Cameroun : La corruption n’est pas un mal nécessaire (Stéphane M’BAFOU)

Stéphane M’BAFOU

La corruption est le principal obstacle au développement économique et social de nos pays.

Elle freine la croissance, nuit à l’Etat de droit et entraîne un gaspillage de compétences et de ressources à nul autre pareil. La corruption enracine la médiocrité dans la société.

Selon Transparency International, la corruption est le détournement à des fins privées d’un pouvoir confié en délégation.

Entendue dans son sens strict, elle désigne le fait pour une personne investie d’une fonction déterminée, de solliciter ou d’accepter un don ou un avantage quelconque en vue d’accomplir ou de s’abstenir d’accomplir, un acte entrant dans le cadre de ses fonctions. On distingue ainsi la corruption active qui désigne le fait de proposer le don ou l’avantage quelconque à la personne investie de la fonction déterminée, de la corruption passive qui correspond au fait, pour la personne investie de la fonction déterminée, d’accepter le don ou l’avantage.

Le Cameroun qui a ratifié la Convention des Nations Unies sur la prévention et la lutte contre la corruption et signé la Convention Africaine de prévention et de lutte contre la corruption, a pris en compte cette préoccupation dans son cadre normatif, notamment le Code pénal. En effet, tout fonctionnaire ou agent public auteur ou co-auteur de corruption est susceptible d’être poursuivi conformément à l’article 134 dudit Code. Il est cependant à déplorer le fait qu’il n’existe pas de législation nationale spécifique de prévention et de lutte contre la corruption au Cameroun. Cette loi est pourtant réclamée par la société civile et les autres parties intéressées pertinentes, au rang desquelles les principaux partenaires techniques et financiers de l’Etat.

A l’observation, la corruption constitue l’un des cancers de notre société, et une entrave majeure à notre marche vers le développement. Au Cameroun nous la rencontrons à chaque coin de rue, soit en tant qu’acteur, soit en tant que victime. Le phénomène n’est pas en perte de vitesse, malgré les actions symboliques et pratiques mises en œuvre ces vingt-cinq (25) dernières années. En effet, les Camerounais donnent l’impression d’être liés les uns aux autres par un pacte de corruption implicite ou explicite selon le cas, en vertu duquel la vie en société n’aurait d’autre fin que le service d’intérêts individuels ou catégoriels, au détriment de l’intérêt général.

De fait, la corruption, qu’il s’agisse de la petite ou de la grande, obère les capacités de développement du pays. Cela se voit à travers la qualité de la dépense publique, à travers certains choix d’investissement éminemment discutables, ou encore dans le domaine de la sécurité routière. A titre d’illustration, alors que les pouvoirs publics validaient la stratégie nationale de prévention et de sécurité routière du Cameroun en 2018, un accident de la route a eu lieu sur la nationale N°4 reliant Yaoundé à Bafoussam. Cet accident a causé la mort de 31 personnes et occasionné 04 blessés graves. Les premières conclusions du Gouvernement faisaient état de ce que : a) le chauffeur ne disposait pas du permis de conduire approprié ; b) l’agence de voyage ne disposait pas d’une licence l’autorisant à exercer l’activité de transport interurbain des personnes ; c) le véhicule, chaussé de pneus usés, lesquels ont été impliqués dans sa sortie de piste, disposait d’un certificat de visite technique conforme qui lui aurait été délivré 07 jours avant l’accident.

Il faut également constater que le domaine de la commande publique constitue l’un des champs d’expérimentation les plus fertiles de la corruption dans notre pays. C’est dommage car cela affaiblit l’efficacité de l’action publique. Il conviendrait à cet égard de réviser la réglementation pour corriger les faiblesses du système des marchés publics, au regard de la tendance haussière des contentieux de l’attribution, dans lesquels les Sous-Commissions d’Analyse des Offres sont compromises. La réglementation des marchés publics, conçue et mise à jour pour faire obstacle à la corruption dans la commande publique, contribue paradoxalement à alimenter, à nourrir le phénomène, au grand dam des acteurs chargés de la régulation et du contrôle du secteur. Sont en cause les dispositions relatives à la communication des notes des soumissionnaires avant l’ouverture des offres financières, celles relatives aux délais de recours ou encore le fait que le plaignant lors d’un recours, ne reçoit que la partie du rapport d’analyse des offres qui le concerne, alors que la pratique de corruption ici peut consister à surnoter ou à couvrir les manœuvres frauduleuses d’un compétiteur autre que le plaignant, et non pas seulement à mal noter ce dernier.

Les citoyens attendent de l’administration qu’elle mette en œuvre un projet de société orienté vers le développement du pays et prenant appui sur la satisfaction de l’intérêt général. Elle ne peut pas à la place, proposer un choix de société qui banalise la corruption et fait le lit de la médiocrité. La corruption entraîne le pays dans des profondeurs abyssales. Elle révèle ce qu’il y a de plus perfide en nous, elle sape les fondements de la société, érige en norme le vol et la tricherie, elle met la médiocrité au pinacle, elle tue aussi, sur les routes, dans les hôpitaux, dans des lieux insoupçonnés, et il faut en prendre clairement conscience. L’administration hélas, est pour beaucoup dans la prolifération de la corruption dans le corps social.

Les conséquences de la corruption sont perceptibles à travers la crise morale que traverse la nation, à travers certains accidents de la circulation ou encore dans la gestion des projets ou dans les choix d’investissement inutilement coûteux, et le risque est grand que les conséquences lointaines soient pires que ce que l’on pourrait imaginer. Il y a péril en la demeure, nous devons avoir le sursaut nécessaire pour bâtir ensemble une société plus vertueuse, normée, une société dans laquelle la règle prime. En effet, la corruption entraîne inexorablement le pays dans un chaos social, et obère nos capacités de développement comme cela a déjà été évoqué.

A la question de savoir la raison pour laquelle la corruption prospère autant sous nos cieux, la réponse qui vient à l’esprit de l’auteur de ces lignes, est que les Camerounais sont invariablement liés les uns aux autres par le pacte de corruption évoqué plus haut, lequel favorise un consensus tacite sur le fait que la corruption jouerait un rôle de régulation sociale, de répartition de la richesse. En effet la corruption apparaît au Cameroun comme un comportement rationnel et calculé, présent dans toutes les strates de la société. A dire vrai, la prévarication et la monétarisation des relations sociales ont atteint leur niveau le plus haut depuis l’indépendance, au point de renouveler l’hypothèse de l’Etat néo-patrimonial dont l’Afrique au demeurant n’est pas seule coutumière, même si elle en est le terreau le plus fertile. Classé pays le plus corrompu au monde en 1998 et 1999 par Transparency International, le pays a depuis lors créé des institutions chargées de lutter contre ce fléau, et a également renforcé le cadre juridique y relatif. Cependant, en dépit de ces mesures, le Cameroun reste l’un des pays les plus corrompus au monde (34e) d’après le classement 2021 de TI, accréditant ainsi l’impression selon laquelle son classement peu enviable par TI, parait au fond assumé, en dépit des discours de convenance des autorités. A cet égard, le bilan de la Commission Nationale Anti-Corruption créée en 2006 paraît plutôt maigre, au point que l’on pourrait être tenté de questionner son utilité réelle.

Il nous faut prendre conscience de ce que la corruption est le principal obstacle au développement économique et social de notre pays. En effet, elle freine la croissance économique, nuit à l’état de droit et entraîne un gaspillage de compétences et de ressources à nul autre pareil. Lorsqu’elle fragilise les structures chargées de la sécurité et de l’ordre public, la corruption peut poser des problèmes de sécurité nationale. Lorsqu’elle devient omniprésente, elle empêche le secteur public de remplir sa mission ainsi que les entreprises de réaliser leur potentiel. La corruption détourne des fonds destinés aux services essentiels, notamment les soins de santé, d’éducation, etc. En cela, elle pénalise en premier lieu les plus fragiles d’entre nous, particulièrement les Camerounais économiquement faibles.

Contrairement à une idée reçue, les véritables entrepreneurs abhorrent la corruption, ne serait-ce parce qu’elle augmente le coût de l’activité économique. La corruption dans le monde des affaires est sujet courant, et quasiment toutes les entreprises y sont confrontées, qu’elles soient grandes, moyennes ou petites. Si la corruption s’inscrit clairement à l’encontre de l’éthique des affaires, certains investisseurs diront cependant qu’elle est nécessaire pour réussir ses projets notamment dans un pays comme le nôtre, arguant qu’une entreprise qui refuserait de la pratiquer au nom de l’éthique verrait ipso facto ses chances de réussite fondre comme neige au soleil. Un investisseur dans notre société doit-il être obligé de choisir entre performance et éthique des affaires ? Est-ce à dire qu’il est impossible de réussir sans recourir à des pratiques corruptives ? C’est contre cette doxa qu’il faudrait s’insurger.

Il faut déplorer que malgré les efforts de certains acteurs, il n’existe pas encore une masse critique permettant d’impulser une véritable dynamique anti-corruption, le plus grand nombre étant persuadé (à tort) que les avantages de la corruption sont plus importants à leur échelle, que ses inconvénients. Parmi les solutions à mettre en œuvre, outre l’éducation populaire et la sanction systématique des actes de corruption, il convient d’envisager de revaloriser significativement des salaires des fonctionnaires et agents de l’Etat. Cette mesure permettrait de diminuer les initiatives de corruption dont les cibles sont les usagers ou les prestataires de l’administration. Elle permettrait également de réduire les atteintes à la fortune publique.

Il faut dire pour alarmer le corps social sur ce phénomène que l’on a fini par banaliser, que le coût moral de la corruption peut être fatal à notre société, tant ce phénomène attaque et dynamite les fondations que sont nos normes, nos principes et nos valeurs cardinales. De surcroît, la corruption enracine la médiocrité dans la société, ce qui constitue un autre péril grave pour la nation, particulièrement pour la jeunesse, en perte de repères, et pour les personnes en situation de responsabilité. A cet égard, sans chercher à jeter l’anathème sur l’ensemble des serviteurs de l’Etat, il convient d’appeler l’attention des autorités publiques sur le fait que la corruption des agents publics constitue une entrave majeure à la capacité du gouvernement à satisfaire les besoins fondamentaux des citoyens. A ce titre les décideurs plus que quiconque, ont intérêt à lutter contre ce phénomène. En effet, la corruption limite la capacité des gouvernements à servir efficacement les citoyens, elle fragilise la subordination au droit, elle affaiblit les institutions publiques et érode la confiance dans les dirigeants. Elle doit être réprimée sans ambages, elle n’est pas une fatalité, encore moins un ‘‘mal nécessaire’’.

237online.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *