Cameroun – Félix Cyriaque Ebole Bola: «Les médias à capitaux privés sont les mal aimés de la République»

« La presse à capitaux privés est à l’image du pays : bâtarde, nécessiteuse, intéressée et finalement attachée à des lobbies tribaux, économiques, politiques, etc. On ne peut rien en attendre pour l’instant, puisqu’il ne lui est demandé – à ses dirigeants, je veux dire – que de manger, d’accompagner et de se taire. « [pagebreak]Emergence de la presse
Faut-il considérer ce qui est dit dans les principes journalistiques et ceux liés au rôle de la presse et du journaliste dans la société comme un Vade-mecum? C’est-à-dire un manuel de Chevet ? Rien d’autre que de la théorie. Un «truc» pour meubler la causette? C’est des préoccupations dont l’objet n’est pas exclusivement une trame de fond. La presse camerounaise devrait, doit célébrer la journée internationale de la presse.

Exit le thème. La journée dédiée à la presse pressent-elle des lendemains meilleurs? Trêve de «problématique», la question que nous adressons au président du Syndicat national des journalistes du Cameroun (Snjc), Félix Cyriaque Ebole-Bola peut participer de la rhétorique. Il s’agit d’une synthèse des préoccupations qui meublent l’espace médiatico-social au Cameroun. Triviales peut-être mais fondamentales pour le devenir de la presse et des médias camerounais mais surtout du vécu communautaire. La loi ou les lois régissant la communication sociale semblent le déterminant vers «l’émergence» tant souhaitée. Nous le disions, l’objet de cet entretien était de proposer une lecture croisée de la situation et de la condition de la presse et des médias au Cameroun. Un protocole d’interview a été adressé tour à tour à deux hauts commis de l’Etat en service au ministère de la Communication. Malheureusement, ces fonctionnaires chevronnés n’ont pas souhaité répondre favorablement à nos préoccupations. Raison pour laquelle nous publions dans les lignes qui suivent l’échange que Le Messager a eu avec le président du Snjc, qui s’est montré disponible. Les accords, la déontologie ainsi que les solutions pour faire de la presse constituent l’exercice auquel s’est livré le président du Syndicat national des journalistes du Cameroun. «Respect, règles, éthiques et déontologiques universelles en matière éditoriale et managériale sont à l’ordre du jour. Mais aussi, la fin des relations incestueuses entre les politiques et les médias. »

Félix Cyriaque Ebole Bola: «Les médias à capitaux privés sont les mal aimés de la République»

Au moment où est célébrée la Journée internationale de la presse, quel état des lieux en faites-vous ?
Je suppose que votre «état des lieux» concerne le Cameroun. Auquel cas, je dirai d’entrée de jeu qu’il vaut sans doute mieux, aujourd’hui, être ailleurs que dans la presse. Le milieu est gangrené par la précarité, une sorte de reprise en main et de répression «douce» qui ne dit pas son nom. A côté de ceci, il y a l’impossible accès aux sources d’information ou encore la profusion des «prophètes» – pour rester dans l’air du temps – qui ont envahi de temple du «plus beau métier du monde». Vous trouverez ainsi des journaux que personne n’achète, des radios que personne n’écoute, des télés que personne ne regarde. Aucun annonceur n’ose s’y aventurer, mais leur promoteurs sont logés à bonne enseigne, roulent carrosse et narguent les professionnels. A votre avis, où trouvent-ils les ressources pour entretenir leur standing ? Dans les poches de ceux qui gouvernent, qui croient leur temps venu et qui manœuvrent soit pour «abattre» l’adversaire intime, soit pour se positionner.

Est-il objectif de parler d’un bâillonnement de la presse camerounaise, ou d’agressions sur les travailleurs des médias comme le soutiennent des sources ?
Mardi dernier, l’armée a sauté sur «Aurore Plus» qui, le même jour, faisait état de vol d’armes sous scellés à Douala. Nous sommes face à un système de paix violente, d’intimidation amicale, de terreur douce.

Au-delà des lois régissant la liberté de la presse au Cameroun, ne se pose t-il pas un problème de respect de la déontologie ?
Le non respect des règles éthiques et déontologiques est endémique, mais il ne faut pas se tromper de cible. J’ai évoqué plus haut le règne de la pègre, qui fait la loi avec la bénédiction et les financements de ceux-là mêmes qui sont les premiers à crier à la presse de caniveau, lorsque leurs intérêts semblent compromis. Cherchez l’erreur. Il ne faudrait pas oublier qu’un autre cancer s’est greffé à cette plaie : le Conseil national de la communication (Cnc).

Cette histoire, plutôt que de rechercher l’adhésion de la corporation, au lieu de s’engager dans le chemin de la sensibilisation et de la responsabilisation, s’est davantage présentée comme un outil répressif aux mains de certains pontes du régime. Souvenez-vous de l’«affaire Ouest-Littoral». Une suspension de 3 mois, pour avoir dénoncé l’interdiction de tendances électorales réputées publiques, au sens de la loi y relative. Nous sommes cernés.

Quel regard portez-vous sur l’économie de la presse privée camerounaise ? Peut-on déduire que les problèmes qu’elle connaît en sont la conséquence ?
Les médias à capitaux privés sont les mal aimés de la République. On attend tout d’eux en termes de préservation de la paix sociale et des institutions et de patriotisme. Mais en même temps on les instrumentalise, on les corrompt au point que la plupart de ses dirigeants sont devenus des obligés de dignitaires, qui jouissent ainsi d’une impunité qui ne dit pas son nom face au Code du travail et au simple bon sens. La presse à capitaux privés est à l’image du pays : bâtarde, nécessiteuse, intéressée et finalement attachée à des lobbies tribaux, économiques, politiques, etc. On ne peut rien en attendre pour l’instant, puisqu’il ne lui est demandé – à ses dirigeants, je veux dire – que de manger, d’accompagner et de se taire. Elle travaille à charge ou à décharge, le reste n’étant que mise en scène mal ficelée. Mais, tout à côté, prospère une tendance que je qualifie des «mille collines». Elle nous prépare la haine tribale, la guerre interethnique et interreligieuse. Nous sommes face à une réalité aussi pernicieuse que Boko Haram, et qui demain, si rien n’est fait, pourrait conduire la République à des dérapages que je n’ose point imaginer. J’ai peur et j’ai mal à la fois.

La problématique liée à l’application de la Convention collective des journalistes reste d’actualité. Qu’est-ce qui pose problème aujourd’hui ?
Voici donc une grosse mise en scène digne de Ponce-Pilate ! Le gouvernement se targue d’avoir pu mener à bien des engagements qui lient les travailleurs à leurs patrons. Il s’en lave les mains. En face, lesdits patrons, qui au passage ont tout intérêt à conserver le statu quo et qui exigent du gouvernement le respect de ses engagements internationaux (Convention de Florence, etc.). Personne ne bouge et, je peux le dire sans risque de me tromper : cette Convention ne sera jamais appliquée, tout au moins dans sa version actuelle et en rapport avec le contexte actuel fait d’hypocrisie et de conspiration du silence.

Peut-on penser que les patrons de presse ont une responsabilité conséquente sur les problèmes que connaissent la presse et ses travailleurs au Cameroun ?
Évidemment, vous vous doutez bien ! Ces gens-là n’ont jamais intégré la notion d’entreprise, et pensent que le salaire est une faveur. La plupart de leurs entreprises ne pourront leur survivre. C’est leur «chose», et celui qui n’est pas content est prié d’aller voir ailleurs : le cercle vicieux.

Avec le recul, que peut-on retenir des Etats généraux de la communication ? Que peut-on en attendre ?
Les «Egc» de décembre 2012, le Syndicat national des journalistes a, dès le début, dénoncé une «escroquerie politique». Nous avons bruyamment manifesté à l’esplanade du Palais des congrès. C’était le procès des médias à capitaux privés, sans un mot sur le lavage de cerveau dont ceux d’en face se sont rendus les agents d’entretien. Rendez-vous compte ! Mardi et mercredi à Yaoundé, on en était encore à faire une «collecte» des observations liées à leurs résolutions, sans la moindre garantie quant à la prise en compte des nouvelles idées qui, il faut le reconnaître, sont pertinentes si je m’en tiens aux résolutions.

La structuration et le fonctionnement des organes actions suscitées ici et là et qu’on aurait tort de balayer d’un revers de la main n’ont-ils pas un impact sur l’efficacité de ceux-ci ?
Il me semble que cela va de soi, et que tout ce qui a été développé ci-dessus renvoie à un état de latence au moins suicidaire.

Quelles solutions pour moderniser et capitaliser l’efficience de la presse camerounaise ?
Les solutions : le respect, par toutes les parties, des règles éthiques et déontologiques universelles en matière éditoriale et managériale ; la fin des relations incestueuses entre les politiques et les médias (toutes obédiences confondues) ; la volonté politique des institutions de doter le Cameroun d’instruments de communication qui résistent au temps et aux hommes ; un accès équitable aux sources d’information ; la mise en place de lois et règlements permettant la constitution de véritables entreprises de presse ; un plus grand respect de l’employé, qui est le capital le plus important d’une entreprise. La liste n’est point exhaustive.

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