Politique

Abel Fehou: « Le tribalisme au Cameroun est un pur rejeton du politique »

Sociologue-chercheur, il tente d’apporter des éclairages sur la résurgence de ce phénomène qui gangrène tel un cancer, l’ensemble des secteurs d’activités de la vie au Cameroun.

Qu’est ce qui d’après vous peut expliquer la montée du discours tribal au Cameroun depuis l’élection présidentielle de 2018 ?

La montée vertigineuse des discours teintés de repli identitaire dans l’espace public au Cameroun depuis les élections présidentielles qui remontent déjà à presque deux ans, peut s’appuyer sur plusieurs hypothèses. La première et la plus évidente, reste le recours aux champs lexical de la tribu dans la rhétorique des hommes de médias(les politiciens en l’occurrence) à travers des thèmes qui font la part belle au tribalisme. Cela devient plus visible parce que dans le contexte social actuel, les médias constituent le principal agent de socialisation des masses, des populations, parfois avides d’informations de toutes sortes (politiques, économiques, sociales, etc…).Par ailleurs, il ne faudrait pas balayer du revers de la main le caractère problématique et fortement subjectif (même si la ligne éditorialepourrait justifiercet aspect) des manager des médias (journalistes et certains panélistes en l’occurrence) qui se sont découverts une nouvelle vocation : servir des causses inhérentes et justifiées par des prébendes, que de « socialiser » celuiqui l’écoute ou le regarde en diffusant l’élément nouveau dans la connaissance qu’est l’information. C’est un véritable sacre en termes de manipulation. Déification des médias et de ses hommes,greffée au caractère parfois avides de certains téléspectateurs, internautes, auditeurs ou lecteurs (Quand ce dernier a réussi le pari de ne plus rester focalisé sur les titrailles et revues de la presse qui ne s’éloignent pas de la manipulation en s’appropriant un exemplaire de journal) aidant, le tribalisme ne pourrait que se prélasser tel un coq en pâte, les medias en ont fait parfois leur fonds de commerce, « leur » ligne éditoriale.

Dans la même perspective, on pourrait aussi évoquer ce que nous pourrions appeler « les prédispositions anthropologiques ». En effet, dans notre contexte, les citoyens appartiennent de prime abord à leur tribu qu’à la République. Ainsi, il devient logique de défendre -avec passion parfois-, certaines positions et postures pour la simple raison que celui ou celle qui les défend appartient à notre tribu. Toute chose qui n’est pas de nature à freiner la « normalisation » et l’ascension du tribalisme auCameroun. Les hommes politiques étant très présent sur l’espace médiatique (Radio, Télévision, presse, nouveaux médias…), la « sacralisation » du tribalisme devient tout un fait.

Qui instrumentalise le spectre tribal ? Les partis politiques ou le peuple ?

Il est évident que le tribalisme est un pur rejeton du politique. Cependant, il faut préciser que cette façon de faire la politique n’est pas seulement celle de ces dernières années et ne saurait être l’apanage ou une exclusivité camerounaise. Il est évident qu’en politique, le credo est le suivant ; « Diviser pour mieux régner ». C’est dans ce sens que les premiers à « inaugurer » la politique politicienne ont fait du spectre tribal leur cheval de bataille afin d’asseoir véritablement leur management. Par conséquent, les politiques « contemporains » n’ensont que des héritiers, dans la mesure où ils ne font quepérenniser cette façon de faire.

Êtes-vous de ceux qui pensent que les concepts tels que « autochtones » et « allogènes » n’ont contribué qu’à embraser cette fracture identitaire ?

Même s’il est difficile de répondre de manière péremptoire, la fracture identitaire actuelle en est en partie tributaire.En effet, le concept d’autochtonie, à vrai dire n’a pas sa place dans la « République », ce derniersignifiant étymologiquement « la chose de tout le monde ». Même si les faitslaissent transparaitre le constat selon lequel chaque citoyen se voit de prime abord comme appartenant à son village qu’à un autre espace existentiel (Le cas de certaines cérémonies matrimoniales et funéraires qui ont lieu au village alors que le concerné, n’y a presque jamais résidé pour plus de 3 jours), il serait contradictoire de dire que dans un espace légal comme la République, il y ait des « citoyens d’origine » et des « citoyens étrangers ».Soutenir une telle thèse c’est renier le concept de République et sacrifier l’harmonie ou le vivre ensemble entre les citoyens sur l’autel d’une division inutile, toute chose de nature à plomber le développement d’un pays. Le tour d’horizon du fonctionnement des collectivités sociales renseigne davantage sur la question. En effet, le phénomène migratoire est consubstantiel aux activités humaines. Ainsi, nul ne saurait se prévaloir d’être « chez lui » ou « à l’étranger », surtout dans un contexte de république. Une réflexion pluridisciplinaire portant sur une révision de termes d’autochtone et d’allogène serait salutaire.

Le pouvoir gouvernant n’est-il pas à plaindre lorsqu’on sait qu’il a développé des politiques d’exclusion dans l’administration des affaires ?

Le système gouvernant pourrait être mis sur la sellette, si nous essayons de nous appesantir sur les faits notamment. Ici, on assiste à une répartition, parfois inéquitable et problématique des ressources nationales. Dans une logique caricaturale, on pourrait parler d’un foyer polygamique où certains enfants sont choyés et bénéficient de tous les avantages, tandis que d’autres semblent simplement lésés.Cette situation ne peut que générer des conflits sociaux : c’est le cas du tribalisme. Au-delà de ces politiques d’exclusion dans l’administration des affaires, il ne faudrait aussi déplorer la socialisation des citoyens à travers certains agents de socialisations à l’instar de l’école et des médias.En effet, le système éducatif ne fournit pas suffisamment d’efforts pour donner un caractère endogène, local aux contenus des enseignements. Tout se passe comme si les contenus des enseignements laissés par les occidentaux étaient sacrés et par conséquent ne sauraient être modifiés.Parlant de la question tribale, devrait-on attendre arriver au niveau supérieur pour pouvoir faire des études de sciences sociales avant de comprendre que tous les peuples ont presqu’une même origine, que le Sawa et le Bagangté sont frères ou le Bafia et le Nso’o du nord-ouest sont frères et sœurs. Une simple volonté politique pourrait apporter une solution au problème tribal à travers un management objectif et une priorisation de la mémoire et de l’histoire endogène dans le processus de socialisation des masses.

A quels risques potentiels le pays s’expose-t-il ?

A la lumière de tout ce qui a été dit en amont, tout porte à croire que la collectivité socio-politique qu’est la République court des sérieux risques de conflits dans la mesure où le devoir régalien de l’Etat qui consiste en la protection de ses citoyens à travers un management objectif, équitable et durable, semble bégayer.

Tags
Afficher plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer