de vos avocats ? Sinon, qui le conduit désormais ?

A cause de ses paroles et comportement peu orthodoxe, Me John Nsoh s’étant récusé lui-même, il était normal que son assistant, Me Patrick Yong prenne sa place.

Pouvons-nous savoir pourquoi vous avez, depuis la prison, dissout le gouvernement intérimaire de l’Ambazonie ?

Le gouvernement intérimaire de l’Ambazonie n’a jamais été dissout. C’est plutôt le cabinet qui existait avant le 05 janvier 2018 qui fut réactualisé. Ceci a été fait pour remobiliser les énergies vers le but principal : l’indépendance de notre pays, l’Ambazonie.

Etes-vous encore le président de l’Ambazonie ? Parce qu’il se dit que vous ne l’êtes plus.

Oui, je suis toujours le Président de la République fédérale d’Ambazonie.

A quoi renvoie la République fédérale d’Ambazonie ?

Notre objectif ultime est de restaurer l’indépendance du Southern Cameroons qui fut accordée par l’Onu en 1961. Car, la résolution des Nations Unies numéro 1608 du 21 avril 1961 et l’article 102 de la charte des Nations Unies qui avaient pour but d’encadrer notre union avec votre pays, le Cameroun, n’avaient pas été implémentés. Ce qui implique que le Southern Cameroons n’a jamais légalement fait partie de la République du Cameroun. Notre lutte actuelle n’a pour but que la restauration de l’indépendance de notre pays l’Ambazonie.

Un mot sur le déroulement de votre procès ?

Notre jugement au tribunal militaire de Yaoundé est marqué par de grandes injustices et de peu de considération aux lois nationales et aux conventions internationales pourtant volontairement ratifiées par votre pays. J’en veux pour preuve le fait qu’un civil ne doit pas être jugé dans un tribunal militaire. Mais nous voici devant ce tribunal d’exception alors que nous sommes des civils. Tous nos droits à une justice équitable ont été violés, par conséquent nous n’espérons plus obtenir de justice dans ce pays.

Seuls neuf sur 46 de vos compagnons avec lesquels vous avez été arrêtés et extradés au Cameroun sont concernés par la procédure en cours au Tribunal militaire de Yaoundé. Peut-on savoir où sont les autres ? Et qui sont-ils ?

Pour votre gouverne, il y avait un total de 58 Ambazoniens kidnappés au Nigeria et transférés illégalement au Cameroun. Nous étions 10 dans mon équipe, 37 de l’État de Taraba, 11 de l’État de Cross River avec un enfant de moins de 18 mois. La majorité de ces gens sont officiellement résidents au Nigeria ou des réfugiés politiques.

En tant que réfugiés politiques, nous les 10 du Nera Hôtel allons au tribunal militaire périodiquement depuis un certain temps. Deux autres, arrêtés aussi au Nigeria, y vont aussi. Mais à ma connaissance, le reste est à la Prison centrale de Yaoundé et n’est jamais allé au tribunal. Comme je le disais tantôt, nous n’espérons pas de justice du système judiciaire camerounais compte tenu de toutes les injustices que nous avons subies jusqu’à présent.

Sisiku Ayuk Tabe Julius est de quelle nationalité ?

J’ai été bien clair à ce sujet même au tribunal militaire : Nous sommes des Ambazoniens. Nous n’avons rien de commun avec la République du Cameroun qui nous a annexés par la ruse et la force depuis 1961. Mais le moment de notre libération est enfin arrivé grâce à Dieu.

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