Cameroun « Ne dure pas au pouvoir qui veut mais qui peut »: Boutade ou coup de Maître ? Analyse Rhétorique de la célèbre formule de Paul Biya

Lloyd Bitzer, gourou des études de rhétorique, pose comme préalable à toute communication, d’identifier la « situation rhétorique » qui s’articule autour de trois pôles : un manque appelant une décision urgente, un public composé d’auditeurs capables d’agir et un ensemble de contraintes sociales qui déterminent le type de réponse nécessaire.Dans le cas particulier de la coopération entre la France et le Cameroun, la relation est souvent houleuse, suspicieuse, tendue. Viennent s’ajouter les accusations portées contre Paul Biya sur le caractère dictatorial de son règne et le non respect des Droits de l’Homme. C’est dans ce contexte qu’est intervenue, la semaine dernière, la visite de Francois Hollande au Cameroun. Occasion idoine pour une petite explication entre « amis ».
Face à son homologue Français, à la presse nationale et hexagonale ouvertement critiques par rapports à sa gestion globale du Cameroun, Paul Biya tenait une occasion en or pour élucider ses intentions, apporter des explications sur un certain nombre de points d’achoppements.
Mais il était surtout conscient qu’il ne pouvait éviter la question de son avenir politique en tant que Chef d’Etat au terme de son mandat actuel et à l’orée de la prochaine consultation présidentielle de 2018. A cette dernière question justement, le locataire d’Etoudi va puiser dans le répertoire des petites phrases dont lui seul a le secret et qui jonchent chacune des ses interventions décisives depuis son accession au pouvoir en 1982.
Il va se fendre, lapidaire, péremptoire d’une réponse certainement maintes fois récitée pour marquer les esprits et reprendre la main : «[i] ne dure pas au pouvoir qui veut mais qui peut.[/i] » Il n’en fallait pas plus pour réveiller tous les griots du Renouveau et les Camerounais en général qui ne tarissent pas d’éloges pour le « vieux sage » qui aurait donné une belle leçon de bravoure, de maitrise, de compétence au monde entier.
Mais au-delà de ce tableau dithyrambique, quelle analyse rhétorique peut être faite de cette formule ? Au-delà du sens commun qu’on peut lui accorder, quelles implications profondes associer à cette sortie du locataire d’Etoudi ? Pour les déceler et les élucider, nous allons passer la formule de Biya au crible de la trilogie rhétoricienne conçue et développée par Aristote : l’ethos, le pathos et le logos.
L’Ethos « [i]est l’image que l’orateur ou l’auteur du discours donne de lui-même à travers son acte de communication. Il rassemble les notations relatives à l’attitude que l’auteur du discours doit adopter pour s’attirer la bienveillance des destinataires. Cette attitude doit être faite de modestie, de bon sens, d’attention aux destinataires.[/i]» Il s’agit donc ni plus ni moins du recours à l’affectif qui se traduit dans l’object de cette analyse par l’attitude globale de Paul Biya quand il a été question d’assener sa vérité : il était souriant, a parlé posément.
Il a surtout longuement orienté son regard dans tous les coins de la salle pour fixer l’auditoire afin de s’attirer la sympathie de celui-ci mais aussi afin de marquer le moment et de susciter des approbations. Son objectif a-t-il été atteint ? En termes de technique discursive, l’homme a démontré son savoir-faire acquis grâce à ses longues années d’expérience.
Il a fait étalage de sa maitrise de la tonalité dans le discours, de l’emphase, de la présence effective et globale face aux objectifs des cameras. D’un point du vue de l’ethos l’on peut dire que Paul Biya, par rapport à l’attente de ses affidés, aura dominé son sujet. Comme toujours, diraient-ils.
Seul hic, sa posture manquait cruellement de modestie et pourrait même être interprétée comme condescendante face à un invité, chroniquement impopulaire, incertain de pouvoir briguer un deuxième mandat. La bienséance aurait donc du prévaloir, celle imposant à Biya une once de modestie dans ce qui s’assimilerait mieux à une boutade de septuagénaire qu’à un éclat de génie.
Le pathos, qui recoure lui aussi à l’affectif mais dans un registre différent, « [i]rassemble les notations visant à éveiller les passions de l’auditoire (colère, crainte, pitié, enthousiasme.)[/i] » Autrement dit, il a pour objectif premier de faire surgir la charge émotionnelle du discours. Celle-ci peut notamment prendre la forme d’apostrophes véhémentes ou encore d’exclamations, de sous-entendus, de populisme.
Avec sa réponse lapidaire «[i] ne dure pas au pouvoir qui veut mais qui peut[/i] », Paul Biya va puiser dans le jargon de l’homme de la rue Camerounais, faisant usage d’une formule de trottoir que se balanceraient volontiers les milliers de désœuvrés que comptent les rues de nos villes, dans l’optique d’en appeler à ses compatriotes,dans leur diversité, seuls garants, selon-lui de sa longévité au pouvoir grâce à leur prétendue confiance éternellement renouvelée. Cette posture aiguise ainsi de facto le sentiment de nationalisme qui sommeille en chaque Camerounais permettant surtout à l’auteur de bénéficier de la sympathie et de l’adhésion collectives.
Ce n’est plus le fonds qui compte, mais plutôt l’opposition claire à des prétendus intérêts étrangers qui voudraient dicter au Cameroun, Etat souverain, les modalités de son fonctionnement politique. S’il est vrai que le sentiment antifrançais est largement répandu, Paul Biya semble cependant négliger l’effet d’indifférence, de raillerie que suscitent ses rares interventions du fait d’abord de leur vacuitématérielle et de leur redondance devenue ennuyeuse.
Le Logos renvoie au recours à l’argumentation rationnelle, objective avec pour dessein de convaincre de la pertinence de son discours. C’est sur ce troisième élément rhétorique que nous allons nous attarder le plus. Dans l’esprit de Paul Biya, sa longévité au pouvoir est le fait de l’enracinement démocratique au Cameroun et de l’adhésion massive des camerounais à son projet.
Elle serait aussi la résultante du sentiment de reconnaissance que lui témoignerait les Camerounais pour les nombreuses promesses de « [i]grandes ambitions, grandes réalisations et émergence[/i] » qu’il rabâche dans ses rares sorties médiatiques. Cette longévité serait aussi due aux multiples succès que lui attribuent ses affidés en termes d’Etat de droit, de respect des Droits de l’Homme, de consolidation institutionnelle et de libertés fondamentales. Ainsi donc, Hollande ne devrait pas être réélu parce qu’il ne lui arriverait pas à la cheville dans toutes les catégories suscitées. A voir !
Une approche moins pédante et auto-masturbatrice lui ferait pourtant découvrir une réalité camerounaise beaucoup moins idyllique. Les manifestations contre la vie chère de 2008 nous ont démontré à satiété le caractère barbare de ce régime qui n’a pas hésité à envoyer sa soldatesque massacrer des camerounais au seul motif qu’ils en avaient mare d’être dupés et osaient le scander comme le firent les femmes Russes le 8 mars 1917 dans les rues de Saint Pétersbourg.
Elle permettrait à Paul Biya de se rendre compte que la démocratie Camerounaise est une mascarade, un système oùtout est mis en œuvre dans le seul but de pérenniser la mainmised’un clan de prévaricateurs. En période électorale, la quasi totalitédes services publics se vide de leur personnel car réquisitionné pour les besoins de campagne du parti-état RDPC.
Et que dire enfin des performances économiques qui pourraient justifier la grande arrogance du locataire d’Etoudi ? Ici, point besoin d’aller chercher loin. Paul Biya s’est chargé lui-même de résumer la situation dans son adresse du 31 décembre 2013 : «[i]Nous disposons, disait-il alors, d’une stratégie pour la croissance et l’emploi qui indique la voie à suivre pour atteindre nos objectifs.[/i] »
Ce premier constat établi, la suite laisse songeur… « [i]Mais d’où vient-il donc, s’interroge-t-il, que l’action de l’Etat, dans certains secteurs de notre économie, paraisse parfois manquer de cohérence et de lisibilité ? Pourquoi, dans bien des cas, les délais de prise de décision constituent-ils encore des goulots d’étranglement dans la mise en œuvre des projets ? Comment expliquer qu’aucune région de notre territoire ne puisse afficher un taux d’exécution du budget d’investissement public supérieur à 50 % ? Enfin, il est permis de s’interroger sur l’utilité de certaines commissions de suivi de projets, qui ne débouchent sur aucune décision.[/i] »
Dans une autre adresse à la nation un an plus tôt, le 31 décembre 2012 en l’occurrence, Paul Biya, faisait une fois de plus étalage de son savoir-faire en termes de réalisations concrètes : « [i]Je suis bien conscient en effet que nous devons encore compter avec l’inertie, l’incompétence, voire la malveillance de certains qui freinent notre redressement. S’y ajoutent la corruption sous diverses formes et la fraude dans la passation des marchés publics. […]Les dérèglements en question sont d’autant plus condamnables qu’une partie appréciable de notre population connaît encore des conditions de vie difficiles.[/i] »
La politique pour d’aucuns c’est l’art du mensonge, des promesses non tenues, de la brutalité, du pédantisme, du népotisme et du pourrissement avec en toile de fond la tentation de s’autoproclamer démiurge. Elle devrait pourtant être chose : le moyen par excellencepour faire don de soi à la nation dans une approche de consolidation de nos institutions pour une démocratie véritable, de promotion économique, de respect des hommes et de femmes qui peuplent notre pays. La politique devrait permettre d’amorcer l’esquisse du rêve Camerounais : celui d’une nation besogneuse, disciplinée, consciente de ses atouts et de ses faiblesses. La formule est utile enpolitique mais elle ne peut pas résumer cette dernière. Surtout quand la formule est tirée par les cheveux !

[b]cameroonvoice : Hervé Blaise Menguele[/b]

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