Politique

La métamorphose oubliée d’« une certaine idée de la France »

Alors qu’il y a plus d’un mois le rideau est tombé sur le « Nouveau sommet Afrique-France », les passions que l’annonce de cet événement a déchaînées ne sont, elles, toujours pas retombées ; preuve s’il en était besoin de l’à-propos d’une initiative qui a ouvert un débat que l’on voudrait résolument intellectuel et, surtout, fructueux pour le continent. C’est dans ce débat d’idées, loin de la diatribe inutile et stérile, que nous voulons inscrire la lecture critique du « Nouveau sommet Afrique-France » que nous proposons dans les lignes qui suivent.

LA VIEILLE LUNE ET LA VIEILLE FICELLE

Les promoteurs du « Nouveau sommet Afrique-France » ont ostensiblement mis en exergue la « nouveauté » dont il serait auréolé. C’est ainsi que l’idée de « réinventer le lien », de « refonder la relation » entre la France et le continent, a été présentée comme novatrice et sans précédent. Au rayon de l’inédit on a également rangé la prise de parole, à la tribune officielle qu’offrait ce sommet, par des acteurs dont la voix n’avaient jusque-là été entendue que dans la rue. Cependant, à y regarder de plus près, on se rend vite à l’évidence que l’innovation dans cette affaire n’est pas au rendez-vous.

L’idée de « refonder les relations » entre la France et le continent ? Une vieille lune qui a fait sa première apparition au soir de la seconde guerre mondiale. En effet, pressée d’une part à l’extérieur de ses frontières impériales par les grands vainqueurs de ladite guerre, de plus en plus hostiles à la colonisation ; submergée d’autre part à l’intérieur par la montée grandissante des aspirations nationalistes des communautés, la France, prise entre deux feux organise la Conférence de Brazzaville qui, tout en excluant fermement l’option de la séparation de la métropole d’avec les territoires outre-mer, inaugure la réflexion sur la nécessité de réformer leurs relations. De ce point de vue, le « Nouveau sommet Afrique-France » à Montpellier apparaît comme un remake de la Conférence de Brazzaville.

Miser sur la société civile, la diaspora et la jeunesse africaines pour « réinventer le lien » entre la France et le continent, c’est tirer sur une vieille ficelle qui a fait la démonstration de son efficacité lorsqu’il s’est agi pour la France, là encore, de trouver la solution au problème de la décolonisation. En effet, le choix d’une certaine élite constituée des « indigènes évolués » prêts à « travailler avec la France » a été déterminant dans la « solution finale » qui s’est soldée par la liquidation des « indépendances ». Pierre Messmer, sur le cas du Cameroun, pouvait alors triomphalement déclarer que « la France [a accordé] l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance.»

LES LIGNES DE FORCE D’UNE CERTAINE IDEE DE LA FRANCE

Depuis la Conférence de Brazzaville qui en a posé les premiers jalons, s’est mis en place une sorte de « système d’exploitation » rebaptisé pour la postérité « Françafrique » qui, de « mises à jours » en « mises à jours », de « refondation » du lien entre la France et l’Afrique en « réinvention » de leur relation, a pu, jusque-là, résister à l’outrage du temps. Le paradigme immuable qui le sous-tend est celui de la « collaboration » très étroite entre les élites soigneusement choisies des deux bords. De ce système de domination, « une certaine idée de la France » est la pierre angulaire.
« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France ». C’est par ces mots que s’ouvrent les Mémoires de guerre du Général de Gaulle. Dans la foulée de cet incipit et dans la plus limpide des clartés, le Général décline les deux lignes de force qui innervent et irriguent cette « idée » : tout d’abord, « La France n’est réellement elle-même qu’au premier rang », et ensuite, « La France ne peut être la France sans la grandeur ».
Si la France peut aujourd’hui caracoler dans le peloton de tête des nations les plus puissantes de la planète et siéger au sein des clubs fermés tels que le G20, le G7 ou encore au conseil de sécurité, c’est en raison de sa « grandeur ». Cette « grandeur » comme on le sait, la France le doit certes à son arsenal nucléaire qui lui confère la force de dissuasion du faible vis à vis du fort. Mais, rivaliser avec des puissances de la taille des Etats-continent nécessite également de mettre sur la balance des arguments lourds parmi lesquels le poids territorial et le poids économique ; toutes conditions que les seules données géographiques propres à la France ne lui permettent pas de remplir. Pour combler ce déficit de « puissance » rédhibitoire, la France n’a pas d’autre choix que de jeter son dévolu sur l’Afrique conquise au fil de l’épée et lui imposer un exclusif colonial qui au fil des années se fera plus discret sans perdre de sa redoutable efficacité. Il ne serait donc pas exagéré d’affirmer, parodiant le Général de Gaulle, que la France ne peut être grande sans l’Afrique !

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LE CONTEXTE GEOSTRATEGIQUE DU « NOUVEAU SOMMET AFRIQUE-FRANCE »

Loin d’être en déshérence, cette vision gaullienne de la « grandeur » de la France qui fait de l’Afrique un élément-clé du dispositif de sa « puissance », sera assumée par tous les successeurs du Général à la tête de l’Etat ; chacun, avec plus ou moins de bonheur, s’efforçant d’entrer dans le costume du Général et d’habiter la fonction présidentielle.

Le contexte dans lequel Emmanuel Macron élabore et met en œuvre sa « politique africaine » est éminemment géostratégique, marqué qu’il est au coin d’une mondialisation dont les effets pour la France sont pour le moins indésirables. L’émergence de nouvelles puissances sur la scène des relations internationales a contraint les deux superpuissances de la guerre froide et les anciennes puissances coloniales à une redistribution des cartes. Et concomitamment, l’Afrique est devenue le théâtre de rivalités d’autant plus féroces que son intégration dans la mondialisation offre aux protagonistes de fort belles opportunités d’affaires : l’explosion démographique sur le continent présage de l’avènement d’un immense marché intérieur ; la nécessité de transformer la croissance économique en développement durable ouvre la perspective de grands travaux et de chantiers colossaux dans pratiquement tous les secteurs d’activités.

L’impact de cette nouvelle donne géostratégique sur la relation de la France et de l’Afrique est tout simplement néfaste pour la France. L’érosion de sa présence sur le continent et la perte de son influence sont très mal vécues : sur le plan sécuritaire et militaire, l’offensive russe à travers le groupe paramilitaire Wagner fait très mal ; sur le plan économique, la Chine, la Turquie et d’autres puissances émergentes proposent des savoir-faire d’autant plus appréciés qu’ils ne s’embarrassent pas des conditionnalités droitdelhommistes.

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Hantée par le spectre du radeau de la Méduse, la France ne peut se résoudre à perdre l’Afrique sous peine de sombrer corps et biens en tant que « puissance ». Une Afrique qui attise les convoitises ne peut que pousser la France à faire de la résistance. La voilà donc repartie sur le continent à la conquête « des cœurs et des esprits ». Le rapport Stora, le rapport Duclert, la restitution des objets d’art africains etc. s’inscrivent dans cette nouvelle stratégie. La langue en partage, une Histoire commune longue d’un siècle et demi, et une forte présence de l’Afrique diasporique en France, tels sont les « avantages comparatifs » sur lesquels elle s’appuie pour faire la différence. Bien plus qu’une simple opération de communication, le « Nouveau sommet Afrique-France », à la suite des « beaux gestes » de Paris à l’endroit du continent, est une tentative désespérée de sauver de l’obsolescence et de la péremption ce qui peut encore l’être d’« une certaine idée de la France. »

LE REALISME POLITIQUE FRANÇAIS ET LE ROMANTISME IRENIQUE AFRICAIN

Nous avons assisté à la faveur de ce sommet à une drôle de « partie de dame » parfaitement maitrisée par le locataire du palais de l’Elysée. En fin stratège, il a dans un premier temps poussé en direction de la partie adverse un pion couronné encore appelé « dame ». Il faut voir dans ce geste sacrificiel une habile manœuvre du maitre d’ouvrage du « Nouveau sommet », visant à prendre ses distances avec des chefs d’Etat africains devenus peu fréquentables en raison de leur impopularité grandissante au sein de leurs populations. Ce sera pour lui le prix à payer pour escompter amener ces dernières à de meilleurs sentiments à l’égard de son pays. Faisant ensuite d’une pierre deux « coups », il rafle par-dessus le marché et à la volée une belle brochette de pions convaincus que « le cycle de la Françafrique est arrivé à son terme ».

Le résultat ne se fera pas attendre. L’image la plus édifiante de ce « Nouveau sommet » restera à nos yeux celle que renvoie la « photo de famille » fortement empreinte de messianisme, qui a été prise à l’issue de la plénière du 8 octobre. Pour avoir fait bonne figure lors des échanges « sans tabou » avec le maitre de céans, le panel de la jeunesse africaine du continent et de la diaspora y a fière allure. Ils sont onze, onze « pépites » autour du chef d’Etat français ; exactement comme les onze disciples qui, dans l’évangile selon Mathieu, furent les derniers parmi les humains à avoir été en contact avec leur maitre arrivé au terme de sa mission terrestre. L’heure était aux adieux et les dernières paroles du maitre à ses disciples furent les suivantes : « Allez, faites de toutes les nations [nègres] des disciples…et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. »

Un proverbe africain nous enseigne cependant que « le poisson qui se fait prendre à l’hameçon est toujours celui qui croit que le pêcheur est venu le sauver ».

Le « Nouveau sommet Afrique-France » a été placé sous le signe de « l’amitié franco-africaine » chère à Houphouët-Boigny et Omar Bongo. En témoigne, l’épure d’une chaleureuse poignée de mains – entre la France et l’Afrique – gravée sur les deux panneaux visibles lors de la plénière du 8 octobre, à l’arrière-plan de la scène. Le caractère synallagmatique de cette relation faisant cruellement défaut, tout indique dans cette affaire, qu’on est plus proche d’un marché de dupes conclu entre un corbeau et un renard que d’une amitié scellée en toute sincérité. Pendant que les chantres africains donnent de la voix pour exalter une « amitié franco-africaine » de soixante ans qui enrichit l’un dans l’exacte mesure où elle appauvrit l’autre, le maitre d’ouvrage du « Nouveau sommet », lui, tout en faisant chorus, pense tout bas, tout bas, que « les Etats n’ont pas d’amis ; ils n’ont que des intérêts ». C’est ainsi que le romantisme irénique des uns fait l’affaire du réalisme politique des autres.

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Il peut sembler que la France fasse ici l’objet d’une « obsession malsaine ». Il n’en est rien. Simplement, elle ne doit pas non plus être l’objet d’une fascination morbide. La France n’est pas le problème. Le problème, c’est le trait d’union intercalé entre un tout petit pays et tout – ou partie de – un continent ; trait d’union que l’on veut faire passer pour le passage obligé du futur de l’Afrique. Ce discours est de la même veine que celui tenu naguère par Bongo le père qui, tel un instrument de percussion du même nom, pensant « raisonner » à haute voix, produisit ce borborygme retentissant : « l’Afrique sans la France est comme une voiture sans chauffeur ; et la France sans l’Afrique est comme une voiture sans carburant ».

Le destin de l’Afrique ne saurait se « négocier » avec quelque « puissance étrangère » que ce soit ; pas plus la Chine ou la Russie que la France. Ce petit trait d’union mussé entre une puissance étrangère quelle qu’elle soit et le continent, est en réalité un signe indien qu’il faut briser. Il est temps pour l’Afrique de rompre ce lien funeste qui la soutient comme la corde soutient le pendu. Plutôt que de se lancer à la poursuite onirique d’une relation idyllique, l’Afrique gagnerait à apprendre à marcher toute seule et à se frayer son propre chemin, quel qu’en soit le prix. « Reprendre l’initiative de la pensée et de nos destins, cela ne peut être délégué à d’autres ». Ces mots de Felwine Sarr indiquent le sens vers lequel doivent s’orienter l’action et la réflexion. Ce travail qui a commencé au sein des mouvements citoyens et dans les Ateliers de la pensée à Dakar doit se poursuivre avec plus d’ardeur encore, en attendant le retour de l’enfant prodigue.

Roger ESSO-EVINA
Un citoyen ordinaire

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