Politologue et Directeur exécutif du Groupe de recherches sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique, l??enseignant analyse le congé que vient de prendre le président gabonais. Omar Bongo Ondimba
a décidé de passer le relais au vice-président, le temps pour lui de se consacrer au deuil de son épouse. Est-ce une démarche habituelle pour un chef d??Etat?
A l??évidence, cette démarche du président gabonais est inhabituelle, tant on s??est habitué à observer un attachement maladif des chefs d??Etat de la sous région à l??exercice arrogant du pouvoir, quel que soient les circonstances. Prise dans cette logique, cette décision du président Omar Bongo Ondimba correspond à une démarche politique à forte connotation symbolique. En effet, elle peut nous amener à explorer deux pistes au moins. Premièrement, on peut y voir un message humain manifeste de détachement momentané du pouvoir de la part d??un homme qui traverse une douleur particulière, due notamment à la perte d??un être cher, et qui se remet dans la peau d??un homme ordinaire pour participer à ce titre aux cérémonies traditionnelles de veuvage selon les coutumes gabonaises. Dans ce cas, c??est l??homme Omar Bongo Ondimba, et non le chef de l??Etat gabonais, qui s??associe en toute simplicité à tous ses proches aux traditions de son pays. Deuxièmement, cette démarche peut traduire un message politique insidieux à l??adresse de tous les observateurs de la scène politique gabonaise de la capacité de son président à opérer des choix inattendus, dans un contexte où il est clairement soupçonné d??être attaché à vie à l??exercice du pouvoir. Dans ce cas, le président gabonais montre à profusion qu??il maîtrise toutes les cartes, et qu??il est capable de tout, s??il le veut.
Les chefs d??Etats ont-ils besoin de rendre publique leur décision de départ en congés? Politiquement, et le temps de leur mandat, les chefs d??Etats exercent un pouvoir suprême, c??est-à-dire un pouvoir au-dessus duquel il n??y a rien. A ce titre, ils n??ont qu??une obligation de transparence à l??égard des peuples, souverains également, qui les ont élus et qui peuvent les sanctionner démocratiquement par la voie électorale. Pris dans cette logique, et par respect à ces peuples-électeurs, les chefs d??Etat sont tenus de rendre public leur décision de départ en congés, voire de simple absence à la tête de l??Etat.
Est-ce une coïncidence ou une volonté de se retirer du président Bongo au moment où la doyenne des juges en France a jugé recevable les plaintes contre les présidents Omar Bongo Ondimba, Sassou Nguesso et Obiang Nguema? Je ne pense pas que le président gabonais soit à ses premières tribulations ou confrontations psychologiques avec les juges français. Il y a eu par le passé beaucoup d??agitation de même nature autour des affaires Elf ou des appartements parisiens, etc. qui n??ont pas conduit au retrait de la scène politique du président gabonais. Je pense très humblement qu??il y a tellement d??interconnexions compliquées entre la France et le Gabon que la simple recevabilité d??une plainte, fusse-t-elle en provenance de la doyenne des juges, ne peut pas remettre en cause. A plus forte raison conduire aussi facilement, voire mécaniquement, à son retrait de la scène politique. L??imaginer serait minimiser à n??en point douter, la capacité de réaction d??un redoutable bagarreur comme Omar Bongo Ondimba. A mon avis, les mauvaises nouvelles convergent tout simplement au même moment!
En définitive, comment peut-on considérer cette période : un congé, un empêchement? Socialement, on ne saurait parler de congés. Constitutionnellement, cela ne correspond pas non plus à un empêchement. En effet, l??empêchement désigne l??hypothèse dans laquelle le Conseil Constitutionnel, statuant à la majorité de ses membres déclare, sur la demande du gouvernement, que le président de la République ne peut, provisoirement ou définitivement, exercer son mandat. On peut qualifier la situation gabonaise de parenthèse politique??
Le chef de l??Etat par intérim qui assure le pouvoir pendant cette période a- t-il les pleins pouvoirs? Objectivement, le chef de l??Etat par intérim ne peut pas disposer des pleins pouvoirs, en l??occurrence le contrôle de l??armée, de la police, des renseignements, de la justice, de l??administration, etc., comme dans tous les régimes présidentialistes. A moins que le chef de l??Etat titulaire n??ait volontairement organisé un coup d??Etat politique contre lui-même. Cela étant, le chef de l??Etat par intérim n??exerce le pouvoir que dans les limites qui lui ont été concédées par le titulaire du poste, le temps de la brève parenthèse politique pour des raisons connues.
Pensez-vous que cette solution de repos que s??est imposé Omar Bongo Ondimba peut être considérée comme solution dans le cas de ??fatigue?? de certains chefs d??Etats (exemple du président Ahidjo) que le continent a connu? Il n??y a que les aménagements constitutionnels allant dans ce sens qui vaillent la peine d??être encouragés. Bien évidemment, la République ne doit pas être gérée comme une affaire personnelle, voire comme un village bantou. Sinon, nos Etats auront du mal à se projeter comme des institutions qui sécurisent et crédibilisent les processus démocratiques en cours. Il y a absolument un choix à faire entre la République et le village!
Propos recueillis par Lazare Kolyang. Mutations




