Cameroun – Footballeurs: De la gloire à la galère

Au moment où le football rend des hommes multimilliardaires, ceux l’ayant pratiqué ce sport dans les années 80, 90 sont dans la rue. Au Cameroun, certains footballeurs ont prévu leurs vieux jours, d’autres non. [pagebreak]Après la célébrité sur les stades et la gloire en société, ils ne sont qu’une poignée à avoir réussi leur reconversion. Les autres tirent le diable par la queue.
Imaginez un Stéphane Mbia, un Vincent Aboubakar ou un Nicolas Nkoulou faire la manche en 2040. Imaginez un Alexandre Song, un Choupo-Moting en 2050 quémander des pièces aux passants pour emprunter un taxi au carrefour Mvog-Mbi, à Yaoundé parce que les zéros qui s’amoncelaient dans leurs comptes ont miraculeusement disparu des banques suisses, françaises ou américaines. Imaginez un Lion indomptable des années 2000 sortir ses griffes en public pour une modique somme d’argent parce qu’ayant raté sa reconversion.
Vingt-trois ans après de riches carrières, après avoir réussi à inscrire leur nom dans l’Histoire en battant l’Argentine de Diego Maradona (1-0), en Italie en 1990, plusieurs anciennes gloires du football camerounais n’en mènent pas large sur le plan financier. L’impécuniosité a emporté certains dans la tombe. D’aucuns parleraient d’une vie consumée par les deux bouts.
Qu’est-ce qui peut, par exemple, expliquer qu’un Isaac Bassoua, ancienne gloire de la sélection de football, mène aujourd’hui une vie de Camerounais ordinaire, aux antipodes de la star qu’il a été voici quelques années seulement ? «C’est à cause d’anciens footballeurs, qui sont entrés à la Fédération camerounaise de football (Fécafoot) avant les autres, que nombre d’anciennes gloires vivent dans des conditions difficiles aujourd’hui», accuse Issac Bassoua. Selon lui, lorsque Mohammed Iya, alors président de ladite instance, s’est entouré d’anciennes gloires, il était dit que ces derniers travailleraient pour la cause commune, qu’ils se battraient pour tous les anciens footballeurs afin qu’ils ne manquent de rien pendant leurs vieux jours.
Cela n’a pas été le cas, les intéressés ayant davantage œuvré pour leurs propres comptes en banque. «C’est en 2009 que nous avons découvert qu’ils nous ont berné», s’exclame-t-il. Et d’indiquer qu’il existe un compte créé par la Fédération internationale du football association (Fifa), dans lequel sont régulièrement versés des fonds pour la cause. «Ce compte existe depuis plus de 20 ans. Nos ainés étaient au courant, ils s’en occupaient à leur manière, sans nous informer. Et ils en ont profité sans nous», regrette Issac Bassoua. C’est donc la raison pour laquelle ils auraient réussi leur reconversion, et pas les autres.

Réalité
Ancien milieu de terrain international, Emmanuel Maboang Kessack rejette ces accusations. Aujourd’hui sélectionneur des Lions indomptables Espoirs, il pense que c’est à chacun de gérer son salaire et de prévoir le futur : «Il serait trop facile de rejeter la faute sur les autres. Ils n’ont pas fait, ils devaient, mais ils ne l’ont pas fait. Nous tous avons eu des carrières, nous avons reçu des millions, c’était à chacun de gérer son dû et de prévoir sa reconversion.»
Selon Maboang Kessack, personne, mieux que les intéressés eux-mêmes, n’est mieux placé pour préparer ses vieux jours : «La reconversion se prépare pendant la carrière, et non après qu’on soit parti des pelouses. C’est pendant qu’on signe des contrats et qu’on bénéficie de vacances payées, de billets gratuits, des attentions des courtisans qu’il faut préparer son avenir.» Il y a donc une vie après les stades. Le retour à la réalité, lorsque les courtisans se font rares, que le torrent de billets de banque commence à s’assécher, que la famille prend ses distances.
«Quand votre carrière s’achève, la maison qui jadis accueillait une vingtaine de personnes se vide aussi. C’est ainsi en Afrique. Quand vous n’avez plus d’argent, certains membres de la famille ne vous tiennent plus en considération. Généralement, les personnes qui accourraient jadis à votre rencontre se détournent sur votre passage, vous cassent du sucre dans votre dos», explique un autre athlète retraité sous le sceau de l’anonymat. Parfois ajoute-t-il, «c’est votre épouse qui vous rappelle que vous ne valez plus un clou, qui vous le fait comprendre et vous l’avalez jusqu’à la lie». Pour tenter de se rattraper, on se bat en envoyant les enfants dans de bonnes écoles. Pour qu’ils ne finissent pas analphabètes, comme la plupart de leurs géniteurs, l’une des causes de leur échec.
N’ayant pas été sur les bancs, nombre d’athlètes ont manqué de vision. Arrivistes pour la plupart, patriotes jusqu’à l’âme, ils jouaient au football par passion, pour la gloire du Cameroun. Il y avait certes des millions à gagner, mais le fameux slogan «le Cameroun d’abord» était mis en avant.
Pour venir en aide aux anciennes gloires du football camerounais, «la confédération africaine de football (Caf) par le biais d’Issa Hayatou, a promis d’embaucher 24 anciens footballeurs. 12 dossiers ont déjà été déposés », apprend-on. Et au niveau de la Fécafoot, le président du Comité de normalisation, Joseph Owona, a signé une décision portant création, organisation et fonctionnement du fonds de renforcement des capacités de reconversion et de réinsertion sociale des anciens Lions indomptables. D’après l’article 2 de ladite décision, seuls «les joueurs de la sélection masculine A justifiant de dix sélections au moins dans cette équipe». Ceux «de la sélection féminine A justifiant de huit sélections au moins dans cette équipe sont considérés comme sélectionnés» sont aussi visés. L’aide qui leur sera allouée portera sur la formation aux métiers du football (entraînement, arbitrage, administration et gestion, management du sport), la formation professionnelle, la conception et la réalisation des projets. Les ressources dudit fonds seront constituées de 5% du montant net des primes allouées par la Fifa au titre de la participation du Cameroun aux phases finales de Coupe du monde ou de Coupes des confédérations, les dons et legs et toutes autres ressources qui pourraient lui être affectées.
L’actuelle génération, celle des Stéphane Mbia, Choupo Moting, Vincent Aboubakar, Benjamin Moukandjo, Frank Etoundi, Clinton Njie, Enoh Eyong, Ndy Assembe ou encore Joseph Fabrice Ondoua, ont appris de leurs parents dans la profession et ne pourront pas, présume un fin connaisseur du milieu, commettre les mêmes erreurs. Les futurs Lions, à l’instar d’André Onana Onana ou Bahebeck, ont pour leur part une obligation de résultats ; et ils le savent. «Je souhaite réussir sur le plan professionnel, mais également dans ma vie. Cela inclut une bonne organisation tous azimuts, y compris financière», confiait ainsi un nouveau venu en sélection avant la rencontre contre le Zimbabwe, comptant pour les qualifications des Jeux africains de Brazzaville. «Ils doivent absolument réussir», insiste un autre. En cas de difficultés, ils pourront toujours s’inspirer du livre de Julian Jappert, «L’accompagnement et la reconversion des sportifs de haut niveau», qui propose quelques pistes pour permettre aux sportifs encore en activité de mieux préparer leur reconversion, et surtout de la réussir.

Nadine Ndjom

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *