Le 5 février 2006, au Caire, la séance de tirs au but la plus dramatique de l’histoire récente de la CAN oppose deux hommes que tout le continent regarde : Samuel Eto’o d’un côté, Didier Drogba de l’autre. À 11-11, Eto’o frappe au-dessus de la barre. Drogba, lui, ne tremble pas. La Côte d’Ivoire l’emporte 12-11. Cette scène résume, à elle seule, deux décennies de rivalité entre le Cameroun et la Côte d’Ivoire, une rivalité qui a produit l’un des plus grands duels individuels du football africain moderne. Cette enquête retrace cette histoire dans le détail : les confrontations sur le terrain depuis 1970, le vertige du 8 octobre 2005, les trajectoires personnelles des deux hommes qui l’ont incarnée, et le fil rouge inattendu tissé par José Mourinho entre leurs deux carrières.
Une rivalité ancienne qui explose dans les années 2000
Le premier match officiel entre les deux sélections remonte au 6 février 1970, à la CAN organisée au Soudan : le Cameroun s’impose 3-2 après avoir été mené 0-2. S’ensuit une longue période de domination camerounaise, confirmée en 1984 (victoire 2-0 à Abidjan) puis en 1986, en demi-finale de CAN au Caire (1-0). La bascule s’opère au début des années 1990 : en 1992, à égalité 0-0 après prolongation en demi-finale, la Côte d’Ivoire l’emporte 3-1 aux tirs au but, avant de remporter son premier titre continental. Deux amicaux en 1994 et 1995 confirment cette montée en puissance ivoirienne, remportés 2-1 à chaque fois.
Les années 2000 marquent l’apogée de cette rivalité. En CAN 2000, le Cameroun domine largement, 3-0, lors d’une édition qu’il remportera. Un mois plus tôt, en qualifications pour le Mondial 2006, le Cameroun l’avait emporté 3-2 dans un match spectaculaire à Abidjan. Puis viennent les deux épisodes qui vont cristalliser l’affrontement pour toute une génération : la qualification mondiale de 2005, et le quart de finale de CAN 2006. À l’heure du bilan sur l’ensemble de leur histoire commune, les deux sélections affichent une parité presque parfaite : autour de neuf victoires partout et deux matchs nuls, pour une différence de buts quasiment identique. Si le foot algérien et le foot marocain ont connu des tensions, peu de rivalités continentales sont aussi équilibrées sur la durée.
Le vendredi noir du 8 octobre 2005 : quand la Côte d’Ivoire prend la place du Cameroun au Mondial
Le penalty manqué de Pierre Womé et ses conséquences
Le 8 octobre 2005, le Cameroun reçoit l’Égypte pour son dernier match de qualification à la Coupe du monde 2006. À la 95e minute, à 1-1, l’arbitre accorde un penalty aux Lions Indomptables. Pierre Womé s’élance : sa frappe heurte le poteau. Le match se termine sur ce match nul. Ce même jour, à des milliers de kilomètres, la Côte d’Ivoire s’impose 3-1 au Soudan. Le basculement de points entre les deux résultats du jour suffit à inverser le classement du groupe : la Côte d’Ivoire décroche sa toute première qualification pour une Coupe du monde, le Cameroun reste à la porte.
Les conséquences pour Womé dépassent largement le terrain sportif. Il racontera plus tard avoir craint pour sa vie face à la colère de certains supporters camerounais, avant de poursuivre sa carrière en Europe, notamment à l’Inter Milan et au Werder Brême.
La qualification ivoirienne et l’appel à la paix de Drogba
Côté ivoirien, cette qualification historique prend une dimension qui dépasse le sport. Le pays traverse alors une guerre civile qui le divise depuis 2002. Dans le vestiaire, après la victoire au Soudan, Didier Drogba lance un appel resté célèbre aux belligérants, les suppliant de déposer les armes. Cet appel, largement relayé, est considéré par de nombreux observateurs comme ayant contribué au cessez-le-feu qui suit peu après. Le symbole est fort : le même week-end qui prive le Cameroun de Mondial installe Drogba, déjà idole sportive, comme figure de réconciliation nationale en Côte d’Ivoire.
CAN 2006 : le duel Eto’o-Drogba tranché aux tirs au but
Un quart de finale à suspense
Quatre mois plus tard, les deux sélections se retrouvent en quart de finale de la CAN 2006, au Caire. Le score reste bloqué à 0-0 jusqu’aux ultimes instants du temps réglementaire et de la prolongation : Bakary Koné ouvre le score pour la Côte d’Ivoire à la 92e minute, avant qu’Albert Meyong n’égalise pour le Cameroun à la 95e. Direction les tirs au but, pour l’une des séances les plus longues de l’histoire de la compétition.
Eto’o manque, Drogba marque : la scène qui résume tout
Pendant tout le match, la défense ivoirienne s’était organisée pour museler Eto’o, alors meilleur buteur du tournoi et attaquant vedette du FC Barcelone. À la séance de tirs au but, la tension monte crescendo jusqu’à ce score improbable de 11-11. Eto’o se présente pour son deuxième penalty de la séance : sa frappe passe au-dessus de la transversale. Drogba, alors tout juste auréolé de son statut de star naissante à Chelsea, transforme le sien dans la foulée. Score final : 12-11 pour la Côte d’Ivoire, qui file en demi-finale. Le Cameroun est éliminé. Ce moment, où les deux meilleurs joueurs africains de leur génération se retrouvent littéralement face à face sur un point de penalty, reste l’image la plus forte de toute cette rivalité.
Deux enfances footballistiques différentes, une même exigence
Eto’o, le prodige contrarié du Real devenu légende du Barça
Samuel Eto’o signe au Real Madrid à seulement 16 ans, en 1997, mais n’y perce jamais : cantonné à l’équipe réserve, la Castilla, il ne trouve pas sa place dans la capitale espagnole. Le club madrilène le cède à Mallorca, où le déclic se produit enfin : 70 buts en 165 matchs, un titre de Coupe du Roi remporté en 2003 avec un doublé personnel en finale. Ce sont ces performances qui convainquent le FC Barcelone de l’acheter pour 24 millions d’euros à l’été 2004, alors qu’Eto’o est déjà double champion olympique et champion d’Afrique en titre avec le Cameroun. En Catalogne, il devient l’un des meilleurs avant-centres du monde : trois titres de champion d’Espagne, une Coupe du Roi, et surtout deux Ligues des champions (2006 et 2009), inscrivant un but à chacune des deux finales. Lors du triplé de 2009, il forme avec Lionel Messi et Thierry Henry un trio offensif qui marque à lui seul une centaine de buts dans la saison.
Drogba, la lente ascension d’un joueur formé sur le tas
Le parcours de Drogba est à l’opposé de la précocité : jamais passé par un centre de formation, il ne devient professionnel qu’à 21 ans, au Mans, en Ligue 2, où il inscrit 12 buts en 64 matchs sur quatre saisons. Son ancien entraîneur racontera qu’il lui aura fallu ces quatre années entières simplement pour être capable de s’entraîner et jouer à un rythme professionnel chaque semaine. Transféré à Guingamp pour seulement 80 000 livres, il reste d’abord discret avant d’exploser lors de sa deuxième saison, avec 17 buts en 34 matchs, qui attirent l’attention des plus grands clubs. Marseille le recrute pour 3,3 millions de livres en 2003 : il y inscrit 19 buts en championnat et 11 en Coupe d’Europe, est élu meilleur joueur du championnat de France par les joueurs eux-mêmes (UNFP), et emmène l’OM en finale de Coupe UEFA 2004. Ce parcours éclair convainc José Mourinho, qui le recrute à Chelsea pour 24 millions de livres à l’été 2004, un record pour le club et pour un attaquant anglais à l’époque.
Mourinho, le fil rouge inattendu de leur rivalité
Peu de gens le savent, mais les deux hommes ont failli devenir coéquipiers dès l’été 2006, quelques mois seulement après leur duel au Caire. José Mourinho, alors entraîneur de Chelsea, rêvait d’associer Drogba et Eto’o en attaque, au sortir d’une CAN où les deux hommes avaient brillé. Le FC Barcelone refuse catégoriquement de céder son attaquant. Mourinho recrute alors Andriy Shevchenko à la place. Il faudra attendre 2009, et un tout autre contexte, pour que Mourinho parvienne enfin à ses fins avec Eto’o : devenu entraîneur de l’Inter Milan, il l’arrache au Barça dans un échange impliquant Zlatan Ibrahimovic. L’association tourne immédiatement au chef-d’œuvre : l’Inter remporte le triplé historique Serie A-Coupe d’Italie-Ligue des champions en 2009-2010.
Eto’o et Drogba, eux, ne porteront jamais le même maillot. Ils se retrouveront une dernière fois comme adversaires, huit ans après leur duel au Caire : en huitièmes de finale de la Ligue des champions 2013-2014, Chelsea (avec Eto’o) affronte Galatasaray (avec Drogba). Match aller à Istanbul le 25 février 2014, terminé 1-1. Match retour à Stamford Bridge le 18 mars, où Chelsea s’impose 2-0 et élimine Drogba. Au moment de ce dernier face-à-face européen, les deux hommes trustent également le classement des buteurs africains de l’histoire de la Ligue des champions : Drogba en tête avec 42 réalisations, Eto’o second avec 29, loin devant tous les autres joueurs du continent.
Eto’o vs Drogba : le bilan chiffré
Au-delà de ces retrouvailles ponctuelles, les deux hommes ont dominé le football africain pendant plus d’une décennie, avec des trajectoires étonnamment symétriques. En carrière, Eto’o totalise environ 364 buts et 118 passes décisives en 728 apparitions toutes compétitions confondues, contre environ 302 buts et 127 passes décisives en 688 apparitions pour Drogba. Sur ses seules années à Chelsea (2004-2012), Drogba inscrit 100 buts en 226 matchs, remporte le soulier d’or de Premier League en 2006-2007 avec 20 réalisations, et devient le premier joueur africain à atteindre les 100 buts en championnat anglais, en mars 2012.
En sélection, Eto’o reste le meilleur buteur de l’histoire du Cameroun avec 56 réalisations en 114 sélections, quand Drogba culmine à 64 buts en seulement 92 sélections pour la Côte d’Ivoire, un ratio but par match supérieur.
Sur le plan des titres, la parité continue de frapper : les deux joueurs ont soulevé environ vingt trophées chacun au cours de leur carrière. Eto’o s’illustre particulièrement en Ligue des champions, avec quatre titres remportés (2006 et 2009 avec Barcelone, 2010 avec l’Inter), devenant le premier joueur africain à réussir cet exploit. Drogba, de son côté, règne en Premier League, où il remporte quatre titres de champion avec Chelsea, avant de couronner sa carrière anglaise par le sacre en Ligue des champions 2012, où il inscrit le but égalisateur à la 88e minute face au Bayern Munich, puis convertit le penalty décisif de la séance de tirs au but. Sir Alex Ferguson dira de lui : « pour ce qui me concerne, il a gagné la Ligue des champions à lui seul pour Chelsea. » Drogba revient une dernière fois à Chelsea en 2014-2015, où il ajoute 4 buts en 28 matchs à son total, terminant meilleur buteur africain de l’histoire de la Premier League jusqu’à ce que Mohamed Salah ne le dépasse en 2021.
Le duel du Ballon d’or africain
Sur le plan individuel, Eto’o prend l’avantage : il est élu joueur africain de l’année à quatre reprises, en 2003, 2004, 2005 et 2010, quand Drogba n’obtient la distinction qu’à deux reprises, en 2006 (l’année même de leur duel au Caire) et en 2009. Eto’o conserve également le record du nombre de buts marqués en phase finale de CAN, avec dix-huit réalisations et deux titres de meilleur buteur du tournoi, quand Drogba, malgré son statut de star mondiale à Chelsea, n’a jamais soulevé la Coupe d’Afrique des nations avec la Côte d’Ivoire, une frustration qui a longtemps marqué sa génération, celle des Kolo Touré, Yaya Touré, Didier Zokora ou Emmanuel Eboué.
Une rivalité qui a façonné le football africain moderne
Cette décennie de duels Cameroun-Côte d’Ivoire a durablement influencé la perception du football africain à l’échelle mondiale. Elle a installé Eto’o et Drogba comme les deux références continentales autour desquelles s’est construite, pendant près de quinze ans, toute la hiérarchie du Ballon d’or africain. Elle a aussi contribué à populariser en Europe le suivi des sélections ivoirienne et camerounaise, un intérêt qui reste vivace aujourd’hui et que continue de documenter au quotidien la presse spécialisée, à l’image de 225foot.com côté ivoirien et camerfoot-infos.com, camfoot, lattaquant.com et bien d’autres côté camerounais.
FAQ – Cameroun-Côte d’Ivoire, Eto’o et Drogba
Qui a gagné le plus de duels entre le Cameroun et la Côte d’Ivoire ?
Sur l’ensemble de leur histoire commune, le bilan est quasiment à égalité parfaite, avec environ neuf victoires de chaque côté et deux matchs nuls.
Que s’est-il passé entre le Cameroun et la Côte d’Ivoire le 8 octobre 2005 ?
Le Cameroun n’a fait que match nul 1-1 contre l’Égypte, avec un penalty manqué de Pierre Womé, tandis que la Côte d’Ivoire s’imposait le même jour face au Soudan. Ce résultat a offert à la Côte d’Ivoire sa première qualification en Coupe du monde, aux dépens du Cameroun.
Qui a remporté le plus de Ballons d’or africains entre Eto’o et Drogba ?
Samuel Eto’o, avec quatre trophées (2003, 2004, 2005, 2010), contre deux pour Didier Drogba (2006, 2009).
Eto’o et Drogba ont-ils déjà été coéquipiers ?
Non. José Mourinho a tenté de les réunir à Chelsea dès 2006, sans succès, avant de finalement recruter Eto’o à l’Inter Milan en 2009, dans un club et un contexte différents de ceux de Drogba.
Eto’o et Drogba se sont-ils déjà affrontés directement lors d’un match décisif ?
Oui, à deux reprises au moins : lors du quart de finale de la CAN 2006, où la séance de tirs au but s’est achevée 12-11 pour la Côte d’Ivoire, et en 2014, où Chelsea (Eto’o) a éliminé Galatasaray (Drogba) en Ligue des champions.
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Journaliste pour 237online.com, Jean-Paul Dzomo Nana couvre l'actualité politique et diplomatique du continent africain.
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