Affaire Martinez Zogo : Justin Danwe, dérive solitaire ou instrument de lutte de pouvoir ?

Justin Danwe

Justin Danwe, l’officier présumé à la tête du commando qui a assassiné le journaliste Martinez Zogo, est aujourd’hui au centre de l’affaire qui ébranle le Cameroun.

Il a été présenté devant le commissaire du gouvernement du tribunal militaire de Yaoundé le 24 février dernier, aux côtés d’une vingtaine d’autres suspects. Habillé d’un sweat-shirt aux couleurs des Lions Indomptables et le visage en grande partie dissimulé par une capuche, Justin Danwe a été la star de la nuit pour les nombreux curieux rassemblés devant le bâtiment abritant le tribunal.

Interpellé dans la plus grande discrétion

Ce personnage au physique athlétique est considéré comme une figure majeure de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), le service de contre-espionnage camerounais. Mais Justin Danwe est un homme de l’ombre, inconnu de la plupart de ses compatriotes, et dont les interactions sociales sont limitées, comme tout bon espion. Il a été arrêté le 1er février pour son implication présumée dans l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Cette arrestation a été confirmée par Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence. Selon nos informations, Danwe s’est autodénoncé dès que les éléments qui l’impliquaient dans l’organisation du meurtre lui ont été présentés, après avoir été convoqué à la suite d’une dénonciation faite par un de ses collaborateurs. Cette enquête est rapidement devenue une affaire d’État après la découverte du corps sans vie du journaliste le 22 janvier dans la banlieue de Yaoundé.

« Intelligence vive »

Comment le directeur des opérations des services secrets du pays, décoré chevalier de l’ordre du mérite camerounais – la deuxième plus haute distinction honorifique du pays – le 20 mai 2021, est-il devenu le principal suspect d’un tel crime ? Le natif de Souaye, dans l’arrondissement de Guidiguis (région de l’Extrême-Nord) est pourtant crédité d’un parcours scolaire sans faute. De son passage au lycée classique et moderne de Ngaoundéré, où il obtient un baccalauréat littéraire en 1998, à l’université de la même ville, qu’il quitte en 2002, licence en poche, le récit de ses anciens camarades décrit un « sujet brillant » à « l’intelligence vive ».

Son admission à l’École militaire interarmées (Emia), en 2002, est une surprise pour plusieurs de ses camarades qui lui prédisaient une toute autre trajectoire. Mais l’intéressé semble s’y plaire. Sorti de la prestigieuse institution chargée de former les officiers camerounais en 2004, il devient lieutenant en 2007. Il sera ensuite promu capitaine au début des années 2010, chef d’escadron en 2018, et, depuis le 1er janvier 2022, lieutenant-colonel de la gendarmerie.

Luttes d’influence à la DGRE

À la DGRE, l’officier de gendarmerie évolue dans un panier de crabes. Les services de contre-espionnage font en effet l’objet d’une âpre et secrète lutte d’influence. Leur patron, Léopold Maxime Eko Eko, doit faire face à l’activisme de réseaux occultes qui réclament son départ, et ce malgré les succès qu’il a pu engranger à la tête de ce service – dont le plus retentissant fut la libération de neuf otages enlevés au large du Cameroun en novembre 2008.

Face à l’adversité, Léopold Maxime Eko Eko plie mais ne rompt pas. Le chef de la DGRE tient ferme les rênes de la structure, alors que des médias locaux évoquent à plusieurs reprises son remplacement imminent. Eko Eko le sait : ses adversaires ne se comptent pas qu’en dehors de la structure qu’il dirige. Soupçonnait-il Justin Danwe d’être de ceux qui roulent pour ses adversaires ?
Le 22 novembre 2021, Eko Eko prend la décision de l’écarter, en lui retirant une bonne partie de ses prérogatives. Parmi elles, celle de la mise en mouvement de troupes, ou encore l’usage de certains matériels. Mais il ne peut aller beaucoup plus loin, la décision de le révoquer de ses fonctions revenant exclusivement au président de la République.

Liens avec Amougou Belinga

Danwe mis au placard, Eko Eko remet en selle James Elong Lobé, conseiller technique numéro un de la DGRE et prédécesseur de Justin Danwe au poste de directeur des opérations. Ce climat délétère a-t-il poussé l’espion à franchir des lignes rouges ? Au cours d’une conférence de presse, le 17 février, l’avocat de Jean-Pierre Amougou Belinga, autre suspect présumé dans l’affaire Zogo, a affirmé que Justin Danwe vendait ses services d’agent de la DGRE à des particuliers. « Le lieutenant-colonel Danwe allait souvent voir Jean-Pierre Amougou Belinga pour lui donner des informations sur la sécurité au niveau de la frontière Cameroun-RCA », avait notamment indiqué Me Charles Tchoungang. Interrogé sur le sujet, Me Jacques Mbuny, l’avocat de Danwe, n’a ni confirmé ni infirmé ces propos, se contentant de reprocher à son confrère d’avoir « levé le secret de l’instruction ».

La défense d’Amougou Belinga, que Danwe a désigné comme le commanditaire du crime qu’il prétend avoir commis avec des collaborateurs de la DGRE, souhaite que la lumière soit faite sur l’état psychologique de l’espion. « Le Cameroun a été manipulé par cet individu qui nous a mis dans le bourbier d’un meurtre avec commanditaire », dénonce l’économiste Dieudonné Essomba, proche et soutien d’Amougou Belinga. « Or un examen objectif des données montre de manière claire que Danwe est un officier félon qui a dévoyé les services dont il avait la charge. »

Cette hypothèse ne semble pour l’instant pas celle retenue par les enquêteurs, qui privilégient plutôt la thèse d’une opération collective avec plusieurs niveaux d’intervention qui restent à déterminer. De nombreuses questions sans réponses entourent encore l’assassinat de Martinez Zogo. En attendant la date de leur prochaine présentation devant le commissaire du gouvernement, une éventuelle mise sous mandat de dépôt des différents suspects permettra de savoir si la justice camerounaise dispose d’assez d’éléments pour les présenter devant un juge.

Par Franck Foute (Jeune Afrique)

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