Cameroun – Imbroglio: Comment le gouvernement gère la crise anglophone

Le gouvernement communique de plus en plus, même s’il n’apporte pas de réponse concrète aux revendications des grévistes.
A partir du 5 décembre prochain, les « autres » enseignants vont entrer dans leur grève. Réunis à Yaoundé le 25 novembre dernier, les six syndicats qui menaçaient de se mettre à leur tour en grève sont fâchés d’être délaissés au bénéfice des « anglophones ». Avocats et enseignants d’expression anglaise ont accaparé toute l’attention du gouvernement. Et plus qu’autrefois, chaque ministre indexé a trouvé l’occasion de dire ce qu’il fait dans son département. Le mardi, 8 novembre 2016, des avocats résidant dans le Nord Ouest avaient programmé, en liaison avec leurs confrères du Sud Ouest, un sit-in devant la cour d’appel de Bamenda. Ils revendiquaient depuis des mois la traduction en anglais des actes uniformes Ohada (Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires). Devant la présence des gendarmes au palais de justice, certains vont gagner la rue pour demander la fin de l’inféodation du système judiciaire anglo-saxon à « la République du Cameroun » et la création d’un barreau anglophone. Les forces de l’ordre usent de gaz lacrymogènes pour disperser une manifestation qui a vu surgir de nouvelles revendications, comme le fédéralisme, l’affectation des magistrats, la spécificité de l’éducation anglophone, l’adoption d’une nouvelle Constitution, etc. La tentative de conciliation du gouverneur se heurte à l’intransigeance des avocats frondeurs qui disent avoir déposé les revendications sur la table du garde des sceaux, bien avant le mouvement de colère. Mercredi, 19 octobre 2016, certains d’entre eux, accusant des infiltrations et des manipulations appellent leurs collègues à mettre fin à la grève. Le jeudi 24 juin 2016, près de 100 autres avocats avaient déjà manifesté dans le chef-lieu de la région du Nord Ouest. Les hommes de loi reprochaient de graves manquements dans la loi votée par l’assemblée nationale, sans avoir associé le barreau.  Fait inhabituel, au sortir d’une séance de travail à la chancellerie le mardi 22 novembre 2016, Laurent Esso profite de la grogne des avocats anglophones pour jeter une lumière sur l’« intense activité » de son ministère, fermé aux médias. « Le 11 octobre 2016, j’ai reçu, sur sa demande, Maître Nico Halle, Président de l’Assemblée Générale (des avocats ndlr), qui est venu s’enquérir sur l’état de la traduction des Actes Uniformes Ohada en anglais. Je lui ai donné, en présence de mes collaborateurs, les éléments de réponse nécessaires ». Au-delà des questions techniques, certaines revendications lui semblent surannées et d’autres ont depuis trouvé une solution. « Un bon avocat, conclura-t-il, est celui qui, devant les juridictions étatiques ou arbitrales, s’emploie à gagner son procès. (…) L’avocat qui s’exprime ailleurs sera certainement un bon communicateur. Il sensibilisera l’opinion, il s’attirera des sympathies. Mais, tant qu’il n’aura pas gagné de procès, les justiciables douteront de ses compétences et de son efficacité, et sa liberté d’expression hors du prétoire n’aura servi à rien sur le plan judiciaire». Critique d’un ministre à quelques 700 avocats qui ont manifesté contre la « francophonisation » de la justice, à Bamenda et Buéa. Aucune « indifférence » donc.

Mauvaise foi
Pour le reste, il fera savoir que « le droit Ohada n’est pas un problème de francophones ou d’anglophones. Le droit Ohada constitue un dispositif juridique international actualisé, applicable et appliqué dans nos Etats ». 237online.com Et d’évoquer la une collaboration fructueuse avec le barreau. « J’avais entrepris, avec l’appui de Maître Akere Muna, Bâtonnier de l’époque, le recensement et la compilation de toute la jurisprudence et de tous les textes appliqués dans le système de la Common Law au Cameroun, afin de procéder à leur codification », explique-t-il. Sa mutation avait empêché la finalisation du processus. Sur la question du dialogue, il indique : « le 24 avril 2014, j’ai reçu au Ministère de la Justice, en fin de matinée, une délégation de près d’une centaine d’avocats dits anglophones, venus sans rendez-vous et sans demande d’audience préalables. J’ai interrompu mon travail et, avec ces avocats, nous nous sommes retrouvés dans cette même salle où nous avons eu un entretien de près de 2h ». Le gouvernement est donc ouvert aux sollicitations. Sur la question des magistrats francophones, on retiendra que « les revendications n’étaient pas complètement infondées quant à la maîtrise de la langue et non sur la compétence technique des magistrats en cause ». Il tempère les ardeurs. « Dans la gestion de ces personnels, il faut rappeler que le Cameroun est ouvert à l’international et les magistrats sont formés en conséquence. Au plan universel, les droits nationaux s’internationalisent. Il est bon que les magistrats camerounais, francophones ou anglophones, s’imprègnent des méthodes de travail teintées des principes de la Common Law et de ceux du droit romano-germanique parce que, à l’international et de nos jours, toutes ces aptitudes sont requises. Ceci est irréversible ».

Du prétoire à la salle de classe
A peine les carillons avaient sonné sur la messe des avocats, que les enseignants prenaient leur place dans la rue. A quelques jours de la grève illimitée brandie par la Cameroon Teachers’ Trade Union (Cattu) et la Teachers’ Association of Cameroon (Tac), le Premier ministre crée un comité ad hoc, présidé par le Ministre de l’Enseignement supérieur, pour étudier les revendications. Dans le sillage des revendications liées à l’ouverture des écoles normales dans la partie anglophone du pays, ces syndicats protestent aussi contre « la francophonisation de l’école anglo-saxonne ». Pendant le week-end, le gouverneur a peiné à convaincre les leaders syndicaux de se rendre à la séance de travail présidée par Jacques Fame Ndongo. D’une part, ils disent que leur sécurité n’est pas garantie à Yaoundé, de l’autre les syndiqués les accusent d’avoir vendu leurs revendications au pouvoir de Yaoundé. Lundi, 21 novembre 2016, lorsqu’ils descendent dans la rue pour manifester, un animateur radio leur brûle la politesse et organise une marche mémorable. La ville est pillée. Des centaines de manifestants sont interpellés, l’armée tire à balles réelles sur la foule. Avec Issa Tchiroma Bakary, Ministre de la Communication dans le rôle de modérateur, quatre membres du gouvernement organisent une conférence de presse vendredi dernier pour expliquer les efforts en cours pour résoudre les problèmes. Les membres du comité ad hoc expliquent que la Constitution prescrit le bilinguisme. Par conséquent, il s’agit simplement de « renforcer des programmes de capacitation des étudiants dans les deux langues officielles ». Les statistiques disponibles au Minesup infirment le déficit de représentativité à l’égard des anglophones, le respect du principe d’équilibre régional interdit l’existence d’Ecole normale supérieure et d’Ecole normale supérieure d’enseignement technique exclusivement réservées aux ressortissants d’une région. On parle d’appliquer les dispositions de l’article 16 de la loi N° 98-004 du 04 avril 1998 portant orientation de l’éducation au Cameroun, sur le cycle de 2 ans, sanctionné par des diplômes relevant du sous système anglophone. Il souligne enfin une politique plus rationnelle de mutations des lauréats des écoles normales en cours d’implémentation au ministère des Enseignements secondaires. Volonté d’informer les citoyens ou de donner aux touristes de passage au Cameroun, le temps d’une coupe d’Afrique féminine, l’image d’une nation démocratique ? Beaucoup pensent que le gouvernement n’anticipe pas. Au-delà des discours, le Pm Philemon Yang est allé en personne négocier avec ses frères. Durant le week-end, il a au moins obtenu l’arrêt de la grève par les syndicats enseignants. Me Harmony Bobga et les « avocats de la common law » sont plus difficiles à manœuvrer.

Franklin Kamtche

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