Cameroun – 24 Mars 1985 – 24 Mars 2014 – RDPC: An 29, ne parlez pas d’alternance !

Depuis la passation de pouvoir entre l’ancien président national de l’Union national camerounaise (Unc), Ahmadou Ahidjo et son successeur Paul Biya, beaucoup de choses ont changé. Peu importe le bord à partir duquel l’on observe, il est constant que le débat sur l’alternance, autrefois domaine de prédilection de l’opposition contestataire, a fait sont lit dans le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) imposant des fortunes diverses au parti né le 24 mars 1985 à Bamenda, sur les cendres de l’Union nationale camerounaise.[pagebreak] Il faut partir de cette transition à polémique entre Ahidjo et Biya. Une étape marquée par le souci du mentor de conserver les rênes du pouvoir. «Le père de la nation», comme l’appellent ses affiliés, avait alors trouvé la formule en prêchant la suprématie du parti sur l’Etat. Un sermon qui n’était pas du goût de certaines «ouailles». La fin de non recevoir adressée à Ahidjo et ses partisans, quoique subtile, se présente sur une étoffe brodée au lexique de loyalisme, liberté, renouveau, progrès et démocratie libérale. Le tout sur fond teinté d’unité nationale.
La fracture est dès lors inévitable. Le coup d’Etat «avorté» du 6 avril 1984 et les présomptions supposées ou réelles qui l’entourent, officialise cette cassure entre les deux camps mais aussi, vient cristalliser les clivages ethno-tribaux latents jusque-là. De part et d’autre, les leaders s’en approprient pour en faire un fonds de commerce. Il ne faudra pas longtemps pour que l’opinion comprenne que cet argument somme toute politicien ne résiste pas à l’épreuve d’une élite individualiste et fortement prévaricatrice qui s’approprie le pouvoir faisant mentir le discours officiel. Quand arrive le vent de la libéralisation, au début des années 90, la messe est presque dite. Dans l’euphorie qui caractérise cette période, les Camerounais font l’expérience du choix partisan, certes avec quelques maladresses. Pour l’essentiel, la démystification du pouvoir présidentiel s’accentue et la demande des réformes s’accroît autant qu’elle se fait pressante. La multiplication à outrance de chapelles politiques qui s’en suit finit par émousser la dynamique d’une opposition qui, elle aussi, brille par ces tares au point de paraître (pour certains partis) une excroissance du Rdpc au pouvoir.

La forte demande d’alternance, trame de fond du discours de l’opposition, se positionne comme un débat public. Nécessité de reformes du parti, démystification du fauteuil présidentiel et critique de la gouvernance interne du parti aboutissent à l’exigence d’alternance que connaît le «parti du flambeau ardent» à ce jour. La trame que nous vous proposons met en relief les interrogations d’observateurs, de l’opinion et des militants du Rdpc eux-mêmes sur la capacité du parti qui célèbre son 29e anniversaire ce lundi 24 mars 2014, à se départir de ses archaïsmes fondateurs pour enfiler un gant de modernité. Dans la même foulée, une évocation sommaire de ces cadres qui ont quitté la barque Rdpc (depuis sa création) vous est aussi proposée. Dans quelles circonstances l’ont-ils fait ? Que sont-ils devenus ?

RDPC: An 29, ne parlez pas d’alternance !
Le parti né des cendres de l’Unc ne s’est pas, une vingtaine d’années après, départi de ses reflexes traditionalistes. Aux commandes de cette locomotive, Paul Biya ne lâche pas du lest. Autoritarisme, clientélisme et déification en mode d’emploi.
Le fonctionnement du parti, les mécanismes qui participent au choix des hommes, le processus de décision et l’identité des décideurs, surtout, la question de l’alternance ont, pour dire le moins, un caractère mystérieux au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). C’est vrai depuis l’époque de son ancêtre l’Union nationale camerounaise (Unc) mais plus encore depuis que, au soir du congrès de Bamenda, le 24 mars 1985, le Rdpc voit le jour. Un parti né du constat que l’Unc n’apportait plus des réponses adaptées aux exigences nouvelles de l’œuvre de construction nationale et celles liées aux préoccupations d’avenir du peuple camerounais. Des raisons pour Paul Biya de soutenir que : «ces nouvelles espérances nous (militants du Rdpc, Ndlr) commandent dès à présent, de proposer aux Camerounais une nouvelle façon de vivre ensemble, une nouvelle compréhension de leurs droits et obligations, une nouvelle conception du militantisme, une marche plus hardie vers l’intégration nationale, gage de paix, de stabilité et de prospérité.»

Près de trente ans plus tard, ces changements d’ampleur révolutionnaire annoncés par le chef de file du Rdpc restent une vue de l’esprit. Pis, les dernières actualités dans ce parti ont conforté la perception d’autoritarisme, de clientélisme et le caractère «inoxydable» de cette machine démocratique d’un genre singulier. Contesté par nombreux parmi ses camarades, le président de l’Assemblée nationale, au perchoir depuis 22 ans a bénéficié du soutien du président national. Alerté de la grogne, la direction du parti a opté pour la mise en garde à l’endroit des camarades velléitaires. Il n’est d’ailleurs pas exagéré, à l’observation des évènements autour de cet épisode de dire que les «Honorables» ont été sommés de s’occuper de leurs émoluments et de vaquer à l’enregistrement de lois concoctées par la haute hiérarchie.

L’impossible rupture?
Leurs noms ont une résonance particulière au sein du Rdpc, Victor Ayissi Mvodo de regrettée mémoire, René Ze Nguélé et Tobie Ndi sont crédités de l’exploit d’avoir «défié» leur président national au cours d’une élection dont la caractéristique est de légitimer le président national du Rdpc qui de facto, incarne le rôle de candidat naturel du parti à l’élection présidentielle. Pour le premier, l’histoire retient que son ambition est stoppée quelques temps plus tard par un décès qui fait toujours l’objet de quelques débats. Le second, disent des mauvaises langues, n’avait pour ambition réelle que d’animer la galerie. En 29 ans d’existence, la réalité démontre à suffisance que la «rupture» annoncée par Paul Biya à la naissance du Rdpc n’est pas pour demain. Du moins estiment certains observateurs de la vie de ce parti, «Elle ne se fera pas du fait du bon vouloir de la machine en place.» Le parti, malgré le discours, somme toute cohérent de son chef de file, peine à matérialiser son chapelet de bonnes intentions. Si dans les instances de base l’on peut parfois s’enorgueillir de processus de choix des représentants relativement orthodoxe, les instances supérieures peinent à se départir de ce système de construction qui consiste à vouloir structurer une dynamique d’ensemble autour d’un individu.
Les effets de la rigidité et de «l’homogénéité» de ce système de gouvernance incohérent, sont perceptibles. Au terme des élections municipales et législatives du 30 septembre 2013, la direction du parti s’est trouvée obligée de mettre sur pied une instance susceptible de parer à la désagrégation dont il fait l’objet. Peut-être de manière latente mais indubitablement. Sans grand succès par ailleurs. Des mois après sa mise en place, la Commission en charge de la discipline, pilotée par le sénateur Peter Mafany Musonge, semble avoir produit l’effet inverse chez les militants désabusés par les agissements de certains cadres du parti. Des hommes qui, comme par mimétisme, se cramponnent chacun à son strapontin.

Bureau politique, Comité central… Le carré des inamovibles «indispensables»
L’espoir d’intégrer les jeunes dans les appareils dirigeants du Rdpc contraste avec les choix de son président national. Les «vieux amis» toujours aux commandes.
«Quand j’étais enfant, les instituteurs avaient coutume de nous demander « qui est le président du Rdpc ? », «Qui est la présidente de l’Ofrdpc ?», «Qui est le président de l’Assemblée nationale ?», «Quelle est la devise du Rdpc ?», du fait de la répétition, nous avons fini par intégrer ces noms dans notre subconscient.» Gérard. S en parle avec une pointe de dérision. C’est que, devenu adulte, ce militant du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, «en retrait» questionne les raisons de la longévité de ces hauts cadres du parti proche du pouvoir. Président d’un comité de base Rdpc de la ville de Douala, Francis N. déduit : «Rien n’a changé. Rien ne change au sein du Rdpc, C’est les mêmes qui sont toujours là.» A raison. 29 ans après, Paul Biya reste le président national du Rdpc. Sur des périodes relativement comparables, Yao Aïssatou trône à la présidence de l’Organisation des femmes du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Ofrdpc) tandis que Cavaye Yégué Djibril, avec une quarantaine d’année à l’hémicycle rempile au perchoir. Des cas parmi d’autres. Au Bureau politique comme au Comité central du Rdpc, la règle générale est au maintien des «vieux amis». Ayang Luc, Jean Bernard Ndongo Essomba, Thomas Tobbo Eyoum, Lamido Aboubakary Abdoulaye qui a remplacé son père défunt, Gilbert Tsimi Evouna, Rose Zang Nguelé, Sultan Mbombo Njoya, René Sadi, Geneviève Tjouès ou encore Fon Mukete. Des noms et des évocations parmi d’autres, qui semblent contribuer à la philosophie du Rdpc et de son président national. «Au risque d’accentuer le coup de vieux qui caractérise déjà le parti» semble s’inquiéter Rosine Z. Une militante visiblement agacée du contraste perceptible entre le discours et la réalité au sein du parti dans lequel elle milite.

Chez le président national du Rdpc, le propos est pourtant à l’espoir. Lors du troisième congrès ordinaire de cette formation politique, le 15 septembre 2011 à Yaoundé(le dernier en liste), Paul Biya soutient inscrire l’intégration de ses jeunes camarades dans le processus de rénovation du Rdpc. «Nous devons redonner l’espoir à nos jeunes, c’est pourquoi, tant dans le processus de rénovation de notre parti que dans la gestion des charges publiques, nous encourageons plus encore le rajeunissement des appareils dirigeants.» Joyeux propos ou ferme intention ?

Extraits

Paul Biya: «que le Rdpc puisse compter sur des militants lucides et francs»*
«Le parti (le Rdpc, Ndlr) s’identifie par conséquent et désormais à l’idée de rassemblement, comme à l’idée de progrès. Il est ouvert à toutes les sensibilités nationales, réceptif à toutes les idées et opinions susceptibles de contribuer positivement à la poursuite heureuse de l’œuvre de construction nationale. Si tous les Camerounais de bonne foi, quels qu’ils soient, où qu’ils se trouvent, quoi qu’ils pensent, veulent bien prendre la voie de l’avenir, solidaires de leurs autres compatriotes, dans le respect des lois et des institutions de la République, (…) voici le lieu de rassemblement du peuple camerounais. Il leur offre un champ d’action à la mesure de leurs compétences, de leur générosité et de leur ambition pour la nation. Une telle ambition implique que le parti puisse compter sur des militants lucides et francs, des militants critiques et exigeants envers eux-mêmes, ouverts et tolérants. Une telle ambition implique (…) le dialogue, la concertation et la collaboration loyale, dans la discipline civique exprimant la volonté d’une démocratie de construction et le sérieux d’un peuple.»

* Discours de clôture du 4e congrès ordinaire de l’Unc, le 24 mars 1985

Paul Biya: «nous encourageons plus encore le rajeunissement des appareils dirigeants»*
«Nous devons redonner l’espoir à nos jeunes, c’est pourquoi, tant dans le processus de rénovation de notre parti que dans la gestion des charges publiques, nous encouragerons plus encore le rajeunissement des appareils dirigeants. Faire une place significative à la jeunesse, c’est la préparer à prendre la relève, notre relève. C’est pourquoi j’encourage nos jeunes à participer davantage à la vie politique, le premier symbole de cet engagement se traduisant par l’exercice responsable de leur droit de vote, lors de la prochaine élection présidentielle d’octobre.»

[i]*Le 15 septembre 2011, 3e congrès ordinaire du Rdpc[/i]

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