Cameroun – Concours à la Police: MTN, Orange, Nextell et Camtel croquent plus de 35 millions de FCFA

Commissaire de Police au Cameroun

Dans un contexte où les aspirants flics ont eu beaucoup à perdre, les opérateurs de téléphonie mobile n’ont pas hésité à s’allier ponctuellement entre eux pour faire de bonnes affaires. Jusqu’ici, seuls de faibles échos du deal parviennent jusqu’aux rivages publics.
A 250 francs CFA le SMS, qu’est ce qui a pu bien justifier un tel prix ? » Armel, ne met aucun bémol à sa question. Simplement, en évaluant les coûts d’une telle fourchette, ce candidat au concours des commissaires de police session 2015, se veut plus philosophe : « Je n’ai pas de choix.
Peu importe si cette tarification recueille ou non l’adhésion des postulants au concours ; l’essentiel c’est de déposer le dossier dans les délais.
Mais tout cela reste incompréhensible quand on sait que d’habitude, le même service nous coûte 25 francs CFA ». Ce matin, quelques esprits bruyants veulent d’ailleurs faire prospérer l’idée d’un soulèvement. « Dangereuse option, surtout pas ici, parce que nous disposons de tous les moyens pour aggraver le côté criminel de vos pensées », avise un commissaire de police principal, commis à la tâche de réception des dossiers à l’Ecole nationale supérieure de police de Yaoundé(ENSPY). Ce 12 février 2015, à l’orée de l’établissement, vers la Nouvelle Route Briqueterie (Yaoundé), seule un message discret dit tout le mécontentement des uns et des autres, frileux à l’ombre de leur pancarte : « Nous ne voulons plus enrichir les multinationales à 250 francs le SMS ». A vrai dire, pour la majorité de candidats, cette situation s’accompagne de scandale auquel sont mêlés divers intérêts avec des perspectives de gain chiffrées en milliards de francs CFA. Des témoignages glanés dans la foule d’aspirants policiers, on retient que pour atteindre l’étape ultime (celle de dépôt du dossier physique), certains ont dû lancer quatre à cinq SMS.

Business
En programmant (sur instruction du président de la République) le recrutement à la police camerounaise, certainement que le chef de ce corps s’était attaché à concilier deux orientations : l’une vers un dispositif numérique commandé sans risque d’erreur grâce aux prodiges de l’intelligence artificielle, l’autre vers l’hypothèse d’éradication de la fraude. Rien de plus logique que cette vision de Martin Mbarga Nguelé. D’ailleurs, l’on en a eu les premiers échos notamment avec la mise aux arrêts de quelques truands. Tout concourrait, en tout cas, à conduire l’opération dans de meilleures conditions. Et puis voilà, « le réseau a commencé à planter ». Chez un premier opérateur de téléphonie mobile, tout en s’entourant de précautions, un ingénieur explique: « Nous avons longtemps supputé la faisabilité, le coût, l’efficacité. Nous avons mesuré les obstacles à surmonter et déployé une gigantesque machinerie pour réussir ce marché ».
Chez un second, l’on apprend qu’« on ne dévoile pas les secrets d’un marché ». Le marché, c’est le mot qui à lui seul permet aujourd’hui au public de se donner des polémiques à la hauteur de sa soif de savoir. Sous l’habillage de ce mot, les relations entre les opérateurs de téléphonie mobile illustrent bien l’ambiance qui règne entre eux, partagés entre alliances et concurrence à tous crins. A petite échelle, les enjeux paraissent modestes, comme le perçoit un flic devisant avec son neveu venu déposer son dossier. Selon le policier, l’impact économique du SMS sévèrement tarifié s’inscrit dans une dimension purement commerciale. « Toutes ces compagnies, dit‐il, ont la haute main sur le traitement des SMS et s’il y en a qui peuvent boire du petit lait, c’est elles ». Parce que d’après lui, cela a dégagé de l’argent. Beaucoup d’argent. A 250 francs CFA, seul le SMS a fait entrer un pactole de 33 750 000 francs CFA au bas mot (ce montant tient compte du nombre de candidats inscrits en ligne : 135 000 selon un communiqué de Martin Mbarga Nguelé signé le 12 février 2015). Le chiffre ne fait pas frémir d’aise dans les compagnies de téléphonie mobile. Tout au plus, ici, on soupçonne le reporter d’avoir l’œil gourmand et de vouloir participer au festin. Là‐bas, il est prié d’aller voir du côté de l’Agence de régulation des Télécommunications (ART). Dans cette enceinte sise à la Nouvelle Route Bastos (Yaoundé), « il y a une insoutenable contradiction entre le cahier de charge des opérateurs qui prévoie le traitement prompt des SMS envoyés au 8181 et la situation vécue aujourd’hui », indique‐t‐on. Sous anonymat, un cadre fait part du décor immense de cette affaire. A l’en croire, une grande bataille commerciale s’est jouée dans l’ombre peu avant le lancement du concours à la police. Il fallait, affirme‐t‐on, que tous s’entendent sur le prix du SMS à cette « occasion », voir dans quelle mesure chacun empocherait des dividendes. Une autre source à l’ART confie que ces compagnies ont fixé le prix du SMS à 250 francs CFA afin que chacune d’elles puisse trouver sa place sur un marché national de plus en plus surchargé. L’enjeu des discussions, selon cette source, était la définition de la norme. C’est‐à‐dire, l’ensemble des règles applicables au traitement rapide et efficace des SMS. « Et pour être certaines d’imposer ce prix, ces géants se sont associés ». Avec à la clé, des dispositions ultrasecrètes qu’ils négociaient en coulisses.

Silence
Face aux interrogations des uns et des autres, aucune de ces multinationales ne s’est permis la moindre communication ou la divulgation des détails d’une telle tarification. Les quelques escarmouches entre les concernées et la Délégation générale à la sureté nationale (DGSN) n’ont pas pris jusqu’ici un tour violent. Comme si le constat de la « perturbation du réseau » a déplacé le centre d’intérêt vers d’autres sujets, celui du silence collectif notamment. Mais la réalité de ce mutisme est plus fondamentale. Parce qu’elle mélange toutes les positions envisageables dans les prochains jours.
A la DGSN par exemple, personne n’ose en parler à visage découvert. Pas plus que dans les structures de téléphonie mobile. « C’est au dessus de nous, il faut voir les chefs », allègue‐t‐on partout. Dans cet exorbitant recours à la « haute hiérarchie », il apparaît qu’on ne peut se fier uniquement aux affirmations des « subalternes » ; même si elles permettent d’ouvrir de sérieuses pistes d’enquête. Celles‐là qui permettront probablement d’extirper des informations aux « chefs ».

Jean‐René Meva’a Amougou

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