Cameroun: Dix raisons pour lesquelles la Fête de l’Unité Nationale devrait être supprimée

Libre propos de Tazoacha Asongayi sur la célébration de l’Etat unitaire au Cameroun.Premièrement, le 20 mai nous rappelle le totalitarisme, et non le consensus. Son inventeur avait pourtant pensé bien faire. Toutefois, il est évident qu’il avait perdu de vue la manière et la raison de la survenue de l’unification. Son inventeur était doté d’un ego qui ne tolérait aucun débat sur notre destinée, et il pensait par conséquent que l’unique chemin se trouvait droit devant. Ce qui, à l’époque, apparut à ses flagorneurs et à lui comme étant une stratégie efficace, présente désormais des allures de trahison. Plus d’une voie s’offrent à nous. La Fête de l’Unité Nationale célébrée le 20 mai devrait être supprimée, afin de céder la place à une réflexion collective sur la meilleure voie à adopter.

Deuxièmement, le rêve Marxiste d’unité complète était perçu comme prémisses de l’expérience autoritariste vécue par la suite en URSS. Son rejet du pluralisme a engendré la chute du système communiste après 70 ans d’expérimentation. Les mêmes idées d’unité ont généré un courant de pensée de parti unique qui a donné naissance à l’esprit du 20 mai. Cet esprit à son tour a donné lieu à l’inertie et à une assurance excessive – ce que d’autres décrivent comme une mentalité du “ne peut pas, ne pourra pas et ne devrait pas” qui avait bloqué l’URSS et avait causé sa chute. La Fête de l’Unité Nationale doit être supprimée, à l’effet de mettre fin à cet esprit qui consiste à dormir sur ses lauriers d’année en année et à attendre impatiemment des mystères!

Troisièmement, la mentalité de parti unique a donné naissance à la Fête de l’Unité Nationale en supprimant artificiellement les différences, en unissant tout et en enveloppant l’ensemble des noms et symboles aliénants, à tel point que l’idée d’unification est devenue révoltante pour une partie importante de la population qui se sent exclue et colonisée, et ne se sent plus obligée d’accepter les nouveaux symboles et contrats. Le 20 mai apparaît désormais comme une image claire imposée sur une société complexe dans le but de paralyser les facteurs pertinents qui semblent ne pas correspondre à la logique de pensée du parti unique. L’objectif étant d’éviter le désordre qui empiétait sur l’imaginaire, un ensemble malléable souhaité par un manque de perspicacité qui consiste à nous percevoir comme étant des sujets et non des citoyens. Raison pour laquelle le 20 mai n’a jamais été une colle qui nous unit tous. La Fête de l’Unité n’a jamais été une idée autour de laquelle le peuple entier se mobilise, parce qu’elle ne se soucie pas des sensibilités du peuple et elle n’a aucun véritable intérêt pour l’opinion des autres, encore moins pour les raisons qui motivent ces opinions.

Quatrièmement, le célèbre Deng Xiao Ping a déclaré que la stratégie de développement de la Chine était semblable au fait de traverser un fleuve en ressentant les pierres. À travers cette assertion, il voulait dire que l’expérimentation produit toujours des résultats positifs et négatifs. En outre, les résultats négatifs précèdent toujours les résultats positifs. Dans tous les cas, la Fête de l’Unité est devenue le résultat négatif d’une expérimentation. Après plus de 40 ans, elle a ouvert des perspectives que beaucoup ont perçues et que beaucoup d’autres semblent n’avoir pas encore perçues. La Fête de l’Unité Nationale devrait être supprimée, afin de nous permettre d’avoir des échanges intenses sur la manière de gérer les retombées de son héritage.

Cinquièmement, lorsque nous tenions la Conférence Tripartite dans les années 90, il était considéré que notre compréhension de nos contraintes et de notre condition humaine pourrait nous amener à prendre en compte le résultat global de nos efforts, et de nous accorder sur les actions à entreprendre par la suite, ainsi que sur la voie commune à emprunter afin de réaliser ce qui ne l’était pas encore jusque-là. Cette démarche doit aboutir à une sorte de “Consensus de Yaoundé”. Malheureusement, la mentalité du parti unique qui a engendré la Fête de l’Unité Nationale s’est transformée en un stratagème visant à satisfaire des intérêts égoïstes et à réaliser des ambitions personnelles. La Fête de l’Unité Nationale devrait être supprimée, afin de céder la place à un nouveau “Consensus” qui élaborera un nouveau programme pour aujourd’hui et pour l’avenir, qui laissera libre expression à l’ingéniosité des citoyens, et maximisera par conséquent les choix des citoyens.

Sixièmement, les Camerounais de l’ère du 20 mai ne voient que vanité et sybaritisme en leurs leaders d’aujourd’hui. Ils ne pensent qu’aux châteaux, et à engraisser leurs comptes dans les banques étrangères avec un argent acquis sans effort. Ils ignorent que ce que nous désignons par argent de l’État c’est leur argent, et que le pouvoir en place est supposé détenir cet argent en fiducie pour eux. Ils ne savent pas que l’argent devrait être géré et gardé avec zèle pour servir le peuple à qui cet argent appartient. Et c’est parce que la mentalité du 20 mai a exclu le peuple de l’État. La Fête de l’Unité Nationale doit être supprimée, afin de céder la place à une nouvelle ère de prise de conscience et à un nouveau système de valeurs qui met l’accent sur le concept de démocratie, le respect de l’ordre public, le respect du mérite et de la concurrence… La Fête de l’Unité Nationale doit être supprimée, afin que nous puissions promouvoir la compréhension selon laquelle la seule raison d’être au Gouvernement est de libérer les potentialités du peuple à travers l’appui aux potentialités du pays dans le secteur industriel.

Septièmement, nos institutions de l’ère du 20 mai manquent d’intégrité et d’équité parce que des individus obsédés par la corruption, le vol et l’égoïsme sont barricadés dans des structures centralisées de l’État utilisant des lois intéressées fabriquées par eux-mêmes avec l’intention d’exclure le reste du peuple pour qu’ils n’aient pas voix au chapitre. La Fête de l’Unité Nationale devrait être supprimée, afin d’ouvrir la voie aux citoyens dévoués qui s’engageront sans réserve dans l’élaboration de nouvelles règles visant à servir la nation et non un individu.

Huitièmement, la mentalité du 20 mai a, de manière croissante, rendu la société dépendante des slogans, des motions de soutien, d’une préparation et d’une falsification débridée des chiffres dans tous les domaines, avec l’espoir d’une transformation magique plutôt que par le travail. Cette situation a laissé une forte impression que les projets peuvent être réalisés à travers des slogans, des motions de soutien et la falsification des chiffres, plutôt que par des actions rigoureuses sous-tendues par l’effort. La Fête de l’Unité Nationale devrait être supprimée, afin que nous puissions régénérer le sentiment que le développement n’est pas un vœu pieux, mais un impératif qui ne peut être réalisé qu’à travers l’effort.

Neuvièmement, tout le monde sait que la démocratie est un vecteur de promotion rapide de développement et d’amélioration de la qualité de vie des citoyens, à travers une gouvernance bonne, efficace et responsable. Lorsque Foncha et ses pairs menaient le combat pour l’unification avec l’intention d’apporter la démocratie à leurs frères, ils perçurent la démocratie comme un passage sûr pour accéder au pouvoir, instituer la gouvernance démocratique, et approfondir la culture démocratique dans une structure décentralisée où les États joueront leurs propres rôles. Le 20 mai est axé sur l’aliénation de cette vision et de ce rêve, et l’institution d’une gouvernance centralisée qui a empiré la pauvreté, le chômage, le mauvais état des routes, la mauvaise qualité de l’éducation, la corruption, le mauvais leadership, les soins de santé défaillants, l’accès à l’eau potable, et la destruction des rêves du peuple. La Fête de l’Unité Nationale devrait être supprimée, afin de permettre aux Camerounais de faire face au nouveau défi africain du Millénaire tel que défini par Bill Clinton – renforcer des capacités qui permettront au peuple d’assurer leur propre développement et de garantir leur propre avenir dans un système qui récompense l’intelligence et le travail.

Dixièmement, 20 mai – “l’Unification” – est devenue comme la “modération” de Benjamin Disraeli – une vertu visant à limiter l’ambition de nos pères fondateurs et à consoler les personnes insignifiantes pour leur envie de fortune et leur manque de mérite. Des dirigeants nous ont été imposés qui s’approprient le patriotisme sans aucune rigueur à travers des déclarations, plutôt qu’à travers un travail appliqué, fidèle et sans réserve pour le pays. Que la Fête de l’Unité Nationale soit supprimée, afin que nous ayons véritablement une “République” où la politique est délibérante et publique; où les décisions sont continuellement remises en questions; où la politique ne mène pas à des arrangements qui aboutissent à des débats et discussions inutiles.
Les générations futures se souviendront vraisemblablement de la Fête de l’Unité Nationale comme un événement qui a sapé le projet d’unification. Soit cette Fête est supprimée et nous réformons l’État pour une meilleure union, soit l’État tuera l’union! Dans sa suppression, la Fête de l’Unité Nationale devrait emporter toute une génération de dirigeants.

Tazoacha Asongayi (Homme politique)

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