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Cameroun - Opération Epervier: les conseils de Jean-Marie Atangana aux personnes visées

Cameroun - Opération Epervier: les conseils de Jean-Marie Atangana aux personnes visées

À vous qui avez quelque raison de penser que vous êtes dans le viseur, ou simplement que vous pourrez un jour être dans le viseur de l’opération « Epervier » ;

À vous qui pensez avoir essayé, toute votre carrière durant, d’être un serviteur de l’Etat, pratiquant la probité et l’intégrité comme des moines leurs vœux, mais que épervier pourrait aussi chercher, voire attraper ; À vous aussi qui pilotez cette opération ou qui en êtes les instruments volontaires ou involontaires, vous qui pensez bénéficier d’une immunité à vie du fait de vos fonctions actuelles et qui pensez n’avoir jamais à faire avec une telle opération, ce qui suit pourrait vous être utile un jour. Voici quelques infos, quelques trucs qu’il est bon de connaître ; j’y ajoute volontiers quelques conseils que mon expérience me permet de partager avec vous aujourd’hui. Il s’agit de choses sans importance, lorsque vous êtes en liberté. D’ailleurs je ne leur accorde pas non plus une importance vitale. Mais je pense que vous pouvez y trouver quelque utilité, même minime. Elles ne sont pas classées par

ordre d’importance. J’ai essayé, par souci de commodité pratique, de les regrouper par secteur ou zone d’intérêt ou d’activité. Tout le monde n’est pas obligé de tout lire.

I. Dès les premières rumeurs sur l’envoi des services du contrôle supérieur de l’État dans la structure que vous dirigez, que vous avez dirigé ou qui vous emploie

1) Renseignez-vous auprès de cadres de ces services, si vous en connaissez qui ont votre confiance. Mieux encore, vous pouvez, si vous avez des relations au Secrétariat Général de la Présidence, essayer d’obtenir la bonne information confirmant ou non l’envoi d’une mission de contrôle. Ne sollicitez pas les Ministres pour ce type de renseignement ; comme chacun a peur de perdre son maroquin, aucun ne vous donnera la bonne information. Les courageux et honnêtes vous diront qu’ils sont tenus par une obligation de réserve ; les falots, (et il pourrait s’en trouver même parmi les ministres du gouvernement) vous diront qu’ils ne sont pas au courant. Tant que vous êtes en situation de vous faire quelques amis, veillez à en avoir parmi les Conseillers, Chargés de Mission et Attachés de la Présidence ; cela peut toujours servir. Comme il s’agit généralement de hauts fonctionnaires, ils pourront vous faire quelques confidences indirectes, sans violer le secret des dossiers qu’ils traitent. En tout cas, il faut savoir se faire un petit réseau d’information aux endroits stratégiques. Je ne vous conseille pas ces méthodes de basse corruption consistant à couvrir de cadeaux, sinon à rémunérer les secrétaires ou assistantes des hautes personnalités du Secrétariat général de la Présidence de la République. Je peux vous dire que certains l’ont fait de manière efficace ; mais je trouve ces méthodes ignobles.

2) De toutes les façons, dès ces premières rumeurs, fondées ou non, commencez à mettre en ordre vos dossiers, particulièrement les documents relatifs à la gestion que vous avez assurée dans le cadre de votre poste actuel ou de votre poste précédant. Il faut surtout veiller à obtenir et à mettre en sécurité, copie ou photocopie de tout document dont vous pourriez avoir besoin un jour, pour établir que vous avez toujours exercé vos fonctions en respectant les lois et les règlements de la République. Soyez conscient que cet Epervier-là vient toujours comme un voleur, vous laissant à peine le temps de vous retourner. Et si vous êtes pris dans ses griffes, vous vous rendez compte, tardivement, des difficultés à obtenir, même de vos collaborateurs les plus « fidèles » d’hier, le moindre document, la moindre information pouvant vous aider à défendre votre cas.

3) Faites un bilan de santé aussi approfondi que possible ; veillez aussi à recevoir ou actualiser les vaccins essentiels, contre la tuberculose, la méningite, le tétanos, la typhoïde, le choléra …. Ce sont des choses qui pourraient ne plus vous être d’un accès facile pendant quelques temps, dès que vous êtes pris.

4) Si vous avez quelque différend avec votre épouse, vos frères et/ou sœurs, vos enfants, résolvez-le ; trouvez les solutions appropriées aux problèmes de famille qui relèvent de votre autorité ou de votre intérêt. Le seul havre de paix à préserver à tout prix, quand on peut être menacé par Epervier, c’est sa famille ; les plus fidèles et sincères attentions viennent souvent des membres de la famille ; pas exclusivement heureusement. Mettez votre orgueil de côté, et vous vous rendrez vite compte qu’à dire vrai, il n’y a pas de problème insoluble en famille. Au fil des mois et des années passées derrière les barreaux, j’ai acquis la conviction que le temps et l’éloignement sont les remèdes les plus efficaces contre les problèmes de famille ; par ailleurs j’ai le sentiment profond que Dieu et tout l’univers complotent toujours en faveur de ceux qui recherchent la paix entre les hommes.

5) Essayez aussi de mettre en ordre votre situation financière : vos engagements, vos dettes, vos débiteurs et le montant de ce qu’ils vous doivent. De préférence, faites-vous payer ce qui vous est dû, par les amis, les relations, les collègues et l’Administration ; parce qu’après, cela peut s’avérer difficile, voire impossible de récupérer son dû, non seulement parce que vous n’aurez pas le temps d’aller réclamer à vos débiteurs le paiement de leurs dettes, mais, malheureusement, certains d’entre eux se révèleront d’une telle mauvaise foi qu’ils diront à vos émissaires qu’ils ne se souviennent pas vous devoir quelque chose. Si vous avez commencé à acheter un bien immobilier, veillez à ce que les papiers soient à jour, tel qu’ils ne puissent pas être contestés. Les hommes sont surprenants, surtout quand vous croyez les connaître.

6) Si vous utilisez une méthode ou un système de prévention contre le paludisme, assurez-vous que cela peut fonctionner efficacement dans un environnement ouvert, particulièrement propice à la prolifération des moustiques.

7) Pour ne pas être traumatisé par certaines conditions de vie dans les lieux de détention, peut-être vous serait-il utile de vous exercer à dormir dans des lits pour enfant, de dimension 1,90 m sur 0,90 m. Ce type d’exercice peut être d’autant plus indispensable que vous êtes de corpulence imposante, et que vous avez abandonné ce genre de lit à l’adolescence. Le plus simple serait de remplacer votre enfant dans son lit, de temps en temps, lui dormant dans le vôtre ; il prendra cela pour un jeu et il appréciera. Parce qu’il est plutôt rare d’avoir un lit individuel, il vaut mieux que cet exercice se fasse dans un lit dit à étages ; exercez-vous à dormir dans le lit en bas, dans celui du milieu, et aussi, de temps en temps, dans celui du troisième niveau.

8) Apprenez à dormir dans une pièce, avec six ou sept personnes, que vous connaissez ou à peine, avec chacun son histoire, son rapport à l’autre, son adhésion ou non aux règles de vie en société ; certains, au retour du tribunal ou du parquet, pleureront, crieront ou riront sans arrêt ; ne vous en formalisez pas trop : ce sont diverses réactions observées à la suite d’une consommation excessive d’alcool. En tout temps, il s’agira de s’entraîner à conserver son flegme

9) De même, je puis dire qu’il est recommandable de s’entraîner à utiliser les toilettes à la turc ; vous voyez ce genre de WC où on s’accroupit pour se soulager. Si vous n’en avez ni chez vous en ville ni chez vous au village, exercez-vous à rester accroupi pendant quelques minutes, en tout cas le temps usuel pour vous pour ces activités-là (parce qu’il n’y a pas de norme en la matière autant que je sache) ; faites-le deux à trois fois par jour, quatre à cinq fois par semaine. D’ailleurs même ici en prison, un des exercices le plus pratiqué pendant les séances de sport, consiste à s’accroupir, pendant quelque minutes, cinq à dix fois par séance. C’est fort utile ; il faut, quel que soit l’âge, conserver ou préserver une certaine souplesse de ses genoux.

10) Apprenez aussi à pratiquer l’abstinence ; observez le carême ou le ramadan, selon votre religion, de la manière la plus rigoureuse ; cela pourra vous être très utile en milieu carcéral. Moi qui pensais jadis que l’abstinence était réservée aux prêtres et religieux surtout ceux ayant choisis de rester cloîtrés, eh bien j’ai découvert que tout homme en est capable, de gré ou de force, sans provoquer une grave maladie. À vrai dire, cela vient tout seul ; l’environnement est tel que les premières semaines, vous ne pensez pas à ces choses-là ; et puis, le temps passant, vous vous habituez à vivre, « normalement », sans certaines joyeusetés.

11) Si vous n’avez jamais été un féru des jeux dits de société, il semble fortement indiqué d’apprendre à jouer à deux ou trois des jeux les plus prisés dans ces milieux, le jeu de dames, le songo, le Ludo, le scrabble, un des nombreux jeu de cartes…

12) De temps en temps, faites un tour dans une morgue, pour voir emmener ou emporter des corps de personnes qui viennent de décéder. Cela vous évitera d’être choqué ou bouleversé par le spectacle, au moins hebdomadaire, parfois quotidien à la saison des épidémies, de ces corps que l’on sort sur la même civière de tissu couleur vert, emmaillotés dans des draps plus ou moins propres. Au début, c’est toujours difficile de vivre ce spectacle comment s’achève la vie d’un détenu, en détention provisoire, condamné-innocent ou condamné-coupable ; la mort ne distingue pas ici entre les coupables et les innocents, entre les jeunes et les plus âgés, entre les détenus des quartiers spéciaux et ceux des quartiers populaires (KOSOVO). Le plus pénible a toujours été ces corps non réclamés par les familles, plus de deux jours après le décès, et que d’autres détenus, encadrés par des gardiens de prison, vont inhumer dans le cimetière public de Ngoulemekong, sur la route de SOA, dans des fosses communes, sans aucune identification. C’est triste, c’est dommage, mais c’est ainsi. D’où l’intérêt de se préparer à tout ceci.

II. Au niveau de la police judiciaire

vous recevez votre première convocation à la Direction de la Police Judiciaire, la fameuse PJ, préparez-vous à franchir la porte d’entrée du labyrinthe des humiliations et du déshonneur. On en ressort rarement libre ; on peut dire, sans exagération, que 90% des personnes convoquées à la Police Judicaire, dans le cadre de l’opération Epervier, finissent par être mises en garde à vue, puis par être placées en détention provisoire.

14) N’accordez pas une importance excessive aux textes de loi qui précisent, entre autres, que la garde à vue ou la détention provisoire sont des mesures exceptionnelles, qui ne devraient pas être prises à l’encontre de personnes disposant d’un domicile connu et donnant des garanties de pouvoir se présenter à toute convocation ou réquisition. N’envisagez pas de faire des réclamations ; il s’agit de dispositions légales à large spectre d’interprétations. Laissez les textes dans leurs beaux fascicules et apprenez à vivre une autre réalité, détextualisée. La préparation dont je parle ici est surtout d’ordre psychologique, mental et spirituel. Il faut savoir que vous allez franchir le grand portail d’entrée de la PJ, sous les regards de badauds, qui sont toujours agglutinés devant cette bâtisse, vieille et lugubre ; certains d’entre eux vous jetteront des regards de suspicion voire de haine, parce que, matraqués par une certaine presse (y compris officielle), ils vous feront porter la charge de leurs difficultés de vie et de leurs misères ; d’autres, sans doute instruits par les expériences similaires de leurs proches, parents et amis, auront des regards pleins de pitié, pour cette autre victime de l’Epervier.

15) Quant aux agents de police, que vous rencontrerez en entrant, leurs attitudes envers vous dépendront de leur niveau d’éducation générale, les plus instruits étant généralement les plus courtois et aussi les plus sceptiques par rapport à cette opération Epervier, et les moins instruits vous traitant déjà comme un présumé coupable.

16) Préparez-vous à être interrogé par des fonctionnaires de police qui ont rarement reçu une formation appropriée tant en Finances publiques que dans le fonctionnement des institutions de l’Etat ; en général ils n’ont aucune expérience pratique dans ces matières. Ils vous feront parler, sur tout, sans un ordre précis, à la recherche d’un mot, d’une phrase susceptible de conforter l’accusation ou les accusations qu’ils sont chargés d’établir. Avec l’expérience acquise, beaucoup de ceux qui sont passés par la PJ et qui se retrouvent aujourd’hui en détention, sont d’avis qu’il vaut mieux, dans votre intérêt (d’accusé), à la phase de l’enquête préliminaire de la PJ, faire usage de son droit de garder le silence, se réservant de parler ultérieurement devant un juge d’instruction. Un tel choix peut aussi présenter l’avantage d’écourter votre séjour dans l’une des cellules de la PJ, ou ce qui en tient lieu occasionnellement.

17) La pièce inaugurée par les ministres ABAH ABAH et OLANGUENA AWONO, arrêtés en avril 2008, et qui fut après utilisée par d’autres comme OTELE ESSOMBA et moi, est probablement l’endroit le plus infect, le plus invivable de ce triste et laid bâtiment, encore que certains aient, lors de leur bref passage, essayé d’améliorer l’une ou l’autre chose de cette cellule. Les bruits provenant de la gare ferroviaire, en activité permanente, juste en contrebas de la PJ, ne vous permettent pas d’avoir un sommeil simplement convenable. Ce qui tient lieu de toilette à cet endroit est seulement indescriptible ; tout comme l’est le concert que vous imposent les moustiques qui infestent cette pièce. On voudrait torturer des gens sans en donner l’impression que l’on ne pourrait pas faire mieux. C’est une pièce à éviter à tout prix, si vous le pouvez !

18) C’est sans doute l’expérience la plus dure dans le tunnel qui vous conduit à la prison. Vous découvrez plus tard que l’inconfort de la prison est plus supportable que les conditions de votre garde à vue à la Police Judiciaire. Par-dessus tout, et malgré tout, c’est l’endroit où il faut faire appel à toutes ses énergies intérieures pour conserver sa dignité. Toute faiblesse, toute lamentation, toute demande de pitié, ne peut que desservir votre cause ; les commanditaires et les exécutants de votre arrestation en feront un sujet de franche rigolade, et ils en livreront quelques confidences à des médias, pour l’information de votre épouse, de vos enfants, de vos parents, de vos frères et sœurs, de vos amis et proches, ainsi que pour la plus grande satisfaction de vos adversaires et détracteurs.

III. Enfin à la prison

19) D’abord l’environnement physique : comme l’a dit notre bien amusant, (et pour cela sans doute aussi bien-aimé) Ministre de la Communication, ISSA TCHIROMA BAKARY dit ITB, « la prison de Kondengui, ce n’est pas un hôtel cinq étoiles ». Il convient donc de s’y préparer, afin d’atténuer le choc à votre entrée. Aussi, voudrais-je d’abord que, à travers cette sommaire description, vous ayez une petite idée de ce qui vous attend.

20) Après franchissement du lourd et immense portail de la prison, qui vous sépare de la liberté, vous vous retrouvez dans une grande cour, appelée Cour d’honneur ; je n’ai jamais su pourquoi on l’appelle ainsi. Le sol est tout en béton armé. De part et d’autre de cette cour, se trouvent les bureaux des principaux responsables de la prison centrale de Kondengui. À votre droite, en tournant le dos au portail d’entrée, il y a le secrétariat, puis le bureau du Régisseur (c’est le Patron des lieux) ; suivent ensuite le bureau des adjoints aux chefs de service (ils sont deux), le bureau du chef de bureau de la comptabilité-matières ; au fond de cette rangée, il y a une salle, étroite, et généralement occupée par les sous-officiers, appelés intendants. À votre gauche, se trouve d’abord le bureau du Chef du Service de la Discipline et des Activités SocioCulturelles, communément appelé SEDASCE ; c’est un des bureaux les plus confortables de l’Administration, après celui du Régisseur ; viennent ensuite toujours à votre gauche, le bureau du greffe de la prison, puis celui du Chef du Service Administratif et Financier, appelé Chef SAF.

21) Après le bureau des intendants, il y a une pièce, avec une petite table et un lit de camp, destinée à permettre aux sous-officiers et officiers de se reposer lorsqu’ils sont de permanence. C’est dans cette pièce que vous subissez votre fouille d’entrée, fouille corporelle et de votre baluchon ; et c’est là que l’on vous dit ce qui est interdit et ce qui est permis. Il me souvient que c’est ici qu’un intendant (M. MEPOUI) m’avait retiré mon jeu de cartes, en me disant que c’était interdit (pourtant il en pilule dans tous les quartiers de la prison). Après cela, vous êtes pris en charge par un ou des gardiens qui vous conduisent dans ce qui deviendra votre nouvelle résidence, votre « quartier » ; le « commandant » de ce quartier est aussi souvent là pour vous accueillir. Pour y aller, vous franchissez la « grille », c’est une espèce de check-point où cinq à six gardiens s’occupent de fouiller (fouille corporelle et fouille des paquets et bagages) tous les visiteurs, femmes et hommes, qui entrent en prison, pour rencontrer des parents, pour effectuer des travaux, pour réaliser quelque prestation spirituelle ou matérielle ; c’est aussi le chas par lequel sont autorisés à passer les détenus qui sont convoqués par un responsable de l’Administration. C’est un endroit triste et désagréable à observer.

22) Après la « grille », vous êtes conduit soit directement dans votre quartier d’affectation, soit dans ce qu’on appelle « la cellule de passage » ; c’est le quartier 4, où sont généralement temporairement affectés tous les détenus en attente d’un transfert définitif dans un quartier approprié. Les détenus VIP passent très rarement par cette cellule de passage. Ils sont dirigés vers l’un des quartiers dits « spéciaux » ; il s’agit des quartiers 7, 11, 12 et 13 bis. Les quartiers 1 et 3 sont des quartiers de standing moyen, pour des détenus de classe moyenne, ou pour ceux qui auraient pu être dans les quartiers spéciaux mais qui sont provisoirement affectés, en attendant plus d’information sur leur cas. Le quartier 2 est réservé aux malades, en particulier aux malades atteints de pathologies contagieuses (tuberculose, maladies de la peau etc.). Le quartier 5 est destiné aux détenus de sexe féminin. S’agissant de ce quartier, assurez-vous, si vous êtes un homme, que vous n’avez pas sur votre carte d’identité un prénom féminin, car vous pourriez y être affecté à cause de ce prénom, comme cela est arrivé à un médecin, prénommé Thérèse. Il aurait eu une apparence quelque peu efféminée qu’il aurait probablement 260 séjourné quelques minutes dans ce quartier ! Le quartier 6 est celui des condamnés à mort ; oui, il en existe encore ! Il est bon de savoir que c’est l’un des quartiers, avec le 2 et le 13 (mineurs), qui bénéficient de plus de sollicitude et de soutien de la part des ONG qui interviennent ici. Le quartiers 8 et 9 constituent ce qu’on appelle le KOSOVO ; ce sont les quartiers les plus surpeuplés : outre que ces deux quartiers contiennent plus des 3/4 de la population carcérale de la prison de Kondengui, (entre 2500 et 3000 pour une prison construite pour environ 800 détenus), c’est également dans ces quartiers que vous trouvez ce qu’on appelle des « dormiterre », ceux qui dorment à même le sol, souvent plus nombreux que ceux qui dorment (à deux) sur un lit dans une cellule donnée ; chaque cellule compte ici entre 40 et 80 détenus, condamnés ou en attente de jugement. Dans les autres quartiers (1 et 3), les détenus sont entre 10 et 30 par cellule. Le quartier 10 est réservé aux détenus présentant des troubles mentaux sérieux, occasionnels ou définitifs ; il peut souvent compter entre une et deux dizaines de détenus. Le quartier 13 est celui des mineurs, ceux âgés de moins de 18 ans ; on y trouve de nombreux jeunes enfants de 14 à 16 ans.

En général les détenus ne sont pas autorisés à effectuer des visites d’un quartier à l’autre. Mais à l’occasion d’une manifestation ou d’une cérémonie religieuse, l’accès dans les autres quartiers est aisé. Ne ratez pas l’occasion d’aller voir dans quelles conditions vivent les enfants des hommes ! La seule fois que j’ai pu me rendre aux quartiers des mineurs et au KOSOVO, à l’occasion de la procession de la Fête du Très Saint Sacrement, j’en suis sorti défait, psychologiquement et humainement. Un de mes compagnons n’a pas pu retenir ses larmes. Je me suis demandé si ceux qui décident de placer des jeunes hommes en détention provisoire savent vraiment à quoi ils destinent ces gens dont certains seront déclarés innocents quelques mois ou années plus tard. Il est difficile de ne pas se rendre compte, après quelques semaines de séjour ici, que le régime de détention des femmes est beaucoup plus sévère que celui des hommes, sans que les raisons en soient claires. D’abord il n’y a pas de quartier 261 spécial chez les femmes, ce qui fait que les anciens ministres et hauts cadres du secteur public et privé, partagent le même environnement réduit et les mêmes commodités que les détenues ayant des profils culturels, éducatifs et professionnels différents. Ensuite les espaces communs comme la bibliothèque, le parloir des avocats, la cour intérieure leur sont pratiquement interdits. Les seuls endroits qu’elles peuvent fréquenter en compagnie des hommes, ce sont les lieux de culte, ou les lieux d’entraînement des chorales religieuses. Parfois les plus jeunes sont autorisées à jouer au handball sur la Cour une ou deux fois par semaine. En cas d’accouchement, il est courant de voir la jeune maman revenir le même jour à la prison, avec son bébé, soutenue par une ou deux gardiennes de prison ; heureusement la solidarité des femmes dans ce genre de situation est proverbiale.

23) Arrivé dans votre quartier, le Commandant et les autres détenus vous accueillent, chacun à sa manière : ceux qui vous connaissent avant se donnent un air de sincère compassion, les autres empruntent l’air peiné. On vous présente alors votre couche, qu’on appelle ici « mandat » ; le mandat réglementaire représente une espèce de boîte de 1m90 de longueur, 90 cm de largeur, 1m de hauteur. Vous devez installer rapidement votre matelas, ainsi que vos petits nécessaires de toilette et éventuellement de première urgence médicale. Vos désormais codétenus vous aident à vous installer, en couvrant par exemple votre matelas d’un drap, le vôtre si vous en avez. On vous conseille aussi d’attendre la matinée pour ouvrir votre valisette ou pour défaire votre baluchon. À vrai dire, l’installation s’effectue pratiquement le lendemain matin.

24) Après votre première nuit, rarement reposante, vous êtes frappés au réveil par les bruits des portes que l’on ouvre, des cris de gens qui se chamaillent, ou des appels d’autres détenus, « les corvéables », ceux qui sont autorisés à sortir de la prison chaque matin pour effectuer des corvées à l’extérieur et qui ne reviennent qu’en fin de journée (il s’agit généralement de détenus en fin de peine).

25) Ce qui retient le plus votre attention, c’est l’environnement dans lequel vous vous retrouvez et dans lequel vous devez passer vos prochains mois et peut-être prochaines années. Si vous êtes affectés dans l’un des « quartiers spéciaux », vous devez considérer que votre nouvel environnement est de loin bien « meilleur » que celui des autres quartiers ; en réalité, il est seulement moins pire.

26) Après l’ouverture des bureaux, vous êtes invité, généralement un peu après neuf (9) heures, à remplir les formalités « d’entrée », ou plus officiellement de mise sous écrou. Vous allez d’abord au bureau du greffe de la prison ; on vous pose des questions sur votre identité ; ensuite on vous prend la toise, et on ouvre ainsi votre dossier d’incarcération.

27) Puis, après le bureau du greffe, vous devez vous rendre chez le médecin de la prison. Celui-ci vous prendra les paramètres principaux, poids, tension artérielle, pouls ; il vous demandera ensuite si vous suivez un traitement spécial et pour quelle affection. Il vaut mieux, vis-à-vis de ce praticien, être sincère et vrai ; car, en cas d’aggravation de votre état, son avis sera déterminant pour les diligences à entreprendre à votre endroit. Il y a lieu de reconnaître, que le Docteur NDI Francis Norbert, s’est montré jusqu’ici très professionnel avec nous, capable à la fois de discrétion et de grande disponibilité en cas de nécessité.

28) Entre votre quartier, votre lieu de résidence et les endroits de ces formalités administratives, vous découvrez la prison, sa population, ses dispositions et caractéristiques physiques. Les choses qui vous frappent d’abord, c’est d’une part cette foule de jeunes gens qui vous regardent bizarrement (en tout cas c’est le sentiment que vous avez), d’autre part les odeurs ; toutes sortes d’odeurs, odeurs nauséabondes de toilettes sales, à côté d’odeurs de fritures ou d’aliments que des « majordomes » réchauffent ; odeurs des beignets, odeurs d’individus qui ont pris leur dernière douche quelques semaines auparavant...

29) Il y a eu un jour, dans notre quartier spécial 7, une bagarre entre un jeune détenu camerounais, André, et un Belge, Philippe, d’un certain âge ; le motif de la bagarre était que le jeune détenu camerounais exigeait de son voisin de lit qu’il se lave, parce que les odeurs qu’il dégageait, après plusieurs jours voire semaines sans douche, l’indisposaient et l’empêchaient de dormir (c’est dire qu’on peut retrouver dans ces quartiers spéciaux, toutes sortes d’individus).

30) Mais on découvre quelques jours après, que les odeurs les plus agressives, sont celles des fosses septiques, quand elles sont pleines, et surtout lorsqu’on les vidange. Je n’ai jamais pu imaginer que l’on puisse vidanger une fosse septique à la main. Et pourtant c’est un spectacle courant dans cette prison, de voir des jeunes détenus, torse nu et mains nues, arborant un petit short ou un pantalon délavé tombant souvent sur les fesses, puiser dans le regard de la fosse, avec des ustensiles divers ayant la forme de sceaux, puis déverser le contenu de leurs bolées dans la rigole bétonnée, ouverte, partant des quartiers 1 et 3, et passant devant l’entrée du quartier 5, et derrière le hangar où se trouve la sortie de la rigole, par laquelle se déverse dans la nature, à l’extérieur de l’enceinte de la prison, tout ce qui est vidé dans cette rigole. Les déchets provenant des fosses sont expurgés vers la sortie par des versements de sceaux d’eau que d’autres détenus puisent dans les réserves d’eau disponibles. Certains de ces jeunes gens, armés de pelles et de brosses à manche dures, sont chargés de pousser vers la sortie les déchets rebelles. La première fois, c’est un spectacle insupportable : ces jeunes gens sans masque, sans aucune protection et obligés de s’acquitter de cette tâche, si dégradante, si inhumaine ! Après quelques séances de ce spectacle, vous vous surprenez à passer à côté juste en vous couvrant le nez, et en évitant de regarder. Ce sont ces mêmes jeunes, généralement nouvellement arrivés, qui s’occupent aussi de nettoyer, chaque soir, autour de 17 heures, les différents espaces publics de la prison.

31) Rassurez-vous, pour les quartiers spéciaux, les choses se passent différemment : les détenus font généralement appel aux services de l’un d’entre eux, déjà bien connu, et qui dispose, chez lui, d’une motopompe qu’il met à disposition pour les vidanges, moyennant une contribution aux charges y relatives, carburant pour la motopompe et une petite « motivation » financière pour les détenus devant assister le maître-vidangeur. Parfois, des responsables d’ONG ou des religieuses menant des activités dans cette prison font aussi appel à ce détenu et à sa motopompe, pour vidanger les fosses des quartiers de malades ou d’autres détenus.


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