Société

Cameroun – Agbor Balla : « Il est temps de s’asseoir, trouver ensemble une solution à cette crise »

L’avocat revient sur la crise anglophone, ses conséquences et les possibilités de sortie.

On assiste, depuis quelque temps à une forme de  » banalisation » de la guerre dans les régions anglophones du Cameroun…

La situation sur le terrain est vraiment inquiétante ; elle est préoccupante. Les populations souffrent au quotidien. Il y a un adage qui dit que, quand deux éléphants s’affrontent, l’herbe en dessous souffre. Les populations des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont coincées entre les militaires et les forces séparatistes. Dans un tel environnement, vous ne savez pas de quel côté peut venir le danger ou à qui obéir. Cette situation n’a que trop duré. Je peux vous assurer avec la main sur le coeur, que ces populations souffrent énormément. Il y a parfois des moments d’accalmie ; des moments pendant lesquels l’espoir renait au sein de la population. Cette petite lueur s’éclipse rapidement en cédant le flanc à la violence. On a encore en mémoire les récentes attaques dans la région du Nord-Ouest. ( Article mis en ligne exclusivement par 237online.com ) Elles ont coûté la vie à plus de 15 membres des Forces de défense camerounaises. Ces tueries ont créé la psychose générale. Les populations redoutaient la réaction de l’armée. Quand le ministre de la Défense Joseph Beti Assomo, s’est rendu dans le Nord-Ouest, on a vu l’artillerie qui a suivi. Dans une vidéo largement relayée dans les réseaux sociaux, on entendait quelqu’un dire : « Vous voulez la guerre, on vient avec la guerre ». C’est un discours dangereux. Au même moment, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, prêchait la paix dans la région du Sud-Ouest. Quelle contradiction ! Le gouvernement devrait se rendre compte que, la méthode militaire jusqu’ici ne tient pas ses promesses. Les forces de défense n’ont jamais réussi à faire fléchir les populations. On l’a vu dans certains pays. Il est temps de s’asseoir et de trouver ensemble une solution à cette crise.

On a aujourd’hui une nébuleuse de groupes armés, qui agissent souvent, à la limite du grand banditisme. L’idéal politique de ces combattants est-il encore de mise ?

C’est une bonne question. Quand il y a une crise comme celle-ci, certains profitent pour en tirer profit. C’est ce qu’on appelle l’économie de guerre. Il y a des groupes de bandits qui ne représentent pas les valeurs de ce qui se joue. Ces groupes ne sont pas là pour la sécession. Ils sont là pour voler et kidnapper pour se faire de l’argent. En même temps, ils ternissent l’image du mouvement séparatiste. Nous avons entendu qu’il y a certains miliciens sponsorisés par certaines personnes qui sont contre la sécession. Leur objectif est de couvrir le mouvement de tous les mauvais noms d’oiseau. Parmi ceux qui ont pris les armes, certains sont convaincus qu’il faut aller vers un Etat indépendant. C’est une réalité. Ils sont animés par l’idée de la sécession. Alors que d’autres luttent pour assouvir leurs intérêts politiques. Quand vous discutez avec certains qui ont pris le chemin de la brousse, ils disent clairement qu’ils luttent pour leur sécurité. J’ai échangé avec l’un d’eux. Il m’a assuré qu’un jour, il sera gouverneur. De manière globale, certains luttent pour des raisons politiques alors que d’autres veulent combler un besoin personnel.

Qui peut à ce jour parler au nom de la  » cause  » anglophone au Cameroun ?

Il est difficile de designer une personne particulière pour parler au nom des anglophones. Les anglophones sont en général des démocrates. Chacun a son opinion et sa manière de voir les choses. Parfois on est en désaccord sans être désagréable. Il y a beaucoup de voix qui portent. Regardez par exemple Ayuk Tabe et son groupe. Ils parlent sous l’angle séparatiste. Vous avez certains qui pourront parler sous l’angle fédéraliste. C’est le cas du Dr Simon Munzu, Agbor Balla etc. Ce n’est pas possible d’avoir une personne qui parlera au nom des anglophones. C’est pour cette raison que j’ai toujours recommandé la nécessité d’un dialogue entre les différentes parties afin de trouver une solution durable. Il est possible qu’on discute avec le gouvernement dans le but d’avoir une fédération aujourd’hui avec les présidences rotatives entre francophone et anglophone. Si cette relation ne fonctionne pas quelques années plus tard, on peut organiser un referendum question de déterminer s’il faut être ensemble ou pas. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé au Soudan du Sud. Pour moi, ce serait une bonne suggestion.

On ne le dit pas assez, mais ce conflit a ravivé des clivages ethniques existant entre les populations originaires du Nord-ouest, ayant émigré de longue date dans le Sud-Ouest. Quel est le poids de ce clivage sur une éventuelle solution à ce problème ?

La crise a contribué à raviver une haine, spécialement dans les réseaux sociaux entre les populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Je suis attentivement l’actualité politique. Il y a la question de qui est responsable entre les deux régions. Je pense que c’est une vieille méthode utilisée par le gouvernement et l’élite pour satisfaire leur caprice. Il y a une nécessité de voir ces deux régions s’asseoir afin de discuter sur certaines questions fondamentales. Nous devons avancer ensemble pour les adresser. C’est ensemble qu’on est fort. Nos parents ont lutté pour avoir le « GCE Board ». Ils se sont tous mis ensemble comme un seul homme. Quand j’étais à Yaoundé, nous avons marché pour avoir une université anglo-saxonne. On a eu l’Université de Buéa. C’est d’ailleurs l’occasion ici de rappeler que cette « bataille anglophone » n’est pas menée contre les francophones mais plutôt contre les institutions de l’Etat. C’est regrettable de voir que certains profitent de cette situation pour attaquer les anglophones, les Bassa-anglophones, les Bamiléké-anglophones et les Ewondo-anglophones. Je crois sincèrement que ce n’est pas le but de la crise.

Clarification nécessaire : la fracture observable à ce jour concerne : anglophones contre francophones ou alors le gouvernement de Yaoundé contre anglophones ?

Ce n’est pas les anglophones contre les francophones. C’est plutôt contre le gouvernement et les institutions de Yaoundé. Nous avons des francophones parmi nous. J’ai enseigné à l’Université de Buéa où il y a de nombreux francophones. Les anglophones ne détestent pas les francophones. Nous vivons ensemble comme des frères et sœurs ; cela n’est pas prêt à s’arrêter. Nous allons continuer à vivre ensemble. C’est le régime en place qui a toujours opprimé et marginalisé les anglophones. Le régime n’a pas respecté l’accord entre le « Southern Cameroon » et la « République du Cameroun ». C’est la violation de l’article 47 de la constitution. Ça fait partie des plaintes formulées par les anglophones.

Êtes-vous au courant des négociations engagées par la Suisse et où en sommes-nous ?

Je sais qu’il y a eu des rencontres entre plusieurs personnes et la Suisse était au cœur des négociations. En réalité, ces négociations ont pris un coup de froid. Cette négociation est un peu comme un patient plongé dans le coma qu’on essaie d’entretenir en étant conscient que rien n’avance veritablement. Le gouvernement n’est d’ailleurs pas unanime sur la question. Il y a d’ailleurs eu une opposition entre ceux qui soutiennent cette initiative et ceux qui s’y opposent. Je pense que le processus Suisse est dans le coma. Les amis du Cameroun doivent être honnêtes avec M. Biya. Ils doivent lui dire qu’il ne pourra pas gagner cette guerre. Ils doivent également lui dire que la solution militaire est une voie sans issue. Nous avons besoin d’une solution politique et non militaire.

On voit clairement que la force et la brutalité envisagées par Yaoundé n’ont pas marché…

Il est évident que la force ne pourra pas nous conduire vers la résolution de cette crise. Les temps ont changé. La solution militaire n’est pas envisageable. Il faut réussir à avoir les populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de votre côté. On ne peut donc pas gagner ces cœurs par la force. A des moments, quand les militaires retournent en ville après avoir vu leurs camarades mourir sous leurs yeux, ils n’arrivent pas à différencier ceux qui les soutiennent ou pas. Dans ce contexte, la cible peut être n’importe qui. Comment gagner le cœur des gens quand ils ont été injustement attaqués et arrêtés. Ils sont plus d’un million en prison. Il y a des endroits dans ces régions qui sont inaccessibles par les forces de défense. Il est difficile pour l’armée de gagner une telle guerre. Il faut exclure la solution militaire. Pour sortir de cette crise, il faudra activer plusieurs leviers. Il faudra rétablir la confiance avec les populations ; mettre sur la table les vraies raisons de cette crise ; faire des reformes en allant au-delà de ce que le régime fait en ce moment. Le statut spécial n’est pas nouveau. Il était déjà dans la constitution. Plusieurs décennies après, on le sort en espérant qu’on chantera alléluia. L’implémentation a malheureusement pris assez de temps.

L’arrivée d’un nouveau pouvoir à Yaoundé peut-il permettre un espoir quant à cette crise?

Quand vous échangez avec certains leaders, ils formulent des récriminations contre le régime en place. Certains leaders ont été forcés à l’exil à cause de ce régime. D’autres étaient détenus en prison. Ils n’ont jamais pardonné à ce régime pour toutes ces frustrations. Si un nouveau régime arrive et est prêt à discuter, ce serait bien pour tout le monde.

En cinq mesures bien précises, dites-nous ce qui peut être fait pour mettre fin à ce conflit aujourd’hui.

La sortie de cette crise est la combinaison de plusieurs facteurs. Il faut relever que depuis le début de cette crise, le président devait parler aux anglophones comme un père et non comme un politicien. Cette attitude du président n’est pas bonne. Il devrait leur dire du fond de son cœur qu’il connait leur problème ; qu’il y a certaines dispositions de la constitution qui n’ont pas été respectées ; que l’union n’est pas parfaite et qu’on pouvait travailler ensemble pour la parfaire. Nous avons des pays qui ne cessent de présenter leurs excuses pour l’esclavage et la colonisation. Il n’y a pas de mal à reconnaitre que des erreurs ont été faites. Cela permettra de discuter sincèrement ; sans ruse bien sûr. Cela facilitera l’identification des différents leaders qui représentent les populations. Il y a également la nécessité d’accorder l’amnistie à ceux qui sont à l’étranger ; d’accorder la clémence à ceux qui sont en détention et les libérer. C’est également un moyen d’avoir la sympathie des populations. Au-delà de ça, il faudra former un gouvernement d’union nationale ; amender la constitution en intégrant le fédéralisme. Il devrait avoir également une rotation au sommet de l’Etat. Après, on appréciera l’évolution des choses.

Propos recueillis par Haman Mana pour 237online.com

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