Société

Cameroun – Bafoussam : Redonner l’espoir aux déplacés de la crise anglophone

Avec des moyens de bord, une association de bénévoles tente, avec beaucoup de succès, la prise en charge psychopédagogique et l’insertion sociale de certains déplacés de la crise anglophone.

Un besoin de sécurité. Puis de l’amour. Et la reconnaissance dans la patrie ! Voilà résumée la trame d’une exposition particulière de tableaux, organisée le dimanche 27 juin 2021 par l’Académie camerounaise des Formations (Acf), dans un hôtel de Bafoussam. En fait, il s’agissait d’une cérémonie d’au revoir à l’endroit des 40 élèves déplacés internes de la crise anglophone encadrés par cette association, qui allaient en vacances. Autour de la tryptique : « where I am coming from/where I am now/when I go back, will I be changed », l’Acf a organisé avec l’aide d’un artiste-peintre professionnel de la station de Bandjoun et de certains enseignants volontaires de littérature, un atelier de « thérapie libre » pour les enfants. Des moments de gaieté qui ont contribué à redonner du sourire à ces enfants et qui ont permis à chacun d’exprimer sa condition.

Les 38 tableaux qui en sont sortis expriment pour une bonne part la mélancolie des dessinateurs mais surtout le désespoir vaincu de jeunes gens, sortis involontairement de chez eux un matin pour nulle part et dont l’avenir était presque hypothéqué. On voit ici et là un semblant d’avion voler, signe que l’apprenti-peintre veut partir loin, loin de cette souffrance imposée par la guerre irrédentiste qu’ils n’ont pas voulue. A côté, des poèmes plus parlants. « We need peace/Peace in our heart/Peace in our nation/Peace peace peace/Peace in our community/Peace in our families/Peace in our society/Peace with one anther/Peace peace peace/We need peace », écrit l’un. « The only hiding place was the house/But afterward, houses were set on fire and no way to hide in the house again/We are afraid of going outside/we are afraid of stray bullet/where can we go to ? », interroge un autre. « When the military is killed/Restoration fighters rejoice/when restoration fighters are killed/The military celebrate/where is the love ?/where is it ? », lit-on sous la plume de ces enfants aux prénoms prédestinés : Kevin Noel, Destiny, Godheart… « Quand j’arrivais à Bafoussam il y a deux ans, j’étais sûre que tout était fini. Grâce à l’encadrement reçu, j’ai réappris à vivre. Je remercie nos encadreurs pour leurs nombreux sacrifices », a confié Lenora, en guise de remerciement. Tous jouent en riant.

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Suivi psycho-pédagogique

« Ces enfants nous sont arrivés dans des conditions difficiles à décrire. Certains ont été coupés du milieu scolaire pendant plusieurs années, ils ont expérimenté la sauvagerie lors de leurs séjours de fuite dans les forêts, ils manquaient de tout matériel scolaire, avaient faim et on les a mêlés, pour ceux qui l’ont réussi, à des élèves normaux dans les lycées », résume Winifred Sikimoki, la bénévole préposée à l’écoute et l’orientation de ces enfants. Elle-même déplacée interne, elle est arrivée Bafoussam au lendemain du kidnapping en sa compagnie du chauffeur du collège dans lequel elle travaillait et le paiement d’une rançon de 700.000F. « Les Ambaboys m’ont laissé parce que j’étais enceinte. Je portais une grossesse de 8 mois. Par la suite, ils m’ont demandé de contribuer à l’effort de guerre pour 500.000F. J’ai fui. Ma famille a fait deux jours avant de savoir que j’étais à Bafoussam », témoigne-t-elle. Traumatisée cependant formée au soutien psychologique, elle dispose au Lycée Bilingue de Ndiangdam d’un bureau dans lequel elle reçoit, chaque mercredi, les élèves en détresse qui lui sont recommandés par les enseignants vigilants.

Elle a été découverte pour cette tâche en enseignant comme vacataire une jeune franco-allemande au Lycée Bilingue de Bafoussam, qui a parlé de ses méthodes particulières à sa mère, Heike Foaleng, une volontaire de nationalité allemande. « Nous accueillons les enfants et parents en quête d’écoute éducative. Nous accompagnons dans les apprentissages et les formations. Nous conseillons les jeunes et les adultes dans leur orientation professionnelle », explique Dr Michel Foaleng, le secrétaire exécutif de l’Académie camerounaise des formations qui les occupe. Dans ce sillage, son association reçoit dans ses bureaux sis au quartier Famla, sur la même rue que l’hôpital de district de la Mifi, les personnes en détresse qui souhaitent être aidés. « Nous ne distribuons pas de dons au public », précise d’emblée Mme Heike Foaleng, en charge du management. « Après la remise en confiance, nous discutons avec ceux qui nous sollicitent pour détecter ce qu’ils savent faire et surtout leur détermination à se reprendre en main. Ce n’est qu’en ce moment qu’on peut penser à les aider. Au Cameroun, les gens aiment bien les choses qu’on partage. Nous partageons l’apprentissage transformatif », ajoute-t-elle. Réinsertion sociale

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Arrivés à Bafoussam « par la grâce de Dieu », certains étaient au bord du suicide. « Au départ, nous voulions sauver la scolarité des enfants mais sur notre chemin, nous avons réalisé que la condition inconfortable des parents était une grande équation à résoudre. Après deux ans de prise en charge, certains se sont retrouvés dans la rue, parce que les parents étaient incapables de poursuivre l’action », argumente-t-elle. Avec le soutien des âmes de bonne volonté et de certains partenaires, notamment Besoin secours Cameroun, une association basée en Allemagne, Acf a reçu sur ces 10 derniers mois plus de 200 déplacés de la crise anglophone à qui elle a réappris à vivre ensemble. « Vous êtes dans votre pays. Vous devez apprendre à y vivre », leur rappelle-t-on régulièrement. Les témoignages sont enchanteurs. « Je ne voulais pas seulement chercher à manger. Je voulais travailler, être utile à moi-même », reconnaît Claudine Bessem, venue du Sud-Ouest avec huit enfants, qui vend aujourd’hui le wata-fufu à l’entrée de la boucherie, au marché A. « Si on donne votre enfant à ces gens et il ne change pas, c’est qu’il dépasse le diable », a clamé Solange Fonye, mère de famille disloquée, sous les clameurs des participants.

Avec des fonds de démarrage variant entre 50 et 80.000F, l’Acf a pu réinsérer par le petit commerce une vingtaine de femmes, tout comme elle se bat pour payer la scolarité d’une quarantaine d’enfants scolarisés dans la ville de Bafoussam. Elle négocie aussi pour que les enfants ne soient pas exclus de leurs établissements lorsque le niveau réel ne correspond pas aux classes dans lesquelles ils se font inscrire. « Pour des raisons d’âge et d’apparence physique, de nombreux parents surclassent les enfants. Ils croient qu’on doit rattraper le temps perdu en brousse en sautant des classes. Vous retrouverez en Form 3 par exemple, un enfant qui n’a pas fait F1 et F2. Nous les aidons à comprendre ». L’ambition est de passer à 60 enfants l’année scolaire prochaine. A son siège fonctionne un atelier de « co-working » en couture. Divine, le chef couturier, lui-même déplacé et sans atelier, forme sur les huit machines à coudre actuellement disponibles de jeunes filles dont le talent s’éprouve à partir du troisième mois. Des tailleurs déplacés ayant perdu leur matériel ou ne disposant pas d’espace de travail viennent aussi y travailler. Pour rester camerounais. « Au-delà de cette réinsertion, nous leur avons restitué le sentiment qu’ils sont dans leur pays. Ce sont désormais des citoyens de gagné », résume Michel Foaleng.

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Franklin Kamtche

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