Société

Cameroun : Une fillette tuée pour 500F, et Buea plonge dans des émeutes

Le décès de la petite Caro Louise Ndialle, cinq ans, tombée sous les balles d’un gendarme qui a ouvert le feu sur un taxi de ville, au niveau d’un point de contrôle, a provoqué des scènes d’émeutes.

Un gendarme ouvre le feu sur un taximan, une fillette assise dans la voiture tombe sous les balles, et la ville de Buéa s’embrase. Voilà résumé le film de la situation tendue qui a prévalu dans la capitale régionale du Sud-Ouest tout au long de la journée du jeudi 14 octobre 2021. Selon des témoignages recueillis auprès des populations et confirmés par un confrère de l’agence Reuters à Buea, la bavure causée par un gendarme en tenue s’est déroulée au petit matin, aux environs de 7h30. Le taximan transportant la victime de la bavure et sa mère (et probablement d’autres passagers), a été stoppé au poste de filtrage de la gendarmerie nationale installé à Bokova non loin du Molyko Stadium (stade omnisports de Molyko), pour un contrôle de routine. Il refuse de s’arrêter pour donner 500F aux hommes en tenue (d’après une pratique classique et courante ici), et le gendarme ouvre le feu. La fillette, Caro Louise Ndialle, qui se rendait à l’école en compagnie de sa mère, prend la balle et décède sous une mare de sang. Sa tête explose sous le coup de feu.

La population furieuse, se rue sur le gendarme et le tabasse à mort. Le bilan est de deux morts, la fillette de cinq ans (selon des sources sécuritaires) et le gendarme. Les collègues de ce dernier, vont s’emparer de l’arme du crime et prendre la poudre d’escampette, de peur que le fusil ne tombe entre les mains de la population en furie. A partir de ce moment, toute la ville de Buea est sous très haute tension. La diffusion des images sur les réseaux sociaux aggrave la situation. Elle en rajoute l’huile sur le feu et met toute la ville en ébullition. La ville est paralysée, tout comme les activités économiques. Buea a les allures d’une ville morte, où les revendications et le goût de la revanche ont pris le dessus sur le calme et cette « paix » habituelles, dont les autorités de la région se vantent parfois tant.

Acte 1 : chez le gouverneur

Dans la foulée, le corps sans vie de la fillette est transporté par de jeunes gens en colère qui prennent la direction des services du gouverneur. En passant devant la place des défilés, à Bongo Square, des militaires font trois tirs de sommation pour disperser la foule, mais les plus téméraires – et ils sont nombreux ! – résistent. Pas de blessés ni aucun mort à ce niveau. « You will kill we all ! », scandent-ils tout haut. Traduction : « vous allez tous nous tuer ! ». Des messages rédigés sur des cartons sont assez évocateurs : « Killing for five hundred francs » (« Tuer pour cinq cents francs »). Au moment où le reporter arrive à Buea, dans l’après-midi à 16h20 minutes en provenance de Douala, des morceaux de débris jonchent la chaussée de la route principale menant au centre ville, depuis le lieudit Mile Seventeen (gare routière de Buéa) jusqu’à Bongo Square, en passant par Molyko, le coeur des manifestations. Ils témoignent des scènes d’émeutes vécues un peu plus tôt, dans la matinée. Une ongle féminine artificielle tombée sur le trottoir a même attiré notre attention à un jet de pierre de l’entrée du campus universitaire de Molyko, pendant que nous allions à pied, comme de nombreux autres, pour rattraper les manifestants. Des feuilles d’arbres sont aussi visibles sur le goudron. « Vous devez tenir une tige, vous aussi », nous conseille une femme. Une autre femme postée près de la route écrase une larme au passage de la foule. « Enough is enough ! » (« C’en est assez ! »), fulmine-t-elle.

Les feuilles d’arbres et des tiges d’arbre de paix sont en effet le code qui montre que vous êtes solidaires de la situation. Que vous n’en êtes guère indifférent. Les conducteurs de taxis et de véhicules personnels qui traversent la ville de Buéa ou en sortent pour prendre la route de Douala, ont pris le soin de fixer une de ces tiges à l’avant de leur voiture. Les taximen et quelques personnels qui sont pris en flagrant délit de circulation, en violation du mot d’ordre d’arrêt du travail et de fermeture des commerces, lancé depuis le matin, sont réquisitionnés pour transporter certains manifestants, qui, dans leur grande majorité, sont des jeunes. Rendues aux services du gouverneur, les populations entonnent une chanson célèbre devenue l’hymne de l’opposition politique au Cameroun : « How many people Paul Biya go/will kill ? » (« Combien de personnes Paul Biya va-t-il tuer ? » La manifestation a viré aux réclamations politiques. Certains demandent même le départ du chef de l’Etat. Le gouverneur Bernard Okalia Bilaï descend de son bureau pour apaiser la population, mais il est aussitôt refoulé par celle-ci. Selon des témoins, un gendarme et une dizaine de policiers empathiques, laissent tomber des filets de larme à la vue du corps de celle qui pouvait être leur propre fille.

La petite Caro Louise Ndialle

Acte 2 : enterrement

Le deuxième moment fort est l’inhumation de la fillette. Mais avant, son corps a de nouveau été trimbalé depuis les services du gouverneur jusqu’à Munya, à l’autre extrémité de la ville, en passant par Mile 17. C’est de là que les manifestants reprennent la direction de la ville, au milieu de l’après-midi. Des militaires armés jusqu’aux dents patrouillent à bord de véhicules blindés. D’autres sont déployés à la tribune municipale, au lieu-dit OIC. Des policiers des équipes spéciales d’intervention rapide (ESIR) sont postés en face du stade de Molyko. Certains sont encagoulés. Mais tout ce dispositif de dissuasion et d’intimidation, ne fait pas perdre la face à une foule déterminée.

Aux environs de 17h30, elle est déjà massée dans un petit cimetière catholique pour l’inhumation. La dépouille inerte de l’enfant est brandie pour la dernière fois pour raviver l’émotion des populations présentes. Des femmes ne résistent pas à leur émotion et fondent en larmes. Deux prêtres catholiques sont présents pour accompagner, par leurs prières, la fillette à sa dernière demeure. Tout comme la mère de l’innocente disparue, qui prononce quelques paroles sur fond d’imprécation, avant l’ensevélissement de sa fille. La cérémonie s’achève à 18 heures. De retour du cimetière, les jeunes s’en prennent aux voitures allant en ville. Une voiture d’ambulance est contrainte de faire demi-tour, tandis que le conducteur d’un pick-up double-cabines de couleur noire manque d’être séquestré par des jeunes qui se ruent dans et à l’arrière de la voiture.

Théodore Tchopa, à Buéa [ 237online.com ]

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