Cameroun – Portrait : David Abouem à Tchoyi, l’homme qui murmurait à l’oreille des présidents

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David Abouem à Tchoyi, décédé le 15 janvier 2025 à Yaoundé, incarnait une forme rare d’excellence administrative camerounaise. Selon les témoignages exclusifs recueillis par 237online.com, cet homme d’État, qui s’est éteint précisément le jour de ses 81 ans, cachait derrière sa réserve légendaire une influence considérable sur la gouvernance du Cameroun post-indépendance.

Du sable de Kribi aux couloirs du pouvoir

Né le 15 janvier 1944 sur les plages de Kribi, rien ne prédestinait ce fils du Sud à devenir l’un des architectes silencieux de l’administration camerounaise moderne. « Il nous racontait souvent comment, enfant, il marchait pieds nus sur plusieurs kilomètres pour aller à l’école« , confie un de ses anciens collaborateurs. De l’école primaire de son village en 1950 jusqu’aux bancs du collège Évangélique de Libamba (1957-1964), le jeune David forge déjà sa réputation d’excellence.

À l’Université de Yaoundé, où il décroche sa licence en Droit en 1967, ses professeurs se souviennent d’un étudiant méthodique et visionnaire. Son passage à l’ENAM, couronné par un diplôme en 1969, puis à l’IIAP de Paris, ne fait que confirmer cette trajectoire d’excellence. Mais c’est surtout sa capacité à tisser des liens durables qui le distingue.

Sa carrière au ministère de l’Administration territoriale révèle un tacticien hors pair. D’abord chef du service de la coordination, puis directeur de l’organisation du territoire, il gravit les échelons jusqu’au poste de secrétaire général dès 1972. « Il avait cette capacité unique à désamorcer les crises avant même qu’elles n’éclatent », témoigne un ancien subordonné.

L’architecte du bilinguisme camerounais

Son passage comme gouverneur des régions du Nord-Ouest puis du Sud-Ouest constitue peut-être son plus grand héritage. Dans ces régions anglophones, David Abouem à Tchoyi développe une approche unique du bilinguisme institutionnel. Il instaure des pratiques administratives novatrices qui influencent encore aujourd’hui la Commission nationale du bilinguisme et du multiculturalisme, dont il était membre jusqu’à son décès.

Sa nomination comme secrétaire général à la présidence de la République le 4 février 1984 marque l’apogée de sa carrière. Dans ce rôle crucial, il devient l’homme qui murmure à l’oreille du président. Son style de gestion, alliant fermeté et diplomatie, transforme profondément le fonctionnement de la présidence.

Le passage au ministère : une parenthèse révélatrice

Son mandat de ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique (1985-1986) révèle une autre facette de sa personnalité. Il y impulse des réformes audacieuses, notamment dans la gouvernance universitaire, dont certaines restent d’actualité.

La symétrie troublante de son départ, survenu le jour même de son 81ᵉ anniversaire, ajoute une dimension presque mystique à son parcours. Cinq jours avant sa disparition, lors de la cérémonie de présentation des vœux au président Paul Biya, il avait montré des signes de fatigue inhabituelle. « Il transpirait abondamment mais insistait pour rester jusqu’au bout, fidèle à son sens du devoir », rapporte un témoin.

L’héritage d’un bâtisseur discret

Au-delà des titres et des fonctions, David Abouem à Tchoyi laisse l’héritage d’un homme d’État qui a su naviguer dans les eaux troubles de la haute administration sans jamais perdre son intégrité. Son parcours, du sable de Kribi aux lambris dorés du palais d’Etoudi, illustre une vision unique du service public.

Sa disparition survient à un moment où le Cameroun cherche à redéfinir son modèle de gouvernance. Comme le souligne un haut fonctionnaire sous couvert d’anonymat : « Il emporte avec lui une certaine idée de l’excellence administrative camerounaise ».

Par Atangana Mvondo Paul pour 237online.com

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