L’église Mormone et la création de Beneficial Life : Histoire, enjeux et influence

Beneficial Life et eglise mormone

Beneficial Life : quand l’Église mormone joue les assureurs

L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, plus communément appelée l’Église mormone, ne se contente pas de prêcher la foi : elle gère aussi un véritable empire économique. Parmi ses entreprises figure une compagnie d’assurance vie nommée Beneficial Life Insurance, fondée il y a plus d’un siècle sous l’impulsion directe de l’Église. Cette incursion d’une institution religieuse dans le monde de l’assurance soulève des questions sur les motivations et les conséquences d’un tel mélange des genres. Comment et pourquoi l’Église mormone s’est-elle lancée dans l’assurance ? Quels liens unissent Beneficial Life et l’Église, et quelles controverses cette relation a-t-elle suscitées ? Cet article décrypte l’histoire peu commune de Beneficial Life et son éventuel rôle en Afrique, en particulier au Cameroun, pays majoritairement chrétien non mormon.

Une Église aux ambitions spirituelles et économiques

Fondée en 1830 aux États-Unis par Joseph Smith, l’Église mormone s’est rapidement distinguée par un fort esprit communautaire et une organisation autonome. Chassés de plusieurs États américains au XIXᵉ siècle, les fidèles mormons ont émigré en masse vers l’Utah (alors un territoire isolé) sous la conduite de Brigham Young. Coupée du reste du pays, la jeune communauté a dû bâtir sa propre économie locale. C’est ainsi que l’Église mormone, en plus de son rôle spirituel, a fondé diverses entreprises pour subvenir aux besoins matériels de ses membres. Au fil du temps, elle a créé des banques, des sociétés agricoles, des magasins coopératifs (tels que Zion’s Cooperative Mercantile Institution) et d’autres entreprises – certaines ont prospéré, d’autres ont échoué. Cette diversification économique visait à assurer l’autosuffisance des croyants et à protéger l’institution des vicissitudes financières. En effet, l’Église a frôlé la banqueroute à la fin des années 1890, puis de nouveau dans les années 1950 suite à des dépenses excessives dans la construction de lieux de culte. Retenant la leçon, ses dirigeants ont progressivement constitué un matelas financier et investi dans des secteurs variés pour « ne plus jamais revivre ces crises », selon les principes d’épargne prônés par l’Église. Aujourd’hui, des estimations externes situent le patrimoine total de l’Église mormone autour de 265 milliards de dollars US, ce qui en ferait l’une des institutions religieuses les plus riches au monde. Cet empire englobe des exploitations agricoles, des médias (journaux, radios), de l’immobilier commercial – à l’image d’un centre commercial de luxe à Salt Lake City – et même une société d’assurance, Beneficial Life.

La Gateway Tower West à Salt Lake City, anciennement connue sous le nom de Beneficial Life Tower, arborait jadis en haut de sa façade le logo de la compagnie d’assurance de l’Église mormone. Ce gratte-ciel jouxte Temple Square, le siège mondial de l’Église, illustrant la proximité – physique et financière – entre les activités spirituelles et économiques de l’institution.

Naissance de Beneficial Life : protéger les veuves et orphelins

C’est au tout début du XXᵉ siècle que l’Église mormone s’est lancée dans le domaine de l’assurance. En 1905, trois hommes d’affaires de l’Utah – Lorenzo N. Stohl et les frères Nathaniel G. et John Stringham – réunissent 100 000 dollars pour fonder une compagnie d’assurance vie locale. L’Église mormone elle-même souscrit l’essentiel du capital de départ et en devient de facto l’actionnaire principal. Rapidement, l’Église rachète les parts restantes et devient l’unique propriétaire de la société, baptisée Beneficial Life Insurance Company. Officiellement, la création de Beneficial Life répond à un impératif moral : protéger les veuves et les orphelins des drames financiers liés à la perte d’un être cher. L’initiative est fortement encouragée par un apôtre mormon de l’époque, Heber J. Grant, lui-même marqué par une enfance difficile après le décès de son père. Heber J. Grant – qui deviendra plus tard le 7ᵉ Président de l’Église – avait fondé sa propre compagnie d’assurance quelques années auparavant et l’a revendue à l’Église à prix symbolique afin de fusionner avec Beneficial Life naissant. Son « influence prépondérante » a été déterminante dans l’organisation pionnière de Beneficial Life, note un historien de l’Église. À l’époque, l’Utah ne disposait d’aucune autre compagnie locale d’assurances-vie : Beneficial Life vient combler ce vide et offrir aux habitants une protection inédite. La jeune entreprise se présente comme la solution providentielle pour éviter que les familles mormones ne sombrent dans la misère au décès du père de famille, un sort qu’avait connu la propre mère de Heber J. Grant. Cette dimension sociale et communautaire est mise en avant par l’Église : on insiste sur la mission quasi caritative de Beneficial Life, censée incarner la devise mormone d’entraide et de prévoyance.

L’entreprise Beneficial Life : une filiale du « bras armé » financier de l’Église

Au fil des décennies, Beneficial Life s’est développée comme l’une des nombreuses filiales du conglomérat d’affaires mormon. Depuis 1966, la compagnie est intégrée au Deseret Management Corporation (DMC), le holding qui chapeaute toutes les activités commerciales de l’Église de Jésus-Christ des SDJ. DMC est le bras financier de l’Église : il gère une multitude d’actifs lucratifs (agences de presse, immobilier, assurances, produits agricoles, etc.) dont les bénéfices remontent en fin de compte vers l’institution religieuse. Beneficial Life, en tant que filiale de DMC, fonctionne comme une société d’assurance vie classique sur le plan opérationnel – proposant des contrats d’assurance décès, des rentes viagères (annuities) et des produits d’épargne retraite. Son siège est basé à Salt Lake City, non loin du temple mormon, ce qui symbolise la proximité des affaires temporelles avec le cœur spirituel de l’Église. Pendant des décennies, Beneficial Life a principalement ciblé une clientèle mormone. Historiquement, l’entreprise vendait surtout des polices aux membres de l’Église eux-mêmes, s’appuyant sur la confiance interne et le réseau ecclésial pour recruter ses clients. Un siècle durant, de 1905 aux années 2000, des centaines de milliers de familles (souvent mormones) ont souscrit des assurances auprès de Beneficial Life, trouvant là une prolongation des valeurs prônées le dimanche à l’église : prévoyance, responsabilité familiale et secours mutuel. Beneficial Life se vantait d’ailleurs d’avoir toujours honoré ses engagements même en temps de crise – que ce soit lors des épidémies meurtrières (telle la grippe de 1918) ou des guerres mondiales – se forgeant l’image d’une institution stable et éthique, en accord avec les principes religieux de ses propriétaires.

Cependant, au-delà des apparences vertueuses, Beneficial Life reste une entreprise commerciale à but lucratif. À son apogée, elle gérait plus de 3 milliards de dollars d’actifs financiers (chiffres 2013), investis sur les marchés comme toute compagnie d’assurance. Son conseil d’administration et ses dirigeants – souvent issus de la communauté mormone – devaient concilier impératifs de rentabilité et enseignements religieux. Cette double identité suscitait déjà quelques interrogations chez les observateurs : l’Église, acteur religieux, pouvait-elle rester impartiale en indemnisant des assurés non mormons ? Les fonds tirés des primes d’assurance servaient-ils à financer l’expansion de l’Église ? Officiellement, une muraille étanche existe entre l’argent « sacré » des dîmes versées par les fidèles et les revenus « séculiers » de ses entreprises commerciales. L’Église affirme que Beneficial Life et les autres filiales de DMC opèrent sans subventions cultuelles, et que les dividendes éventuels sont réinvestis pour soutenir la mission spirituelle (construction de temples, actions humanitaires, etc.). En pratique, cette séparation n’a pas toujours été évidente, comme le montre l’histoire récente.

Controverses : un sauvetage financier sur fonds religieux

La grande crise financière de 2008 a mis en lumière les risques d’un tel enchevêtrement entre Église et assurance. Comme nombre d’institutions financières, Beneficial Life a vacillé suite à l’effondrement des marchés. L’entreprise avait investi massivement dans des titres adossés à des hypothèques immobilières (les fameux mortgage-backed securities), un secteur ravagé par la crise des subprimes. En l’espace de deux ans, Beneficial a dû déprécier près de 600 millions de dollars d’actifs, accusant des pertes colossales Face au danger d’insolvabilité, l’Église mormone est intervenue en pompier financier : via sa holding DMC, elle a injecté 594 millions de dollars pour combler le déficit de sa filiale d’assurance. Ce renflouement discret a évité l’effondrement de Beneficial Life, mais il a soulevé d’épineuses questions éthiques et légales. D’abord, l’opération s’apparente à un bailout interne : une Église utilisant ses réserves pour sauver une entreprise privée. Ensuite, l’origine de ces 594 millions pose problème. Des cadres dirigeants ont assuré qu’aucune dîme des fidèles n’a été utilisée, le sauvetage provenant exclusivement des « entités commerciales de l’Église » et des revenus de placement accumulés au fil des ans. En clair, l’argent viendrait de la fortune investie par l’Église (son gigantesque fonds de placement géré par Ensign Peak Advisors, d’une valeur estimée à 100 milliards de dollars en 2019) et non directement des offrandes des croyants.

Malgré ces assurances, plusieurs voix critiques se sont élevées. En 2019, un lanceur d’alerte, David Nielsen, ancien employé d’Ensign Peak, a déposé plainte auprès de l’IRS (fisc américain) en accusant l’Église d’avoir éventuellement enfreint les règles fiscales lors du sauvetage de Beneficial Life. Étant donné qu’Ensign Peak est un fonds exonéré d’impôts (car rattaché à une organisation religieuse caritative), son utilisation pour recapitaliser une société commerciale pourrait constituer un détournement de fonds non imposables vers une activité lucrative – ce qui est interdit par la loi américaine. Nielsen affirme qu’en 2009, environ $600 millions provenant d’Ensign Peak ont servi à renflouer Beneficial Life, corroborant le montant annoncé par DMC. L’Église a vigoureusement nié toute malversation, soutenant que ces allégations reposent sur des informations incomplètes. Néanmoins, elle a reconnu publiquement avoir mobilisé des fonds d’investissement pour sauver Beneficial Life, tout en soutenant que « rien d’illégal » n’avait été commis. La manœuvre, même légale, n’en choque pas moins certains fidèles et analystes : James Huntsman, membre d’une influente famille mormone, a intenté en 2021 un procès retentissant contre l’Église pour « détournement de dons ». Huntsman accuse explicitement l’institution d’avoir utilisé ses contributions religieuses (la dîme qu’il versait chaque année) pour financer des projets commerciaux non spirituels – en l’occurrence la construction d’un centre commercial de luxe à Salt Lake City et le sauvetage de Beneficial Life. Il cite l’exemple de Beneficial Life comme une trahison de la confiance des donateurs : selon lui, « détourner la dîme pour combler les pertes d’une compagnie d’assurance en faillite » outrepasse largement l’usage annoncé aux fidèles (qui est de « bâtir des églises, soutenir la mission, l’éducation et la charité »).

Ce procès a mis en lumière un malaise grandissant au sein même de la communauté mormone. De plus en plus de membres s’interrogent sur l’opacité financière de leur Église et sur la pertinence de ses investissements colossaux, alors que des enjeux spirituels et humanitaires urgents demeurent insuffisamment financés. En février 2023, l’Église mormone a d’ailleurs dû payer une amende de 5 millions de dollars aux États-Unis pour avoir dissimulé l’ampleur de ses actifs boursiers au gendarme de la bourse (la SEC) : pendant des années, Ensign Peak a réparti ses actions entre des sociétés écrans afin de ne pas attirer l’attention, ce qui a été jugé contraire aux obligations de transparence. Si cette sanction concerne l’ensemble des placements de l’Église et non spécifiquement Beneficial Life, elle participe d’un contexte général de défiance vis-à-vis des finances mormones. Pour certains observateurs, le cas Beneficial Life illustre le danger de la confusion des genres : une Église utilisant des méthodes d’entreprise privée, avec les tentations de secret et de profit que cela suppose. La controverse a aussi ravivé un débat théologique ancien : une religion doit-elle accumuler les richesses terrestres ? L’Église mormone se défend en invoquant la parabole biblique des talents, prônant une gestion avisée des ressources pour assurer l’avenir de la communauté. Elle affirme que ses placements ne sont qu’un « fonds de réserve pour les jours difficiles », destiné à maintenir ses activités en cas de crise et à soutenir son développement dans les régions du monde où les fidèles sont trop pauvres pour faire vivre localement l’institution. C’est notamment le cas en Afrique, où l’Église mormone connaît une forte croissance du nombre de conversions tout en devant subvenir aux besoins logistiques des nouvelles paroisses.

Quel rôle en Afrique, et au Cameroun ?

Beneficial Life Insurance, en tant que compagnie, n’a pour l’instant aucune présence directe en Afrique. Son activité d’assureur s’est historiquement concentrée aux États-Unis, principalement dans l’Utah et les États voisins où vivent de nombreux mormons. D’ailleurs, depuis 2009, la société n’émet plus aucune nouvelle police d’assurance : jugée trop petite face aux géants du secteur, elle a cessé de commercialiser ses produits et se contente de gérer les contrats existants jusqu’à leur extinction. Autrement dit, Beneficial Life est en voie d’extinction progressive, étalée sur plusieurs décennies le temps de servir tous ses assurés actuels. Son nom reste connu dans l’Utah (où une tour de bureaux a longtemps porté l’enseigne Beneficial Life), mais il est peu probable que l’Église mormone relance un jour cette marque à l’international. Par conséquent, ni le Cameroun ni aucun pays africain ne comptent à ce jour de filiale ou d’opération liée à Beneficial Life. Il existe certes une entreprise d’assurance vie appelée Beneficial Life Insurance en Afrique francophone (notamment au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Togo), mais il s’agit d’une pure coïncidence de dénomination : cette entité africaine n’a aucun lien avec l’Église mormone, étant issue du rachat des activités locales de Prudential par un investisseur privé en 2019. La similarité des noms pourrait prêter à confusion, mais il convient de distinguer la Beneficial Life américaine (mormone) de la Beneficial Life africaine (prudentielle).

En revanche, l’Église de Jésus-Christ des SDJ, elle, est bel et bien présente en Afrique sur le plan religieux. Au Cameroun, comme dans de nombreux pays du continent, la communauté mormone reste modeste en taille – quelques milliers de fidèles tout au plus, par rapport aux majorités catholique et protestante. L’Église mormone y investit surtout dans la construction de lieux de culte, l’envoi de missionnaires et quelques projets humanitaires (approvisionnement en eau potable, aides médicales, etc.), financés par son budget mondial. Mais pourrait-elle un jour déployer aussi ses bras économiques en Afrique ? La question mérite d’être posée. Disposant d’énormes réserves financières, l’Église mormone a la capacité d’investir dans des secteurs porteurs sur le continent (agriculture, immobilier, assurance, éducation…). Si elle choisissait de lancer par exemple une offre d’assurance pour ses fidèles africains, cela pourrait d’un côté apporter des capitaux frais et des emplois, mais de l’autre soulever des sensibilités religieuses. Dans un pays comme le Cameroun, à majorité chrétienne non mormone, l’arrivée d’une entreprise arborant l’étiquette d’une Église perçue comme “étrangère” ou “sectaire” risquerait de susciter méfiance et controverse. Les Églises traditionnelles pourraient voir d’un mauvais œil cette concurrence implicite sur le terrain social, et les autorités devraient s’interroger sur la frontière entre activités cultuelles et commerciales. La législation camerounaise, comme celle de nombreux pays, encadre strictement les associations religieuses (statut non lucratif) et les entreprises commerciales (soumis à l’impôt) : le cas d’une entité mêlant les deux dimensions demanderait une vigilance particulière.

Foi, finances et transparence

L’histoire de Beneficial Life, l’assureur fondé et possédé par l’Église mormone, met en lumière la délicate cohabitation de la foi et des affaires. Si l’Église de Jésus-Christ des SDJ justifie ses incursions économiques par la volonté d’assurer l’autonomie matérielle de sa mission spirituelle, cette stratégie n’est pas sans dérives potentielles. Au nom de la protection des veuves, l’Église mormone s’est muée en banquier, en fermier, en promoteur immobilier – et en assureur. La diversification économique lui a réussi financièrement, au point d’amasser un magot digne des multinationales, mais elle lui vaut aussi des critiques virulentes sur son manque de transparence et sa soif de richesse. Beneficial Life aura servi d’avertissement : même avec les meilleures intentions affichées, une Église qui opère comme une entreprise s’expose à des conflits d’intérêts et à l’indignation de ceux qui attendent d’elle exemplarité et dévotion aux seules causes charitables. Pour les pays comme le Cameroun, majoritairement chrétiens non mormons, la montée en puissance de l’Église mormone – que ce soit par ses missionnaires ou, hypothétiquement, par ses investissements – invite à réfléchir aux rapports entre religion, argent et influence étrangère. La success story de Beneficial Life s’est essoufflée aux États-Unis, mais elle laisse en héritage un débat toujours vif : jusqu’où une organisation religieuse peut-elle étendre son empire financier sans perdre son âme ? Les fidèles, tout comme les non-membres, sont en droit d’attendre davantage de transparence de la part d’une Église qui, derrière ses prêches, gère aussi un portefeuille boursier de plusieurs milliards. En fin de compte, l’Église mormone – au Cameroun comme ailleurs – devra convaincre que ses “affaires temporelles” servent bien son œuvre spirituelle, sous peine de voir grandir la méfiance autour d’elle. Les croyants africains, attachés à la distinction entre César et Dieu, observeront avec un œil critique toute tentative d’importer des modèles où le spirituel et le financier s’entremêlent étroitement. L’exemple de Beneficial Life restera à cet égard un cas d’école, rappelant que la frontière entre la bénédiction et le conflit d’intérêts peut parfois tenir à un fil, fut-il doré.

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✍️ À propos de l'auteur
Rodrigue Batag
Rodrigue Batag

Journaliste international pour 237online.com, Rodrigue Batag décrypte l'actualité mondiale avec un regard ancré dans les réalités africaines et camerounaises.

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