Politique

Cabral Libii: «La succession de gré à gré n’est pas envisageable au Cameroun»

À 39 ans, Cabral Libii a créé l’exploit en arrivant troisième à la Présidentielle d’octobre 2018. Présenté comme le «Macron camerounais», ce juriste de formation revient sur la crise politique au Cameroun dans un entretien exclusif à Sputnik, dans lequel il exclut toute possibilité de désigner un successeur à Paul Biya sans élection préalable.

Il est sans doute la révélation politique au Cameroun de ces dernières années. À 39 ans seulement, Cabral Libii, sorti de nulle part et véritable phénomène politique au Cameroun, s’est présenté à la Présidentielle du 7 octobre 2018, sous la bannière de l’Union nationale pour l’intégration vers la solidarité (UNIVERS), un rassemblement qui entend faire la promotion politique des jeunes. Pour une première participation, le candidat, présenté comme le «Macron camerounais», est arrivé en troisième position, avec 6,25% derrière le Président sortant Paul Biya (71,28%) et son principal opposant Maurice Kamto (14,23%), selon les résultats officiels proclamés par la Cour constitutionnelle.

Figure montante du paysage politique au Cameroun, Cabral Libii est aujourd’hui le coordonnateur général du Mouvement «Onze millions de citoyens», créé pour inciter les Camerounais à s’inscrire sur les listes électorales afin de voter massivement. Il cible notamment les jeunes, qu’il a réussi à mobiliser à la veille de la dernière Présidentielle. Il a récemment été investi comme Président national du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), un parti qui existe depuis 2003, pourtant peu connu dans le landernau politique camerounais.

Au moment où le Cameroun traverse l’une plus graves crises sociopolitiques de son histoire récente avec la guerre de sécession dans sa partie anglophone (1.850 morts en 20 mois d’affrontements selon international Crisis Group) et les attaques de Boko Haram au Nord, ainsi qu’une interminable crise postélectorale ayant abouti à l’arrestation de Maurice Kamto, qui revendique toujours sa victoire sur Paul Biya, ce juriste de formation (il a étudié à l’université de Yaoundé II avant de devenir enseignant dans cette même institution), revient sur ce climat politique tendu dans un entretien exclusif accordé à Sputnik.

Vous avez déposé une demande de légalisation pour un parti politique dénommé «Les Citoyens» depuis des semaines, mais le ministère de l’Administration territoriale tarde à vous délivrer cet acte de naissance officiel. Même si aujourd’hui vous avez été investi à la tête d’un autre parti pour aller à la conquête des nouvelles échéances électorales, qu’est-ce qui coince?

«Il y a deux procédures pour légaliser un parti politique au Cameroun: soit le ministre de l’Administration territoriale signe une décision et le parti est légalisé, soit il est réputé légal 90 jours après le dépôt du dossier en cas de silence de l’administration. Le dossier de demande de légalisation a été déposé le 8 mars, donc au 8 juin, les 90 jours seront révolus. Si l’administration ne trouve pas d’ici là un stratagème suspensif des délais, mon parti qui s’appelle LES CITOYENS sera réputé légal. Nous ne comprenons que le ministre de l’Administration territoriale refuse de légaliser notre parti, dont l’urgence était pourtant signalée, alors que nos sources au sein de ce ministère nous ont listé des partis politiques, réputés “proche du pouvoir”, dont les dossiers ont été déposés après le nôtre, mais dont les décisions ont été signées immédiatement.»

Des partisans du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et son leader Maurice Kamto sont emprisonnés depuis des mois à la suite de marches, où il revendique toujours sa victoire à la Présidentielle d’octobre 2018, à laquelle vous avez pris part. Quelle est votre position au sujet de ces arrestations et des libertés individuelles au Cameroun?

«à ce sujet, j’ai fait deux communications, avant que l’affaire ne soit finalement confiée de fait à la Justice. J’ai demandé qu’ils soient tous libérés et que la question des droits et libertés politiques et associatifs revienne au centre du débat. Arrêter des compatriotes parce qu’ils ont organisé des marches de protestation est juste inadmissible, puisque le Cameroun a ratifié des textes internationaux qui consacrent la liberté de manifester pacifiquement et que notre dispositif légal interne le prévoit aussi.

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J’ai également recommandé au gouvernement de ne point interférer dans le processus judiciaire, afin que les magistrats aient les mains libres et disent le droit et rien que le droit. J’ai également exhorté le gouvernement et je le réitère d’ailleurs, à explorer les articles pertinents de nos lois qui préconisent que le ministre de la Justice arrête immédiatement les poursuites si l’emprisonnement d’un justiciable est susceptible de provoquer des tensions sociales. En l’espèce, arrêter les militants du MRC et leur président pourrait effectivement aggraver la crise postélectorale que nous vivons au Cameroun aujourd’hui. Ils doivent être libérés. C’est notre position et elle est officiellement connue.»

Au moment où le Cameroun traverse l’une des plus graves crises de son histoire, avec la guerre séparatiste qui déchire ses régions anglophones (plus de 1.850 morts en 20 mois de conflits, selon ICG), pourquoi, d’après vous, les solutions de sortie de crise tardent-elles à arriver?

«La réponse est simple: le gouvernement n’écoute pas les propositions des acteurs politiques de l’opposition, de la société civile, et même des partenaires au développement. Également, la durée de la crise a tellement radicalisé les positions qu’on se demande jusqu’à quel point les belligérants pourraient faire des concessions en vue de la résolution de cette crise. Plus le temps passe, plus les positions s’éloignent, plus les solutions sont difficiles à trouver et à mettre en œuvre.

Toute initiative visant à créer des conditions d’apaisement est louable. Mais non seulement il faut impliquer d’autres acteurs, mais il y a lieu également de s’interroger sur la dissonance entre le discours, qui à bien des égards paraît magnanime du Premier ministre Joseph Dion Ngute, et celui que l’on pourrait qualifier de va-t-en-guerre du ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji.

[Le Premier ministre a annoncé l’ouverture d’un dialogue sur tous les sujets, y compris la forme de l’État, hormis la sécession, le ministre de l’Administration territoriale a affirmé dans une interview que la forme de l’État est non négociable, créant une cacophonie dans le camp gouvernemental, ndlr.]

Entre les deux, lequel est véritablement porteur d’un message fiable? Ces questionnements amènent légitimement à douter d’une coordination de l’action gouvernementale et de l’efficacité de la stratégie mise en place par ce gouvernement.»

Que préconisez-vous comme solution de sortie de crise en ce qui concerne la crise dans les régions anglophones?

«Je ne le dirais jamais assez, il faut instaurer un dialogue inclusif véritable et le gouvernement doit créer les conditions de ce dialogue. D’abord en libérant les leaders anglophones pour décrisper l’atmosphère et faire baisser d’un cran la tension. Ensuite, il est impératif de procéder à la convocation d’un dialogue national qui soit inclusif, au cours duquel toutes les parties, y compris les belligérants, la société civile, les partis politiques pourront prendre la parole. Nous devons nous parler en nous regardant droit dans les yeux, et le faire sans délai.

Je me suis proposé pour apporter mon aide dans le cadre du dialogue inclusif que j’ai recommandé il y a deux ans et qui paraît être, enfin, à l’ordre du jour. Je voudrais, pour ma part, contribuer à rapprocher des positions extrêmes pour la recherche d’un consensus, en initiant des actions dans ce sens, et en soutenant des initiatives pertinentes, même lancées par d’autres compatriotes.»

Au sortir de la dernière élection présidentielle, beaucoup ont annoncé un rapprochement entre vous et le pouvoir en place, parlant plus tard d’une possible cooptation dans les rangs du gouvernement de Paul Biya. Comment comprenez-vous de telles allégations?

«Une poignée de militants d’un parti politique concurrent a décidé de m’écarter de la scène politique, pensant à l’époque que si j’étais éteint ou fragilisé, le candidat de ce parti aurait plus de garanties à gagner les élections. Ne m’ayant pas trouvé de casseroles pour alimenter un scandale, et sachant que les populations ont marre du RDPC [Rassemblement démocratique du peuple camerounais, parti au pouvoir ndlr], les militants de ce parti spécialiste de la haine, la provoc’ et la fabrication fantasmatique éhontée de fake news, ont reçu instruction de me faire passer pour un pion et un espion du régime rejeté. L’objectif était de salir mon image et éloigner ma base militante de moi.

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Cette stratégie a évidemment débouché sur un échec cuisant, les populations ayant compris la manipulation. Je puis vous l’affirmer sans ambages et de manière irrévocable, il n’y a aucun rapprochement entre le pouvoir en place et moi.»

Alors que la bataille pour la succession de Paul Biya semble déjà être lancée, beaucoup d’observateurs et acteurs politiques craignent une passation de pouvoir de gré à gré dans son clan. Comment entrevoyez-vous cela?

«La succession de gré à gré n’est pas envisageable au Cameroun, ce serait le chaos total, personne n’en voudra. Pour rappel, Paul Biya a obtenu le pouvoir de manière institutionnelle [en 1982, ndlr], il n’a pas été élu. Mais c’était le dernier Président qui accédait au pouvoir de cette manière dans notre pays. Le peuple étant suffisamment mature pour barrer la route à une telle machination, au cas où certains illuminés nourriraient l’ambition de l’envisager.

Les clans du régime et affidés doivent bien l’intégrer, le prochain Président du Cameroun sera élu, et ce par les urnes, au cours d’une élection transparente et crédible. Le reste, c’est de l’agitation inutile, parce que la majorité n’acceptera jamais ce gré à gré. Les Camerounais apprennent désormais à lutter pour que leur voix soit entendue et prise en compte. Ce sera sûrement l’affront de trop.»

Quel rôle pourra jouer l’opposition dans cette bataille pour la succession de Paul Biya à la tête du Cameroun?

«L’opposition doit jouer un rôle majeur, elle en a l’obligation. C’est un devoir de mémoire, elle le doit à la postérité pour essayer d’obtenir l’absolution pour ses erreurs du passé. Pour ce faire, l’alternance devra être systémique, il sera question dans cette noble ambition de barrer la voie aux excroissances du régime en place, qui nous a plongés dans la situation désastreuse actuelle. Pour y arriver, l’opposition devra mutualiser ses forces, au moins sur les combats essentiels.»

Compte tenu de cette situation politique tendue, quels rôles comptez-vous jouer dans cette période délicate et quelle vision du Cameroun avez-vous pour les prochaines années?

«Depuis deux ans déjà, j’ai entrepris de former les populations sur l’engagement citoyen, en vue du renforcement du processus électoral. Je vais continuer d’éveiller les consciences dans ce sens. Par ailleurs, maintenant que je suis à la tête d’un parti politique, le Parti Camerounais pour la Réconciliation Nationale, je vais travailler à sa vulgarisation, à la formation des militants. Enfin, je vais mettre mon expertise et mon patriotisme au service de l’apaisement. Nous devons absolument ramener la paix et la cohésion sociale au Cameroun avant la prochaine élection présidentielle et je vais m’y atteler.

Je crois que le Cameroun a les moyens humains, intellectuels, spirituels et logistiques pour sortir de la crise actuelle. Nous veillerons à ce que cela arrive dans des délais brefs, espérant que toutes les parties coopèrent. Pour les prochaines années, je rêve d’un pays bien portant sur les plans économique, et sociopolitique.»

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Source
fr.sputniknews.com : Anicet Simo
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