Cameroun – Abel Eyinga: Ce que s'opposer veut dire. Par Valentin Siméon Zinga

Celui qui s’est éteint – sans grande surprise – le 16 janvier dernier n’était pas qu’un entrepreneur politique. Son engagement valait à lui tout seul un programme politique.Bien sûr, son itinéraire idéologique, sa trajectoire militante, son parcours politique avaient fini par lui conférer des coordonnées singulières sur la carte politique de notre pays. Dans cette contrée où prospèrent les adeptes de la simulation et du simulacre, où pullulent les partisans du double jeu et du double langage, et où se pavanent les spécialistes des tournants «idéologiques» et des retournements de veste, le déploiement de Abel Eyinga n’en était que plus relevé. Plus significatif.
Face aux professionnels de la félonie assumée, et aux champions de la roublardise assurée, il faisait donc notoirement figure de repoussoir. Cohérent et déterminé. Constant et obstiné. Il ne cédait guère aux compromis compromettants. Pas plus qu’il ne gouttait aux compromissions alimentaires qui structurent et façonnent tant de reconversions.
A la différence d’autres, il semblait avoir compris le sens des luttes utiles, les contraintes des batailles judicieuses, avec ce qu’elles suggèrent de devoir d’abnégation, d’épaisseur de dignité, de profondeur de fierté, et d’horizon de crédibilité. C’est en pensant à ce que fut sa résistance qu’il faut peut-être relire Maurice Kamto pour mieux apprécier le fossé qui sépare celui qui assuma les responsabilités de président de «La Nationale», de la mêlée.
«Peu nombreux sont ceux qui savent que faire de l’opposition exige des convictions profondes, une capacité élevée de patience, de renoncement et de résistance au ralliement opportuniste par compromission de l’essentiel; patience pour expliquer, persuader, convaincre et créer une lame de fond dans la société qui permette de transformer ce qui est minoritaire aujourd’hui en majorité de demain et ainsi réussir l’alternance ; résistance enfin aussi bien physique que psychologique, car l’opposition est une épreuve d’endurance , un combat au plein sens du terme où l’état de santé compte autant que la puissance mentale. Car comment labourer le terrain du militantisme, tenir face aux manœuvres de l’administration, résister à la charge physique des forces de l’ordre sans tout ce bagage et cette force intérieure qui permettent de trouver au fon de soi-même un point d’ancrage et un motif de continuer le combat. Mais l’épreuve est rude et peut tourner au supplice. C’est pourquoi elle a si peu d’adeptes y compris parmi ceux qui se réclament de l’opposition». [1]
Tant de reconversions et de redditions et de capitulations ont, au cours des deux dernières décennies au Cameroun ont exposé la fragilité et la vulnérabilité des acteurs passés du statut d’opposants intrépides à la stature de faire-valoir démocratiques ! Natif de ce Sud dont est originaire M. Paul Biya, et qui a souvent été présenté dans une rhétorique de la facilité comme «le bastion imprenable du Rdpc et de son président», Abel Eyinga apparaissait à la fois comme un personnage étonnant et un acteur détonnant. Les analystes exigeants et des hommes politiques endurants savent ce qu’il en coûte de vexations, de provocations, d’humiliations et de privations, à ce type de posture et à ce genre de positionnement.
Il dut donc, Abel Eyinga, affronter avec s courage et urbanité, les cerbères impitoyables autant que des gardiens du temple intransigeants, peu connus du reste pour leur tolérance au pluralisme et tout aussi célèbres pour leurs outrances. L’Histoire dira, n’en dotons pas, combien de carrières administratives et de succès politiciens auront été tributaires de l’acharnement des élites du Sud- particulièrement de la Mvila- à combattre, avec une rare férocité cet opposant de l’intérieur. Ce dont témoigne déjà sous no regards, l’engagement d’Abel Eyinga, c’est sa capacité à assumer ses positions politiques, sans soucis d’accommodements et d’arrangements. C’est cette manière de rupture radicale et de décrochage sans concessions avec des repères qui consacrent l’exclusion de l’altérité autant qu’ils répriment la dissidence par rapport à l’ordre dominant.
Tel est, en un sens, le testament en forme d’interrogations qu’il lègue à la classe politique actuelle :

– Comment s’organiser pour échapper à la tentation de renoncement facile, de la passivité commode, et de l’abdication fataliste ?
– Qu’est-ce au fond que s’opposer veut dire au Cameroun, et en particulier dans des espaces politiques considérées comme la propriété exclusive

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