Visite : Christine Lagarde en mission de recadrage au Cameroun

Christine Lagarde fille d'un ancien planteur

La patronne du Fmi vient mettre en garde des dirigeants de la sous-région contre les dérives budgétaires et la mal-gouvernance, potentiellement suicidaires pour des économies plus que fragiles.
La directrice générale du Fonds monétaire international (Fmi) a, mardi, donné le ton des deux étapes de sa visite de travail en Afrique noire par le Nigeria. «Je vais être très claire : ni moi ni mon équipe ne sommes ici pour négocier les conditions d’un prêt, et nous ne sommes pas en train d’organiser de telles négociations», a déclaré Christine Lagarde, lors d’une conférence de presse à Abuja. Au Cameroun dès ce jeudi, Mme Lagarde ne devrait visiblement pas tenir un discours différent. Mais ceci fait partie du lexique diplomatique convenu, car ce ne sont pas les sujets gênants qui manqueront, lors des entretiens avec ses interlocuteurs.
À Yaoundé, Mme Lagarde aura des échanges respectivement avec le ministre des Finances (Minfi), Alamine Ousmane Mey, avec le Premier ministre Philemon Yang, avec le chef de l’État Paul Biya, avec les ministres en charge des Finances de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), avec le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), Lucas Abaga Nchama, avec des leaders féminins de la société civile ainsi que des représentants des milieux d’affaires.
Avec les uns et les autres, la patronne du Fmi devrait tenir un discours à la fois de résilience et de prudence. En effet, face à une conjoncture internationale particulièrement morose, conjuguée à un environnement sécuritaire sous-régional défavorable, Christine Lagarde, apprend-on de source introduite, aura une posture à double détente. Il s’agira d’abord, pour elle, de prôner encore plus de prudence financière. Ensuite, proposer aux dirigeants de la Cemac un code de bonne conduite en vue d’éviter les chocs conjoncturels connus il y a peu par des pays réputés mieux nantis tels que la Grèce ou encore l’Espagne. En d’autres termes, de nouveaux mécanismes d’ajustement permettant de contourner les dérives et tentations potentiellement dangereuses pour des économies fragiles.
Le Fmi avait déjà mis en garde, dans son rapport de septembre 2015 sur les perspectives économiques régionales en Afrique subsaharienne : «L’activité économique de l’Afrique subsaharienne s’est nettement affaiblie ; on attend désormais une croissance de 3% cette année et de 4% en 2016, contre 5% en 2014. Des trois facteurs à la base de la croissance vigoureuse de la région au cours de la dernière décennie – à savoir une amélioration considérable du climat des affaires et de l’environnement macroéconomique, le niveau élevé des cours des produits de base et des conditions financières mondiales particulièrement favorables –, les deux derniers ont perdu récemment beaucoup de leur vigueur. En conséquence, même si l’activité demeure plus soutenue que dans bien d’autres régions émergentes ou en développement, la forte dynamique de croissance observée en Afrique subsaharienne ces dernières années s’est dissipée. En outre, compte tenu de la possibilité que l’environnement extérieur devienne encore moins favorable, ces perspectives restent exposées à des aléas plutôt négatifs, d’autant plus que certains pays abordent cette nouvelle période avec des amortisseurs extérieurs et budgétaires plus réduits qu’au moment de la crise financière mondiale.»
Dans le communiqué annonçant la visite de la Dg au Cameroun, l’institution financière de Bretton Woods, en dépit de circonlocutions diplomatiques, se veut encore plus clair sur les enjeux du moment : «Le pays et l’ensemble de la région Cemac sont aux prises avec le double choc de la chute des cours du brut (moins de 35 dollars le baril en ce moment, Ndlr) et des perturbations sécuritaires. Le renforcement de l’intégration régionale et la mise en œuvre d’ambitieux programmes de réformes dans les pays de la Cemac seront déterminants pour assurer la stabilité macroéconomique et rétablir une croissance forte et inclusive dans la région.»

Le Cameroun à l’index
S’agissant spécifiquement du Cameroun, il convient de noter que le Fmi n’a pas ménagé ses mises en garde et autres critiques face à des pratiques caractérisées à la fois par la mal-gouvernance et une forte propension aux déviances budgétaires et financières. Ainsi, au terme de consultations au titre de l’article IV avec le Cameroun l’institution financière internationale a, le 18 novembre 2015, rendu une déclaration qui ne laisse que peu de place à l’ambiguïté : «Les administrateurs soulignent qu’il est important de préserver la viabilité de la dette. Ils encouragent les autorités à mener une stratégie prudente de gestion de la dette privilégiant davantage les emprunts concessionnels et le financement par le biais des marchés régionaux. Ils engagent les autorités à procéder à une évaluation et à une hiérarchisation poussées des projets d’investissement, à partir de leur impact potentiel sur la croissance et sur la réduction de la pauvreté en tenant compte par ailleurs de la capacité administrative et des moyens de mise en œuvre.»
En cause, le recours récurrent, sans retenue et sans contrôle démocratique systématique, aux fonds chinois pour la réalisation des programmes de développement. «Tout en reconnaissant la nécessité de combler les déficits d’infrastructures, les administrateurs notent que les vulnérabilités budgétaires et extérieures s’accentuent en raison du repli des recettes pétrolières et d’un ambitieux plan d’investissement public. Ils soulignent que de saines politiques en matière de budget et de gestion de la dette et des réformes structurelles plus ambitieuses sont essentielles pour préserver la stabilité macroéconomique, doper l’investissement privé et promouvoir une croissance plus forte, durable et inclusive», avait alors prescrit le Fmi. Des recommandations visiblement restées lettre-morte à ce jour. Et qui font hurler nombre de spécialistes en la matière.
Sur le plan interne, et bien que reconnaissant que l’économie camerounaise avait fait preuve de résilience face au double choc de la chute des prix du pétrole et de la montée des menaces pour la sécurité, le Fmi, en novembre 2015, avertissait ainsi contre «le recours à des financements extérieurs, y compris non concessionnels, pour les dépenses d’équipement [et qui] a entraîné une forte hausse (à partir d’un niveau de base faible) de la dette publique extérieure, qui représentait 17,8% du Pib [produit intérieur brut] fin 2014».
En mi-octobre d’avant, une alerte du même type avait déjà été donnée par le Fonds : «Le fardeau de la dette du Cameroun reste faible, en partie grâce au vaste allègement obtenu en 2006, mais il se développe de nouveau à un rythme rapide. L’analyse de viabilité de la dette montre que le niveau de risque du fait de la dette extérieure est passé de ‘’faible’’ à ‘’modéré’’, en raison de l’augmentation de la dette extérieure non concessionnelle. Selon les tendances actuelles, la dette publique globale devrait doubler en pourcentage du Pib, entre 2012 et 2019.» Autant de prescriptions, et bien d’autres encore, aujourd’hui mises à mal par une réalité économique débridée ayant culminé avec le passage d’Emmanuel Nganou Djoumessi à la tête de l’Économie, du Plan et de l’Aménagement du territoire. Qui va payer la note ?

Michel Tafou

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