Société

Cameroun : Le masque Babungo ou l’histoire des rois artisans

Deux masques d’intronisation et un siège royal de cette chefferie de la commune de Babessi dans le Nord-ouest ont été exposés à l’Ifc-Yaoundé et invitent les visiteurs à la découverte de ce royaume.

Maïnata Bouh-Mana a l’air hypnotisée par ce qui se déploie sous ses yeux. Son regard curieux de férue d’art s’arrête avec intérêt sur chaque objet présenté. L’exposition : « Sur la route du musée du Quai Branly : du visible à l’invisible », bat son plein depuis le 10 janvier. Elle est organisée par le programme Route des Chefferies en partenariat avec l’Institut français du Cameroun. Des visiteurs vont et viennent dans le hall de l’Institut, à la découverte d’un pan du patrimoine des 4 aires culturelles du Cameroun. L’intérêt de la jolie métisse se porte particulièrement sur les objets rituels. Il y en a plusieurs exposés comme le masque royal Tukah, objet emblématique de la chefferie Bamendou, lemasque d’intronisation Babungo et bien d’autres. « Babungo, c’est où ? », demande un jeune homme qui, sans doute satisfait de la qualité des selfies pris devant l’exposition, décide de s’y intéresser plus longuement.

Société secrète

Le regard de l’étudiant s’est attardé devant un masque en bois noir. C’est celui de la société secrète Tsifon de la chefferie Babungo située dans le département de Ngo-Ketunjia, région du Nord-ouest. Il est présenté par les experts en conservation comme un masque anthropomorphe. Le bas de la sculpture représente le visage d’un homme aux yeux pénétrants et au nez proéminent. Le haut forme une sorte de tour composée d’une dizaine de petites sculptures d’hommes qui se tiennent par la main. « On dirait qu’ils sont accroupis », observe notre interlocuteur.« C’est exactement cela », assure la princesse Botinyui, que nous retrouvons quelques heures plus tard dans sa galerie d’art à Bastos juste en face de l’église orthodoxe. Princesse Botinyui, est la sœur, « même père, même mère », tient-elle à préciser, de l’actuel Fon de Babungo, sa majesté Ndofoa Nzofoa lll. Certains masques exposés par la Route de chefferies ont été prêtés par elle.

« Le masque de la société secrète Tsifon est au centre des décisions prises au sein du royaume », explique Stephanie Dongmo, directrice des opérations du programme Route des chefferies. La princesse Botinyui souligne la symbolique de ce masque. « Les sociétés secrètes jouent un rôle important dans la chefferie Babungo. La société secrète Tsifon se réunit une fois par semaine autour de ce masque pour parler des affaires du village, celles concernant le roi. Les membres font des propositions au roi et se chargent généralement d’annoncer celles adoptéespar ce dernier à la population » , explique l’antiquaire en montrant au reporter une image en noir et blanc datant du début du 20ème siècle, où l’on voit des hommes au torse nu, une jupe en ndop autour des reins, accroupis en cercle, la tête légèrement baissée comme pour éviter que leurs paroles ne soient attendues des non-initiés.

« Les membres du Tsifon se réunissent loin du village. Et à ce moment, la population reste tranquille au village », ajoute la princesse Botinyui, relevant au passage l’organisation hiérarchisée du royaume Babungo, où le secret est un arme, et aussi pour celui qui le détient, l’expression de sa puissance, de sa haute place dans la chefferie. « Les sociétés secrètes sont l’expression de la puissance des initiés qui protègent Babungo », corrobore Fabiola Écot Ayissi. La directrice du Centre international pour le patrimoine culturel et artistique (Cipca), connaît bien l’histoire culturelle de Babungo pour avoir organisé une exposition sur l’art de ce royaume en 2019 à Yaoundé.

A Babungo, les sociétés secrètes renforcent le pouvoir du roi. On comprend dès lors pourquoi à l’Ifc, l’un des masques ne pouvait être présenté sans l’autre : celui de l’intronisation du Roi. Il s’agit également d’un masque en bois sculpté dans un style expressionniste, avec coiffure ajourée. Cette coiffure est chargée de symboles car elle reproduit un des totems de la chefferie Babungo (le lézard) et les protecteurs du roi (initiés). Si le masque de la société secrète Tsifon présente un homme au regard scrutateur, l’expression du masque d’intronisation du roi Babungo est plutôt sévère. « Effrayant », pense plutôt notre visiteur. Avec ses yeux effilés, ses joues boursouflées, son long nez et ses narines qui semblent soufflées, on peut penser que ce masque a été sculpté pendant un moment de colère du roi. « Le masque exprime simplement la toute-puissance du roi. Mon père, le chef Zofoa II avait 107 femmes qui lui ont donné 512 enfants, parmi lesquels il a choisi son héritier. Vous comprenez donc qu’il ne suffit pas d’être le fils du Fon pour être roi. Avant d’être préparé à la fonction, il faut y être destiné. Cette fonction a aussi une dimension spirituelle », fait savoir la princesse Babungo.

Le bois sacré

Dans les Grassfields, le chef est presque vénéré. La société est hiérarchisée et chaque individu occupe une place précise. Le chef est le garant de la cohésion sociale. La vie du village ou de la commune s’organise à partir de la chefferie. La toute-puissance du chef confère également à celle qui lui a donné vie, une place particulière dans cette chefferie.
A l’Ifc de Yaoundé, le tabouret d’une reine-mère Babungo est exposé. Il s’agit du seul objet qui évoque, dans le cadre de cette exposition, la place des femmes dans les chefferies des Grassfields. Peut-être s’agit-il du siège royal de la reine Afiqué, dernière épouse du roi Saké ll, père du roi Zofoa II et grand-père de l’actuel Fon Ndofoa Zofoa III, qui vécut pendant la première moitié du 20ème siècle. La confirmation ne nous a pas été donnée.

« Ce trône est muni d’un pose-pieds. La reine-mère s’assoit uniquement pendant les grandes cérémonies. Ce n’est pas tous les jours qu’on le sort », explique Stéphanie Dongmo. Le siège royal est décoré de divers objets comme le gong, instrument de musique très utilisé dans les Grassfields. D’autres éléments assez difficiles à identifier font penser aux astres comme le soleil. La reine-mère est celle qui apporte la joie (gong), celle qui éclaire et conseille le roi, son fils et les autres femmes du royaume (soleil).

« Le siège royal de la reine-mère et le pose pieds sont également en bois. Ce n’est pas n’importe quel bois qui était utilisé pour sculpter ces masques et sièges royaux. On utilisait un bois sacré comme l’iroko », révèle la princesse Botinyui. La sculpture du bois a visiblement occupé et occupe toujours une place importante à Babungo, qui fut pourtant le centre le plus important en production du fer du Cameroun à une époque. «A Babungo, les rois sont artisans de père en fils. La production artistique est très riche et il existe une véritable démarche de valorisation de ce patrimoine », dit Fabiola Écot Ayissi, la directrice du Cipca.

Le regard perdu sur une photographie en noir et blanc de son père, la princesse Botinyui raconte : « Mon père était sculpteur comme l’ont été avant lui, d’autres rois. Chaque fon a introduit ou encouragé le travail d’une matière précise », dit la princesse, elle aussi artiste. « Je suis peintre. Le roi Zofoa l qui régna pendant 102 ans était un maître du fer. Le Fon Nyichikau qui le succède était guérisseur traditionnel et sculpteur. Aujourd’hui dans notre musée Babungo, nous avons près de 3000 objets du quotidien et des moments exceptionnels de la vie de la chefferie », dit-elle avec fierté. C’était donc ça, derrière le sourire du masque (le visible), l’histoire de Babungo, ses rois sculpteurs et ses artisans talentueux (l’invisible) qui ont trouvé dans la création artistique, le moyen de consolider leur pouvoir physique, surnaturel et de se raconter au monde.

Elsa Kane / 237online.com

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