Cameroun: Paul Biya, vraiment seul ?

Même s’il est présenté comme de plus en plus distant du pouvoir voire isolé, le chef de l’Etat n’a en réalité pas changé :il décide de tout lui-même, et souvent tout seul.[pagebreak]Le 20 mai, la parade protocolaire aura droit de cité. Si Paul Biya a l’obligation de se soumettre au rituel militaire lors du défilé qu’on devine déjà aux couleurs de la synergie armée-nation contre BokoHaram, la soirée de gala qu’il offre le soir en le palais présidentiel est sa cure de pouvoir. C’est là, au milieu de son monde affamé de sa parole, avide d’un geste de familiarité, attentif au moindre de ses mouvements, qu’il sent dans son cou le souffle agréable de son ascendant, de son aura sur ce sérail qu’il a pétri à force de nominations. Depuis 32 ans, Paul Biya utilise ce moment sublime d’affirmation de son pouvoir que la République lui offre, dans cet antre doré où se niche une puissance tant de fois exprimée dans les lois, les décrets et les discours. Ce saint des saints, si à portée de main pour beaucoup, qu’ils foulent et où ils se défoulent le temps d’une soirée, n’est qu’un leurre que le président présente, un miroir aux alouettes,qui sert à capter les ondes de convoitise et d’ambition afin de mieux les éteindre. C’est de cette salle des banquets que beaucoup des visiteurs sont rentrés complètement fascinés, c’est là qu’ils ont compris, dans la brillance de son regard, que Paul Biya ne lâchera pas le morceau de sitôt.

La solitude du pouvoir
Mais dès que les lampions s’éteignent, et que ses milliers de visiteurs n’en vont impressionnés par les dorures du palais, Paul Biya, au moment de retrouver ses appartements privés, doit à nouveau faire face à la solitude du pouvoir, dans laquelle sa fonction l’installe. Les décèssuccessifs de ses « amis » ces dernières années, à l’exemple de Ferdinand Léopold Oyono, René Owona, AndzéTsoungui, Albert Mva’a, BenaeMpecke, etc., l’ontconsidérablement affectés par le vide qu’ils ont créé autour de lui. Paul Biya n’a plus jamais déféré autant de pourcentage de confiance, ne s’autorisant que quelques souffleurs, visiteurs du soir et hommes lige. Depuis qu’il est entré dans la seconde moitié de son dernier septennat, beaucoup de fantasmes fusent du palais d’Etoudi. L’homme serait coupé de tout, se réfugiant beaucoup trop souvent à Mvomeka, son village natal, quand il n’est pas à Genève en Suisse. Selon cette thèse, Paul Biya délaisserait même son pouvoir au bénéfice de quelques hommes de confiance qui seraient les vrais dépositaires des rênes du pays. Il ne serait plus à la manœuvre parce que fatigué, vieilli et usé.
Le chef de l’Etat a aidé à alimenter cette perception. Jeudi 14 mai par exemple, alors que le président du CICR (Comité international de la croix rouge), Peter Maurer, en visite au Cameroun, se prépare à être reçu par Paul Biya, selon un agenda bien convenu, l’hôte est informé en chemin que le Président ne s’entretiendra qu’avec Bernard Cazeneuve, ministre français de l’Intérieur. Déjà reçu par le PM, il est invité à retourner à l’immeuble Etoile pour une nouvelle audience avec Philemon Yang, cette fois au nom du chef de l’Etat. Peter Maurer a dû se demander ce qu’il avait fait pour mériter pareil traitement. Autre exemple : son refus de former un nouveau gouvernement depuis les élections législatives de 2013, qui donne l’image de l’entêtement d’un vieux gâteux, dépassé par une réalité dont il a perdu les repères. Ou encore son absence à toutes les cérémonies d’hommage aux soldats tombés sur le champ d’honneur de la guerre contre BokoHaram. Ou encore sa fameuse déclaration le 17 mai 2014 à Paris, quand il laisse naïvement échapper, après une attaque de BokoHaram : « Plus généralement, ils attaquent la nuit, à partir de minuit, une heure dumatin. Combien d’unités sont en éveil à ce moment-là ? Et puis, ils observent et profitentde la fluidité, de la liberté dans le pays pour envoyer des observateurs le jour. Ils utilisentdonc l’effet de surprise et la supériorité numérique. Là où vous avez quinze soldats, ilsenvoient cent personnes avec un armement lourd. »

Bolloré attend, les autres aussi
Ceux qui voient dans cette succession de lacunes un affaiblissement du vieil homme ont tort. Parce que Paul Biya n’a rien lâché de son pouvoir en plus de trente ans. Ces dernières années sont même celles d’un affermissement, d’une concentration de ce pouvoir, sous la peur de finir comme Bourguiba : dans un palais délocalisé, avec des dossiers fictifs et des conseillers factices. Alors il décide de tout. Le débat actuel sur la reconduction de l’entraineur Volker Finke des Lions indomptables montre bien que le centre de décisions est à Etoudi, « même pour la composition de l’équipe nationale », glisse un habitué du Palais.Le dossier de la concession du terminal à conteneurs du port de Kribi est aussi une illustration que Paul Biya suit « ses » dossiers. Il a confié au Premier ministre qu’il ne souhaitait pas y retrouver le groupe Bolloré, en vertu de la sagesse qui veut qu’on ne mette pas tous ses œufs dans un même panier. Aussi le dossier de celui qui gère déjà le terminal à conteneur du port de Douala a-t-il été mis à l’écart par la commission spéciale d’examen des candidatures. Mais, au président français Hollande puis au ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et, jeudi 14 mai,au ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, il a dit que Bolloré n’avait pas de souci à se faire. C’est donc Paul Biya qui décidera, en fonction de son calendrier et de ses intérêts. Le dossier est sur sa table. Il attend.
Sur la ratification de l’APE (Accord de partenariat économique) intérimaire, le présidenta tiré un certain plaisir à voir la Commission européenne se plier en quatre pour que le Cameroun ratifie. Ses conseillers, son gouvernement et l’opinion publique étaient divisés sur cette question, les partisans de la non-ratification étant en ballotage favorable. Les autres pays de l’Afrique centrale, entité négociante avec l’Union européenne, sont toujours défavorables à cet APE, mais Paul Biya va prendre la décision de la ratification, mais c’est son ministre de l’Economie NganouDjoumessiqui va subir les critiques. Paul Biya décide ainsi sur l’itinérairedes autoroutes Yaoundé-Douala et Yaoundé Nsimalen, sur les logements sociaux, sur l’emplacement des stades de football, sur qui doit être président à la Fecafoot, etc. C’est encore lui qui a décidé du moment de l’entrée du Tchad aux côtés du Cameroun dans la guerre contre BokoHaram, après un coup de fil à son « jeune frère » Idriss DébyItno, qui a foncé tête baissée sans demander son reste.

Le pouvoir, c’est moi
« La technique du chef, c’est le mode furtif : il pilote en sous-main les dossiers sensibles et laisse les ministres prendre les coups quand ça tourne au vinaigre», confie un membre de son entourage. Aussi les ministres en réfèrent-ils toujours au président de la République, même sur le plus petit des arbitrages. Mais Paul Biya n’est pas fermé à ses conseillers. « Il s’assure juste qu’il a le dernier mot. Il arrive qu’il prenne une décision incohérente seulement pour prouver qui est le chef », assure un habitué d’Etoudi. Comme avec ce remaniement ministériel qui ne vient pas. Ce système présidentiel centralisé a créé un second pôle gouvernemental au palais de l’Unité. Ce qui confère un pouvoir, réel ou prêté, aux collaborateurs du Président. Ses conseillers techniques sont des quasi-ministres et son SGPR parfois qualifié de vice-président ou de vrai Premier ministre. Seulement, bien peu ont le courage de le contrarier et préfèrent lui cacher le mauvais côté des dossiers pour échapper à sa colère.
Paul Biya gouverne. Il a toujours eu un exercice solitaire du pouvoir et un circuit de consultation cloisonné. En cela, depuis plus de trente ans, il n’a pas changé. C’est pour cette raison que les débats sur son départ du pouvoir en 2018 amusent ses collaborateurs, qui ne voient pas chez lui le moindre signe que le temps du repos est proche.

Parfait N. Siki

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