Fête tous les jours à Joli Soir
Une vingtaine de femmes originaires de l??Extrême-Nord y fabriquent une boisson traditionnelle à base de mil. Lundi 18 janvier 2010, quartier Joli Soir à Ngaoundéré, il est 9 h. Une forte odeur de mil s??échappe dans l??air. Le vacarme est au comble dans ce quartier général de fabrication et de vente du « bil bil », une boisson traditionnelle à base de mil fermenté. Assis à 4 ou 5 sur des bancs placés en forme de cercle dans les différents hangars, les clients devisent en buvant cet alcool servi dans de petites calebasses. Ils y restent parfois
jusqu??à tard dans la nuit.
?? Ngaoundéré, les retraités et les chômeurs passent plus de temps où l??on vend du « bil bil ». Les femmes au foyer de retour du marché aussi. « C??est une tradition que nous devons perpétuer par tous les moyens », explique le caporal chef à la retraite, Pierre Ibrahima. Il est l??un des disciples de la calebasse du « bil bil » et un habitué du quartier Joli Soir.
L??ampleur de la consommation de cette boisson d??origine sahélienne de Ngaoundéré, est, selon certaines autorités, au-delà de la normale. Selon certaines indiscrétions, pour freiner sa production la ville, le taux de l??impôt libératoire a été revu à la hausse par les autorités municipales de Ngaoundéré. Augmentation qui n??a pas fait fléchir ces entreprises brassicoles artisanales. « Nous payons annuellement 30 000 Fcfa d??impôt libératoire, 16 000 Fcfa de taxes sur le divertissement et 6 000 Fcfa pour la patente », indique Hélène Maï Kéré, la doyenne des vendeuses du « bili bili » de Ngaoundéré.
A Jolie Soir, le commerce du « bili bili » est tenu par une vingtaine de femmes venues de l??Extrême-Nord. Les prix varient entre 50 Fcfa pour une calebasse, et 500 Fcfa le seau de 4 litres. Selon Méli Christine, vendeuse de « bil bil », il lui faut chaque jour écouler sur le marché environ 300 litres de « bil- bil ». Quantité valable pour bon nombre d??entre elle. D??après les statistiques de la commune de Ngaoundéré 2ème, c??est une cinquantaine de sacs de mil de 100 kilos chacun qui servent quotidiennement à la fabrication du « bil bil » dans le seul centre-ville de Ngaoundéré.Préparation : De la drogue et des produits chimiques en plus ?
Il faut en moyenne 18 heures pour la préparation du « bil bil ». Lorsque l??on y ajoute le temps de faire germer le mil pour son passage dans le moulin et ans les fûts, c??est 72 heures au total. Pas moins de trois sacs de mil à déverser dans les fûts de 200 litres et le bois de chauffe d??une valeur de 6000 à 8000 Fcfa pour la cuisson de cet alcool.
La fermentation du « bil bil », aujourd??hui, est sujette à diverses interprétations. Selon certaines informations, les fabricantes y ajoutent d??autres produits chimiques pour accélérer le processus de fermentation. Elles y ajouteraient aussi de la drogue. Faux rétorquent les vendeuses de « bil bil ». Selon Dr Ko??ona, médecin en service à l??hôpital régional de Ngaoundéré, « le taux d??alcoolémie du bil bil augmente avec le degré de fermentation selon les jours et la durée de celle-ci ». Pour lui la fermentation avec levure chimique utilisée dans la fabrication des pains n??a aucun effet nocif pour la santé.
Avis que partage Mme Flore Madeleine Tugoué, point focale nutrition à la délégation régionale de la Santé publique pour l??Adamaoua. « Etant donné que l??alcool est toxique, la consommation abusive du bil bil est dangereuse pour l??organisme. Nous conseillons aux gens de le boire avec modération comme tout autre alcool. Le bil bil fermenté au 1er degré, pendant un à deux jours, est bon pour la santé et contient la vitamine B. Il a une valeur énergétique. Quand la fermentation dure longtemps, le taux d??alcool augmente », ajoute-t-elle.Mai Pauline Glo??né : 35 ans à préparer du « bil bil »
Ses revenus lui ont permis, entre autres, de payer la scolarité de son fils magistrat.Pauline Glo??né s??est lancée dans la fabrication du « bil bil » à Datcheka, son village natal. « Mon époux et son oncle étaient contre cette initiative. Mais ma belle-mère qui m??y encourageait a eu le dessus sur eux», raconte Mai Pauline. Elle poursuit : « La fabrication de cette boisson dure en moyenne 72 heures. Levée à l??aube, je me couchais tard. Mais je n??ai pas cédé au découragement». Surtout qu??à l??époque, précise la vendeuse, c??était un plaisir de préparer du « bil bil » et un honneur pour l??époux.
En 1985, suite à l??affectation de son époux instituteur, Mai Pauline Glo??né s??installe à Yaoundé. Son commerce y est florissant. Et chaque samedi, derrière les fournaises de sa brasserie artisanale, au quartier Mvolyé, la jeune mère prépare une centaine de litres de « bil bil ». La boisson est très appréciée par la communauté Massa et Toupouri de la ville aux sept collines.
Les multiples affectations de son époux vont tour à tour conduire Mai Pauline Glo??né dans les villes de Douala, Bafoussam, Nkongsamba, pour venir s??achever à Ngaoundéré où son époux coule une paisible retraite. Dans chaque ville, Mai Pauline Glo??né s??est fait un nom au sein de la communauté du Grand Nord, mais aussi chez les adeptes de la boisson pour la majorité ?? « Il y avait juste une femme moundang qui préparait le « bil bil » tous les samedis pour le vendre au camp militaire. Avec le conseil cette fois de mon époux je me suis relancée dans l??activité », explique-t-elle
A Ngaoundéré, une ville en majorité musulmane, elle va essuyer les railleries et autres moqueries des voisins, amis et aussi des camarades de classe de ses enfants. L??épouse de l??instituteur Basga Daniel ne va pas désarmer. Ainsi avec le soutien de la communauté massa toupouri et matakam, une concurrence va s??installer entre la mère du « bil bil » et sa rivale du quartier Moundang, qui va amener la doyenne des vendeuses du « bil bil » à délocaliser ses quartiers dans le centre ville ou elle va construire un cabaret et y installer une chaîne musicale pour distiller de la musique à ses clients. Une innovation qui lui vaut en partie de nombreuses gardes à vue dans les commissariats et brigades de gendarmerie, pour vente de boisson illégale et nocive à la santé et trouble à la tranquillité des populations.
35 ans plus tard, Mai Pauline Glo??né continue son activité, malgré les multiples arrestations, les taxes exorbitantes, le prix du sac de mil qui est passé du simple au triple. Elle dit tout de même s??en sortir. Ce d??autant plus que c??est avec les revenus du « bil bil » que son fils aîné est aujourd??hui magistrat en service dans la région de l??Adamaoua.Vox pop : Pourquoi buvez-vous du bil-bil ?
Marcel Bianzoubé, ferrailleur : « ??a coûte moins cher »Je bois du « bil bil » parce qu??il est préparé par nos parents, mais aussi à cause de son prix abordable. Contrairement à la bière qui coûte beaucoup plus cher aujourd??hui. Avec 500 Fcfa, je suis K.O. Il arrive parfois qu??on m??en offre. Qui peut vous donner une bière dans un bar gratuitement aujourd??hui ?Aïcha Habiba, couturière : « C??est vitaminé »Le « bil bil », on en fabrique dans ma famille et dans mon entourage. J??en consomme donc par habitude comme beaucoup d??autres personnes originaires de la partie septentrionale du pays. Je crois aussi que le « bil bil » est plus vitaminé que d??autres boissons commercialisées chez nous.
François Youhangar, maçon : « Par amour »Sauvé d??une mauvaise situation alors que je me trouvais dans un lieu de commercialisation du « bil bil » j??ai décidé de commencer ma journée en buvant. Aujourd??hui, le « bil bil » et moi, c??est une histoire d??amour. Quand j??en consomme, je suis inspiré à mort et je fais bien mon travail.Paul Mvimblang, ferrailleur : « Une boisson traditionnelle »Je bois du « bil bil » » parce que c??est une boisson traditionnelle à base de mil. Rien à voir avec les autres boissons alcoolisées faites avec des produits chimiques dont on ne connaît pas toujours la composition. Je conseillerais à tous les Camerounais d??en boire comme moi.
Adolarc Lamissia, Le jour
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