Cameroun: Ernest Ela Evina, directeur du Ceneema depuis 43 ans

Ernest Ela Evina Directeur Général (DG) du Centre National d’Études et d’Expérimentation du Machinisme Agricole (Ceneema), est en poste depuis 1974.
Il est le seul dirigeant en poste sur décret du premier président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo. Actuellement, il est probablement le seul en poste avec un décret du premier président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, alors que la loi sur les entreprises publiques stipule que la durée du mandat ne doit pas excéder 9 ans. Ses images publiques sont rarissimes. On pourrait qualifier Ernest Roland Ela Evina de « dernier des Mohicans ». Et ce ne serait pas à tort, puisqu’il est actuellement le seul directeur général (DG) d’une entreprise publique en poste avec un décret signé d’Ahmadou Ahidjo, ex-président du Cameroun. Ernest Ela Evina est en effet directeur général (DG) du Centre national d’études et d’expérimentation du machinisme agricole (Ceneema) depuis 1974, année de création de cette structure qui a pour mandat de mettre en œuvre la politique du gouvernement en matière de mécanisation agricole. Le caractère scandaleux de cette longévité qui bat tous les records est désormais exacerbé par son illégalité. Le parlement camerounais vient d’adopter, lors de sa session de juin, un texte de loi portant statut général des entreprises publiques qui dispose en son article 70, alinéa 2 que « le directeur général et le directeur général adjoint sont nommés pour un mandat de trois (03) ans, éventuellement renouvelable deux (02) fois », l’alinéa 3 du même article précise que « dans tous les cas, les mandats cumulés du DG et ou DGA, ne peuvent excéder neuf (09) ans ». Bien avant, la loi du 22 décembre 1999 portant statut des établissements publics et des entreprises du secteur public et parapublic stipulait déjà, dans son article 47, alinéa 1, que « les directeurs généraux et leurs adjoints sont nommés à la majorité des deux tiers des membres du conseil d’administration pour une durée de trois ans renouvelable deux fois ». Allant dans le même sens, l’article 68 de la loi sus citée ajoute que «les directeurs généraux peuvent également être nommés par décret du président de la République pour une période de trois ans renouvelable deux fois ». En se référant à la loi de 1999, il va sans dire que le DG du Ceneema n’est pas reconnu par la loi, tout comme plusieurs autres à travers le pays qui sont à la tête des entreprises publiques depuis des décennies. Le cas d’ « Ela Zozo », comme on l’appelle affectueusement dans son village natal, mérite d’autant plus d’attention que le Ceneema semble n’avoir jamais atteint les objectifs qui lui ont été assignés à sa création. Mais qu’est-ce qui peut bien justifier son maintien à la tête d’une structure qui se meurt au jour le jour ? Certains observateurs estiment que la conservation de ce poste est juste une reconnaissance du président de la République pour cet ingénieur agronome spécialiste en machinisme agricole dont le principal fait d’arme à la tête du Ceneema est d’avoir travaillé à moderniser les exploitations agricoles de Paul Biya.« Le chef de l’Etat le garde peut-être par nostalgie, ne voulant pas se défaire de cette portion de l’héritage de son prédécesseur, ou alors par souci de parallélisme de forme, il attend que celui qui l’a nommé le relève aussi », lance ironiquement un juriste, visiblement dépassé par une telle aberration. A Nyengue, petite bourgade située à quelques encablures de la ville de Mengong sur l’axe qui mène à Sangmélima, et qui a vu naître « Ela Zozo » il y a environ 8 décennies, la seule évocation du Ceneema permet de se rendre compte du désastre de la longévité à la tête des entreprises publiques. Ici, l’on a fini par croire fermement que le Ceneema est la propriété de ce fils du terroir. Une attitude tout à fait normale, légitime et même compréhensible puisqu’il est « un DG à vie ». Mais la question que se posent certains est de savoir si le président Biya va finalement se résoudre à respecter la loi qui vient d’être adoptée par un parlement où son parti, le Rdpc, dispose d’une majorité obèse.

Une entreprise à l’image de son DG
Alors qu’on parle de plus en plus de la migration vers l’agriculture de seconde génération, la cheville ouvrière de la mécanisation brille par son immobilisme. La courbe de vie du Centre national d’études et d’expérimentation du machinisme agricole (Ceneema) semble épouser les contours de celle de son directeur général, le seul que cette entreprise connaît depuis 43 ans. Ernest Ela Evina, fidèle à son habitude, selon certaines sources, arrive au bureau aux premières heures, mais passe la plupart de son temps affalé dans le fauteuil de DG qu’il occupe depuis 1974. Cet octogénaire, du haut de ses 1,65m environ semble avoir perdu sa vigueur physique, mais parle d’une voix calme en articulant les mots dans un français limpide, digne des intellectuels de sa génération. De son ton poli et courtois, on perçoit une certaine lassitude. Jadis toujours bien habillé d’après ses collaborateurs, le DG manifeste depuis quelques temps une certaine négligence du point de vue vestimentaire, visiblement plus occupé par son état de santé que l’on dit déclinant. En dépit de son aspect physique, le DG dégage une vivacité intellectuelle qui surprendrait plus d’un, peut-être le secret de sa longévité. Cela se vérifie à travers la maîtrise des sujets d’actualité et de la situation du Ceneema, qui se retrouve en situation de restructuration, même si le DG en parle avec moins de conviction. Une attitude qui pourrait se justifier par les expériences passées de la vie tumultueuse et végétative de cette entreprise. Le Ceneema est aujourd’hui l’ombre de lui-même, ou de ce qu’il aurait dû être. Son parc de matériel se résume en quelques engins, tout comme l’aspect extérieur des bâtiments qui abritent les services cache le drame qui se vie dans cette structure qui peine à faire face aux différentes charges de fonctionnement. Pourtant, en créant le Ceneema en 1974, le président Ahidjo voulait faire de cette structure, qui bénéficiait de la coopération technique allemande, le bras séculier de la « révolution verte » que le gouvernement avait alors engagée. La réorganisation du Ceneema intervient en 1981 et un terme est mis à la coopération allemande. Ce fut l’âge d’or du Ceneema qui dispose alors d’un important lot d’engins, de machines et de matériels agricoles opérant dans ses quatre stations de mécanisation des travaux agricoles que sont Yaoundé, Garoua, Bambui et Nanga-Eboko. Face à la crise qui a secoué le secteur agricole à partir de 1985, entrainant une baisse drastique des cours des produits et des investissements publics, le Ceneema commence sa descente aux enfers. Dans le but de relancer ses activités, l’Etat met en place deux contrats d’objectif minimum en 2000 et 2004. Mais malgré la reprise d’activités, le Ceneema ne montre toujours pas les signes de sa vitalité d’antan, à l’image de son éternel DG. Ce qui fait dire à certains observateurs qu’il ne faut rien attendre de la structuration en cours.

Célestin T. Mbakop.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *