Cameroun – Roger Kaffo : « Le message est que le divertissement passe avant les études »

Paul biya signe 2018

L’enseignant et secrétaire général du syndicat national autonome de l’enseignement secondaire (Snaes) relève l’impact de la décision du gouvernement sur les horaires des cours pendant la Can.

Comment comprenez-vous la décision du gouvernement de faire arrêter les cours à 13h pour leur permettre de prendre une part active à la Can?

C’est une mauvaise décision, à tous points de vue. Elle n’est pas une décision prise en bon père de famille, comme il est de principe en droit, ce qui veut dire une décision prise dans l’intérêt des élèves. Le gouvernement a agi plutôt dans l’intérêt des puissances qui organisent la Can et en tirent des retombées personnelles et individuelles colossales, il s’est fait en la circonstance l’agent commercial/marketing de la Caf. Le calendrier de cet événement autrefois programmé en juin laissait au moins aux élèves le bénéfice d’une année scolaire ordinaire, sereine. En le déplaçant au mois de janvier, la Caf privilégiait déjà les enjeux financiers sur ceux d’éducation et tirait de fait un boulet de canon dans l’aile du calendrier scolaire des pays organisateurs. Mais, il y a eu une tentative d’atténuation dont nous aurions pu profiter: les matches ne commencent qu’à 17h et seules les classes d’après-midi des quelques établissements à mi-temps ou à double flux pouvaient/devaient en souffrir.

Le gouvernement en a décidé autrement : il a choisi de faire de la Can la croix des élèves camerounais, mais surtout de ceux dont les parents sont pauvres puisque l’éducation privée, explicitement, n’est pas concernée par les mesures édictées. Cette décision manque donc de discernement, mais également d’équité. Elle aurait dû ne porter que sur les villes où se jouent la Can, soit Yaoundé, Douala, Limbé, Bafoussam et Garoua : au contraire, elle s’étend même à ces villes et villages où l’absence d’électrification (plus de 50% de nos villes et villages ne seraient pas électrifiés) fait de la Can un événement inexistant. Elle aurait dû ne toucher, dans ces villes, que les établissements à double flux, c’est-à-dire une minorité statistiquement parlant : au lieu de cela, elle amalgame tous les élèves et étudiants de ces villes à l’exclusion de ceux dont les parents ont eu les moyens de les envoyer dans des institutions privées. C’est pour finir une mesure ridicule parce qu’elle a jusqu’ici échoué dans son principal objectif, celui de remplir les stades de la Can, et qu’elle a plus de chance d’atteindre un objectif qui ne lui était pas fixé, celui d’hypothéquer la qualité de l’année scolaire 2021-2022. Cerise sur le gâteau, elle consacre un incroyable privilège d’exterritorialité au bénéfice d’institutions privées laïques et confessionnelles qui peuvent se targuer de bénéficier des avantages de leur implantation sur le sol camerounais sans être obligées d’en partager les inconvénients éventuels, de pouvoir y obéir à une autre loi que celle du gouvernement camerounais.

Quel impact pour le suivi des élèves lorsqu’on sait tous les désagréments déjà causés par le système de mi-temps?

Le premier impact est symbolique et psychologique et en cela, il est très difficile à atténuer a posteriori : cette décision murmure en effet aux élèves et aux enseignants, subliminalement, qu’ils ne sont pas obligés de se tuer à l’effort, de couvrir les enseignements et les programmes, que personne ne le leur demande vraiment, qu’il y a et qu’il peut y avoir, à tout moment, plus important à faire que cela, par exemple laisser tomber les classes pour aller remplir les stades, accueillir un invité de marque de ceux qui gèrent la République, etc. Il s’agit là d’une déconstruction par l’intérieur. Ensuite, l’extérieur s’ordonne simplement sur les lignes et les marques mises en place par ce processus. Comment réprimander un élève pour retard ou absence après la Can quand on lui a fait comprendre que les matches de football peuvent passer avant les cours ? Difficile. La même question est valable pour les enseignants.

Plus concrètement, il va y avoir réduction des quotas horaires par matière, contraction des plages d’enseignement qui passent déjà, ici et là, de 55mn à 45, parfois à 35mn (on a pu avoir un exemple pour ce cas de figure à Nkongsamba). Les enseignants vont être réduits à ne donner que les grandes lignes de leurs cours aux élèves, quelquefois uniquement le plan de la leçon. Adieu l’Apc parce, voyez-vous, l’Apc est une approche pédagogique chronovore et le temps est ce qui manque le plus sur le planning de l’année scolaire camerounais cette année. Le nouvel aménagement des emplois de temps attendu va induire une période de flottement aussi bien chez les élèves que chez les enseignants. Et qui dit flottement dit hésitations, pertes de temps, erreurs d’aiguillage, absences forcées, retards incontrôlables. Le temps de s’habituer à cet aménagement, la Can sera finie et l’opération de déshabituation va induire une nouvelle période de flottement. Un dernier problème et pas des moindres : le suivi physique des élèves. Où sont-ils supposés aller pendant ces heures de « désenseignement » gracieusement offertes ? A domicile ? Aux stades ? Qui va se charger de les encadrer surtout les plus petits puisque leurs parents sont invités à aller voir les matches pour contribuer à la réussite de la Can ? Il faudrait peut-être s’attendre à une flambée de délinquance : augmentation de l’activité sexuelle incontrôlée, intensification de la consommation de stupéfiants, activités en bandes organisées.

D’aucuns parlent de l’hypothèque de l’éducation Partagez-vous cet avis?

Des bus ont fait le tour ici et là pour transporter des élèves afin de garnir les gradins des stades aux jours et heures de cours. C’est un message et il est clair : le divertissement passe avant l’étude, comme les diplômes passent avant leurs contenus. Cette année scolaire était déjà très difficile avant la Can en raison de la covid-19, des pénuries d’enseignants, d’infrastructures, d’équipements, de budgets de fonctionnement. Il va l’être encore plus en raison de la Can. Mais il faut être plus spécifique : l’acharnement véritable est sur l’enseignement public. Les écoles publiques, les Ces/Cetic et lycées d’enseignement général et technique qui fonctionnent sans salles, sans atelier, sans paquet minimum, sans enseignants, sans cartons, sur le dos des parents et l’on sait que la plupart de ceux-ci vivent en-deçà du seuil de pauvreté. L’école publique est au bord de l’asphyxie et le gouvernement, pour réussir sa Can, a décidé de tirer davantage sur la corde pour resserrer le nœud. Qu’est-ce que vous croyez qu’il en résultera ? Or nous sommes sur des tendances baissières qui prévalent depuis plusieurs années, notamment depuis le début du covid-19 : une sorte de déclin continu, ininterrompu. La fracture est en train de devenir une faille, une dérive entre ceux qui ont et peuvent payer pour que leurs enfants puissent aller à Fustel des Coulanges, à Dominique Savio ou dans des Ipes à 1 million, 2 et parfois 5 millions de francs l’an, et ceux qui n’ont pas, en tout cas qui ont de moins en moins et ne peuvent se le permettre. Au lieu d’une guerre contre la pauvreté, nous assistons à une guerre contre les pauvres. Une chaîne n’a que la force de son maillon faible. La force de notre système éducatif est aujourd’hui l’extrême précarité de son secteur public. Nous avons sous les yeux des générations entières en cours d’effondrement. C’est un sinistre et tragique privilège.

Quelles peuvent être les conséquences de cette décision sur les résultats de cette année scolaire ?

Cela dépend si vous croyez aux résultats scolaires parce que, ultimement, il ne s’agit que de proclamations officielles ritualisées. Les résultats sont en règle générale ce que le prince veut. Et si ce que le prince veut est également ce que vous voulez, profondément, alors ne vous inquiétez point. L’année scolaire n’aura que des conséquences infimes sur les résultats. Les années covid ont, paradoxalement, produit parfois de meilleurs résultats que les années « sans ». Par contre pour ce qui est des acquis scolaires, c’est autre chose, ce sera autre chose. Il va y avoir un effilochement, un amaigrissement inéluctable. Vous n’en verrez l’ampleur que dans quelques années, quand votre maison mal bâtie s’effondrera sur votre tête, quand votre médecin vous tuera avec un faux diagnostic ou une mauvaise prescription, quand les multinationales vont commencer à débarquer avec dans les soutes équipements et personnels, etc.

par Cécile Ambatinda / 237online.com

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