Une de nos lectrices a taxé mes textes de « pamphlets négatifs dépeignant une réalité tronquée du Cameroun ». Bon ! La lectrice en question est aussi une amie très chère, aussi ai-je décidé de n??être pas très méchant. Mais je tiens tout de même à faire une mise au point sur la question. Le patriotisme est un sentiment qui n??entre pas en ligne de compte lorsqu??il s??agit de dépeindre la réalité sociale et même sociologique du Cameroun. Certains compatriotes préfèrent voir le verre à moitié plein en mettant en exergue les infimes réussites au détriment de la masse oubliée et pauvre qui constitue la majorité de notre population. Comme j??aime à le dire j??aime
parler du pays que je connais le mieux, le Cameroun. Tout au long de cette série de chroniques, nous découvrirons ensemble des facettes de la société camerounaise qui sont le plus souvent occultées et tellement banales qu??elles ne surprennent plus personne ici. Aujourd??hui je vous convie à un voyage sur l??axe lourd Yaoundé-Douala.Précisons tout d??abord que les évènements décrits ci-dessous ne sont aucunement le fruit de l??imagination de l??auteur.Qui n??a jamais voyagé sur l??axe-lourd reliant Douala à Yaoundé n??a rien vu. C??est un véritable parcours du combattant que je m??en vais vous décrire. D??abord, l??arrivée à l??agence. S??il s??agit de la haute saison, votre arrivée sera aussi discrète que possible. Vous vous noierez au milieu de la foule de voyageurs convergeant vers les comptoirs. S??il s??agit de la morte saison, je préfère vous prévenir, serrez très fort votre sac de voyage. A peine débarqué du taxi, vous êtes pour ainsi dire happé par les chargeurs, pauvres hères, qui, payés au rendement, vous considèrent comme un colis, rien de plus. Après avoir été malmené, tiraillé, écartelé, le chargeur le plus fort vous portera vers le comptoir en vous pressant d??acheter le ticket d??accès au bus. Erreur notoire, car une fois le ticket acheté vous vous retrouvez devant un bus énorme, dont la soixantaine de places n??est occupée que par une vingtaine de voyageurs. Ne perdez pas votre salive à demander l??heure de départ, il n??y en a pas. Le bus partira quand il sera plein. Il fait chaud, vous transpirez, mais pas question de sortir. Vous devez occuper votre place dans le bus, autrement, les autres clients potentiels le croiront vide et tant pis pour vous. Après deux heures d??attente, le bus se remplit enfin. Mais au moment où vous vous croyez tiré d??affaire, vous remarquez que la vingtaine de passagers que vous avez trouvé dans le bus sont en fait des figurants, des gens payés pour faire croire à des gogos comme vous que le bus n??est pas loin d??être plein. Vous serrez les dents en les voyant sortir un par un au rythme de l??arrivée des vrais clients à qui ils cèdent leur place. Finalement, le bus est plein. Je ne vous souhaite pas d??avoir pour voisine une femme portant un bébé. Bon ! Faisons comme si ce n??était pas le cas. Je vous ai dit que le bus était plein ? Oups ! Je me suis trompé, en fait il ne l??est pas. Depuis que vous êtes confortablement assis vous n??avez sans doute pas remarqué le siège dépliant encastré sous le siège voisin. Il est soudain déplié au milieu du couloir et occupé, assurant par là même une liaison avec les sièges de l??autre côté de l??allée. N??essayez même pas de vous plaindre. Vous entendrez alors : « je dis hein ? Tu viens d??où ? Tu ne sais pas que c??est cinq par rangée ? ». Précision : pour ceux qui sont allergiques au tutoiement spontané, vaut mieux ne pas relever, cela ne ferait qu??empirer les choses??Bon, le bus est enfin plein. Je devrais dire bourré à craquer. Encore trois derniers passagers dont les noms n??apparaissent nulle part, ça, c??est le ndolè du chauffeur. Entendez, son pourboire. Tout de même ! Le type travaille 24h/24 pour 25.000 CFA (un peu moins de 40 euros) le mois, s??il ne procède pas ainsi, avec quoi il va sucrer son gari ? Je précise que les trois ndolè sont debout durant tout le parcours. C??est à prendre ou à laisser. Dernières formalités et hop ! Le véhicule décolle enfin. Mais au moment où vous vous croyez parti, stupeur. Le chauffeur roule tout tranquillement vers une station service. Mais pourquoi n??ont-ils pas fait le plein avant ??? Réponse : ils n??étaient pas sûrs d??avoir des clients, d??ailleurs, c??est votre argent qui paye le carburant. Le départ, le vrai est enfin donné, il s??agit alors d??une nécessité car les passagers comprimés dans l??habitacle non climatisé et insuffisamment aéré transpirent à grosses gouttes et commencent à s??énerver. Vous roulez quelques minutes et alors que vous vous croyez parti pour de bon, un coup de sifflet strident vous fait retomber sur terre : la police. C??est vrai que vous n??êtes même pas encore sortis de Yaoundé?? J??ai dit police ? En bon citoyen, vous plongez la main sur le côté pour attraper la ceinture de sécurité, mais là, retenez votre souffle, il n??y en a pas. Vous êtes sur une route à deux voies contraires et dangereusement proches et sur laquelle les véhicules vont à des vitesses vertigineuses et vous n??avez pas le minimum en termes de protection : une ceinture de sécurité. Mais, consolez-vous, car en regardant autour de vous, vous remarquerez que personne n??en a une. En cas de crash, vous ne serez pas le seul à dîner en enfer. Maigre consolation je le conçois, mais c??est tout ce à quoi vous pouvez prétendre. Ce d??autant plus que le policier qui entre dans le bus arrêté n??a cure des ceintures inexistantes. Ce qui l??intéresse, ce sont les cartes d??identité. Chacun doit tenir la sienne bien en vue au dessus de sa tête. Contrôle approximatif, mais je vous l??ai dit, après l??épisode des sièges dépliables, il n??y a plus d??allée. Vérification faite, le policier redescend, satisfait. Quitte à mourir, mourrez en bon citoyen dont on pourra identifier le corps.Vous voilà enfin parti. Si vous avez la chance d??être dans un bus relativement récent, vous êtes tout aussi relativement à l??abri d??une panne. Dans ce cas le voyage consistera en trois heures de somnolence dont la monotonie sera rompue par les arrêts aux postes de police, aux postes de gendarmerie et aux péages routiers. Je ne parle pas des éventuels arrêts-pipi, ni des arrêts-bouffe. Il s??agit de la spécialité de l??axe Yaoundé-Bafoussam. On en reparlera une autre fois. Si le chauffeur a une tontine à honorer, mettez quatre heures pour le voyage, car après avoir largué un ou deux passagers s??arrêtant à mi-chemin, il n??aura de cesse de trouver d??autres ndolè en racolant les auto-stoppeurs. Prenez votre mal en patience et priez pour qu??il en trouve car le manège ne s??arrêtera pas avant. Quatre longues heures plus tard, les fesses anesthésiées et les jambes ankylosées après la traversée du légendaire embouteillage qui sévit à l??entrée de Douala, vous vous retrouverez enfin libre.Décrit comme ça, le scénario semble cauchemardesque. Mais je vous garantis que la plupart des camerounais ne remarquent même plus la lenteur des services liés au voyage. Personne ne semble se soucier du manque-à-gagner suscité par cette désorganisation institutionnalisée. Si vous osez en parler, on vous répond invariablement : « Papa ! Si tu es pressé, vas emprunter le VIP !». Entendez, va emprunter ces agences dont le seul luxe est d??avoir des bus partant à heure préétablie, pleins ou non.Florian NGIMBIS, www.237online.com



