La corruption gagne du terrain et, visiblement, les pouvoirs publics sont impuissants à enrayer le phénomène. Dans le classement de Transparency International (Ti), le Cameroun a été signalé par plusieurs fois comme étant des pays ayant le plus grand indice perceptible de corruption, recueilli auprès des populations.
Et comme si cela n’était pas suffisant, le baromètre mondial 2015 de la corruption de Ti, rendu public la semaine dernière, fait porter le maillot (dans le jargon du cyclisme), derrière le Liberia qui caracole en tête, notamment en ce qui concerne la corruption dans l’administration publique. Dans ce classement, les secteurs les plus affectés par le phénomène sont la police, l’administration fiscale, les chefs d’entreprises et les fonctionnaires. Des six principaux services publics sur lesquels les questions ont porté, «les personnes qui ont été en contact avec la police ou les tribunaux sont les plus susceptibles à avoir versé un pot-de-vin. Les personnes ont respectivement versé 34% et 32%. Le Cameroun est le seul pays sur les 28 concernés où tous les six services publics sont fortement corrompus », relève cette étude.
Le vice-président de Ti-Cameroon, Henri Bell Manga Njoh, a soutenu que près de 44% d’individus sondés reconnaissent que ce fléau a augmenté au cours des 12 derniers mois. «Au Cameroun, 48% d’usagers qui ont été en contact avec un service public dans l’intervalle défini ont versé un bakchich. Il est le deuxième pays après le Liberia où le plus grand nombre de personnes doivent payer pour obtenir un service au sein de l’administration», affirme un autre responsable de ladite Ong au Cameroun. D’après cette enquête, la majorité de personnes interrogées soutient que les autorités ne luttent pas assez contre la corruption. Evidemment, les populations sont conscientes que ce fléau est contre-productif. Cependant, la corruption est tellement entrée dans les mœurs qu’on ne sait plus par quel bout l’en extirper. Il y a quelques années, une enquête conjointement menée par Greenpeace, Forest Monitor et le Centre pour l’environnement et le développement (Ced) démontrait que l’État du Cameroun perd en moyenne 100 milliards de francs Cfa chaque année dans le secteur forestier, du fait de l’exploitation illégale (60 milliards, selon Global Witness).
Recommandations
En vue de tordre le cou à la corruption qui dilue tous les efforts du gouvernement et freine gravement le développement socioéconomique, Ti-Cameroon a recommandé notamment la ratification de la convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption, l’adoption d’une loi anti-corruption qui réprimande l’enrichissement illicite, la mise en application de l’article 66 de la Constitution camerounaise relative à la déclaration des biens et la protection des dénonciateurs. L’Onu, pour sa part, demande de renforcer la démocratie, de promouvoir la justice, de soutenir l’éducation, d’apporter la prospérité, de préserver le développement et d’améliorer la santé publique.
En rappel, l’étude de Ti a été réalisée, en collaboration avec l’organisme de recherche Afrobaromètre, dans 28 pays africains au cours de la période allant de mars 2014 à septembre 2015. Un peu plus de 43 000 personnes ont été sondées.
Inflation institutionnelle autour de la lutte contre la corruption
Ils sont nombreux les instruments consacrés à la lutte contre la corruption au Cameroun. Il y a d’abord le ministère du Contrôle supérieur de l’État (Consupe) placé sous l’autorité directe du chef de l’État qui veille à la discipline budgétaire et à la régularité des actes de gestion des administrations publiques ; la Commission nationale anti-corruption (Conac) créée en 2006 pour servir de bras séculier à l’État dans la prévention et la lutte contre la corruption ; l’Agence nationale d’investigation financière (Anif) qui s’intéresse à la régularité des transactions financières ; le Programme national de bonne gouvernance ; la Chambre des comptes de la Cour suprême. La dernière-née des institutions de criminalisation de la corruption est le Tribunal criminel spécial (Tcs). Une pléthore d’organismes mais pour quel résultat ? Peut-on se demander, car jusqu’ici, les efforts juridiques du gouvernement tardent à éradiquer le mal, tant la corruption reste un fléau qui entrave le développement du Cameroun. Pourtant, le pays devrait normalement se porter nettement mieux dans ce domaine. Que non. Plutôt, avec la multiplicité des acteurs dans le secteur, souvent décriée parce que porteuse de conflit de compétence, il n’est pas rare d’entendre parler, en sourdine, des crocs-en-jambe entre ces partenaires institutionnels engagés dans le combat contre la corruption et les détournements de deniers publics.
Parfois, on assiste à des missions d’inspection conjointes du Consupe, de la Conac, et de l’Anif, trois structures rattachées à la présidence de la République, avec à la clé des résultats très souvent contradictoires. Comment dans ce contexte, le Cameroun sortira-t-il de l’ornière en matière de bonne gouvernance, car aucun magistrat ne prendrait le risque d’engager des poursuites d’office contre un corrupteur haut placé dans l’administration, parce que dépendant au même titre que la Conac et l’Anif du pouvoir exécutif ? Pire, au niveau de la répression, les peines appliquées par les dispositions du code pénal sont loin d’être dissuasives, du moment où il est donné l’occasion de rembourser. L’opinion a donc le sentiment que certains hauts fonctionnaires se retrouvent derrière les barreaux pour certains faits alors que d’autres ayant commis des faits similaires sont simplement invités à effectuer des restitutions. Dès lors, la tentation est grande de penser que ces arrestations sont à la tête du client et n’ont pas que des objectifs d’amélioration de l’éthique professionnelle au sein de la fonction publique.
Même les différents rapports, soit du conseil de discipline budgétaire et financière du Consupe (service dépendant de la présidence de la République) ou de l’Anif, tous ne suffisent pas à dissuader les gestionnaires de la fortune publique. La réalité au Cameroun voudrait qu’il existe le problème de la gestion des recettes et des dépenses de certains organismes de l’Etat dits de souveraineté dans lesquels une certaine classe de fonctionnaires peut puiser infiniment, ceci parce que les contrôles administratifs et financiers n’y existent pratiquement pas. On peut donc s’interroger sur l’efficacité de ces organismes anti-corruption, s’ils en sont toujours plus nombreux qui continuent à se servir allègrement dans les caisses publiques.
Pierre Amougou




