Politique

Affaire Raphaël/Chine Nouvelle: Enquête sur un scandale diplomatique

Un an après une injonction présidentielle jamais exécutée, le ministère des Relations extérieures (Minrex) écrit au journaliste pour se déclarer incompétent pour traiter de son litige contre son ex-employeur. Une correspondance pour le moins intrigant.

Un scandale de plus, un scandale de trop ! La gestion du litige socioprofessionnel qui oppose le journaliste Raphaël Mvogo à l’Agence de presse Chine Nouvelle (Xinhua), son ex-employeur, et l’ambassade de Chine dont celle-ci dépend, illustre le manque d’égard et l’abus d’autorité que certaines de nos autorités et autres responsables de la haute administration manifestent sans gêne pour la résolution des problèmes et l’amélioration des conditions de vie de leurs concitoyens. Le 16 septembre 2020, alors qu’il n’arrête pas de se demander pourquoi l’instruction présidentielle du 7 février 2020 en faveur du règlement de son affaire tarde toujours à être exécutée, le célèbre journaliste reçoit un Sms du service du courrier du ministère des Relations extérieures lui annonçant une correspondance.

« J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’après vérification auprès des Autorités chinoises, il est établi que le Bureau de l’Agence de presse Chine Nouvelle à Yaoundé ne constitue pas un service à caractère diplomatique bénéficiaire des immunités diplomatiques et privilèges de juridiction », souligne le contenu de la correspondance datée du 7 septembre et signée d’Adoum Gargoum, le ministre délégué auprès du ministre des Relations extérieures chargé du Monde islamique. « Mon département ministériel n’étant pas compétent pour connaître des litiges de droit privé, je vous invite à mieux vous pourvoir », conclut le membre du gouvernement, d’après le document dont Le Messager a
obtenu copie.

Carte d’identité spéciale

Pourtant, d’après nos investigations, le Minrex se fourvoie en déclarant que le Bureau de l’Agence de Presse Chine n’est pas un service à caractère diplomatique bénéficiaire des immunités diplomatiques et privilèges de juridiction. En effet, à la suite de son arrivée au Cameroun, Qiao Benxiao, jeune chinois de 25 ans, a reçu le 3 mai 2017 par les soins mêmes de ce ministère une carte d’identité d’une validité de trois ans, jusqu’au 7 mai 2020, lui attribuant dans des termes sans équivoque la fonction de « correspondant de l’Agence de Presse Xinhua à l’Ambassade de Chine ». « Le ministre des Relations Extérieures prie les autorités militaires et civiles de vouloir bien accorder au titulaire de la présente Carte les facilités compatibles avec l’exécution des lois et règlements », indiquent les précisions portées sur le verso dudit document diplomatique.

Selon des sources internes au Minrex, Qiao Benxiao, détenteur d’un passeport de service et d’un visa de courtoisie, n’est pas le premier représentant de Chine Nouvelle dans notre pays à bénéficier de ces privilèges diplomatiques. Par ailleurs, l’agence de presse chinoise est installée au sein de l’ambassade de Chine à Bastos, dans un bâtiment qui sert également de logement à son chef.Coïncidence de calendrier, quelques jours après ce qu’un responsable de la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés (Cndhl) qui traite son dossier a qualifié de « lynchage », Raphaël Mvogo, bien introduit et très apprécié de nombreux chefs d’Etat africains et autres hautes personnalités mondiales, tels Macky Sall du Sénégal, Alpha Condé de Guinée-Conakry, Mahamadou Issoufou du Niger, Ali BongoOndimba du Gabon, Faustin-Archange Touadéra de la République centrafricaine (Rca), Louise Mushikiwabo de la Francophonie, François LouncényFall du Bureau régional des Nations Unies pour l’Afrique centrale, Fatma Samoura de la Fédération internationale de football association (Fifa), etc., reçoit aussi une correspondance de la Commission nationale anticorruption (Conac) dont les termes contredisent celle reçue du Minrex.

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« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que, de l’exploitation des informations que Monsieur le Ministre des Relations Extérieures a bien voulu me communiquer au sujet de cette affaire, il ressort que votre dossier a fait l’objet d’un traitement diligent et régulier de la part de ses services juridiques, comme l’atteste la fiche de suivi de ce dossier ci-jointe », écrit Dieudonné Massi Gams, le président de la Conac. « Au cours du traitement dudit dossier, le Ministère des Relations extérieures a adressé plusieurs correspondances à l’Ambassade de la République Populaire de Chine au Cameroun et mené des concertations avec cette représentation diplomatique », poursuit l’homme d’Eglise.

Concertations avec l’ambassade de Chine

Selon la fiche de suivi du traitement du dossier « Raphaël Mvogo » au sein de la direction des affaires juridiques et des engagements internationaux de l’Etat du ministère des Relations extérieures, transmise à la Conac, l’on découvre justement que cette administration publique a eu une série de contacts avec l’ambassade de Chine, entre le 20 février 2019 et le 18 février 2020, et il est même fait mention de deux lettres adressées au ministre d’Etat, secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, le 19 novembre 2019 puis le 18 février 2020. Or, « j’ai été surpris en recevant et en parcourant ce document, ainsi que la correspondance de la Conac à laquelle il est associé. En aucun cas, les responsables de la direction des affaires juridiques du ministère des Relations extérieures, que j’ai rencontrés maintes fois ainsi que d’autres de ce ministère, ne m’ont fait part de ces concertations. Elles ont été menées à mon insu. La preuve, n’ayant pas reçu de réaction à ma requête du 18 janvier 2019 par laquelle je saisis le ministre Lejeune Mbella Mbella contre l’Agence de Presse Chine concernant la rupture abusive de mon contrat, j’introduis une lettre de relance deux mois après, le 22 mars, puis une deuxième au mois de juillet », a confié l’ancien journaliste de Cameroon Tribune au Messager.

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En attendant les résultats d’enquête Son licenciement abusif survient dans la nuit du 11 septembre 2018, par un mail reçu de QiaoBenxiao, après un précédent la veille par lequel le jeune Chinois lui annonce un plan de rationalisation de la gestion des ressources humaines prévoyant la résiliation des contrats des employés camerounais suivie de la signature de nouveaux contrats avec une agence de gestion des ressources humaines. « J’avais bondi de joie à l’idée de savoir que mon jeune interlocuteur prenait le risque de déclencher un licenciement abusif. Le fameux plan de rationalisation de la gestion des ressources humaines consistait à la vérité à couvrir le statut légal de Chine nouvelle qui est sujet à caution. Je m’étais rendu compte qu’ils n’arrivaient pas à me fournir un certain nombre de documents administratifs que je leur réclamais. Je leur demandais aussi de m’expliquer pourquoi j’avais été déclaré à la Cnps comme employé de l’ambassade de Chine », confie Raphaël Mvogo.

Mettant en avant le document diplomatique délivré à Qiao Benxiao et l’installation de Chine Nouvelle au sein de l’ambassade de Chine depuis des décennies, le journaliste déclare avoir saisi de nouveau le ministre Mbella Mbella pour lui demander de reconsidérer sa position sur le traitement de son affaire, dans deux correspondances distinctes également adressées au président Paul Biya, au Premier ministre, au ministre d’Etat, secrétaire général de la présidence, au ministre d’Etat, ministre de la Justice, garde des Sceaux, au ministre, secrétaire général des services du Premier ministre, au délégué général à la Sûreté nationale, au Sed, à la Dgre, la Conac et la Cndhl. Les résultats des diverses enquêtes ouvertes depuis 2019 sont attendus. « Comme les Chinois ont beaucoup d’argent, qu’ils le dépensent, m’avait dit il y a un an, un proche collaborateur du ministre. Il y a quelques mois, j’ai appris par mes propres sources au sein du ministère que l’ambassade de Chine affirme avoir réglé l’affaire », souligne encore le journaliste. A suivre !

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