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Raymond Aaron rappelait : « Nous retenons de l??histoire ce qui nous intéresse. La sélection historique est dirigée par les questions que le présent pose au passé ». Par exemple, pourquoi la queue du cheval est aux Bamiléké ce que fut l??aiguille de Cléopâtre à la reine égyptienne du même nom ? Voilà une question que le présent pose bien à l??histoire des peuples des Grassfields. La queue du cheval, pas besoin d??écarquiller les yeux pour s??en convaincre, est bel et bien le symbole de la victoire chez ces peuples. Et ce, depuis des lustres. Depuis quand exactement ? Et dans quelles circonstances ? Et pourquoi ce choix, étant entendu que « ce sont nos choix qui montrent ce que nous sommes véritablement, bien plus que ne le montrent nos aptitudes » (J. K. Rowling) ? Là est la question !
Des études anthropologiques, basées notamment sur la tradition orale et les textes oraux étiologiques, sont en cours et pourraient déboucher sur des résultats plus probants sur la question. Mais les rudiments en sont disponibles, qui attestent du fait que la symbolique de la queue du cheval dans les Grassfields camerounais est né vers le XVIe siècle, à la suite des incursions punitives de la cavalerie guerrière peule chez les Bamoun. Ce peuple subissait les attaques des Peuls venus du nord et du nord-est de leur territoire. Les Peuls, fervents cavaliers, disposaient de chevaux, ce qui était très étranger aux Bamoun, qui n??avaient jamais vu un animal transporter un homme et capable de courir à une vitesse déconcertante. Selon nos informations, le cheval était considéré par les Bamoun comme un animal surnaturel dompté par des individus hors du commun, des « extra-terrestres ». Les troupes du sultan bamoun n??avaient jamais eu le courage d??affronter ces cavaliers, car il s??agissait, selon eux, d??animaux et de personnes extraordinaires. Pourtant, un jour, un homme hardi, armé de courage du fait du massacre de sa famille par les cavaliers étrangers, se résolut à attaquer l??ennemi de front. Il était archer, et dans un guet-apens, il fit trébucher un cheval, tua le cavalier et coupa la queue de la bête. Quand il se rendit au palais royal, le roi n??en crut pas ses yeux : le courageux Bamoun tenait en main la tête du cavalier peul et la queue du cheval qu??il venait de couper. Le roi organisa alors une grande fête pour célébrer la victoire sur l??ennemi, en brandissant la queue de cheval, comme un trophée. L??animal et le cavalier jadis considérés comme surnaturels pouvaient donc être vaincus ? La queue du cheval en était la preuve irréfutable !
Depuis lors, le pays bamiléké ?? les Bamoun sont historiquement des Bamiléké ?? décida de faire de la queue du cheval le symbole de victoire : victoire sur l??ennemi ; victoire sur le désespoir ; victoire sur la mort. Victoire sur la mort ? Oui, car les Bamiléké, tout comme tout descendant du Nil, ne détestent la mort : ils l??acceptent, tout en sachant que le défunt « rentre chez lui », qu??il reviendra et montrera que la mort n??est pas synonyme de la fin de l??homme : avant de parcourir le labyrinthe fait d??innombrables immersions débouchant sur la purification finale de son âme (en vue d??une place dans le royaume céleste), l??homme vainc la mort à travers l??immortalité de sa partie immatérielle, mais aussi par le biais de sa descendance. C??est une descendance qui pleure le disparu, puis fête et célèbre la victoire de la vie sur le trépas, y compris notamment à travers des funérailles commémoratives. Le symbole de la victoire est désormais brandi à toute occasion festive de triomphe : danses de sociétés secrètes, deuil, funérailles, etc. La queue de cheval a fait du chemin déjà, et entend rester dans la cosmogonie et la sociologie des Grassfields pour longtemps encore.
Correspondance particulière pour www.237online.comDieudonné Toukam Consultant-Chercheur (Linguistique et anthropologie bamiléké) Auteur de « Parlons bamiléké » (L??Harmattan, déc. 2008) [email protected]
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