CORONAVIRUS AU CAMEROON
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Source : MINSANTE Cameroun -
Mise à jour : 31 mai 2020
Société

Le Cameroun face à la pandémie du COVID -19 : l’appel au biopouvoir

Le 6 mars dernier, le Ministre de la santé publique a fait savoir à l’opinion publique nationale et internationale, que le Cameroun était désormais au rang des pays touchés par le Covid-19.

De 2 cas ce jour-là, 5 cas, 10 jours plus tard ; 27 cas le 20 mars et trois jours après, à 56 cas, ce 24 mars 2020, le rythme de propagation peut être défini en tout état de cause : en moyenne, il double tous les trois jours. A ce jour, deux guérisons et aucun décès confirmé par les autorités sanitaires malgré d’insistantes rumeurs. Ainsi va le décompte morbide, comminatoire et certainement sous-estimé faute de dépistage systématique et généralisé. Si la pandémie, par son ampleur et sa gravité, est une épreuve inédite pour les sociétés contemporaines à l’échelle planétaire, elle questionne l’Afrique (où les prévisions annoncent le pire) et singulièrement notre pays de manière spécifique. Cette pandémie apparait dans un moment historique peu anodin, marqué par un affaissement du soin populationnel, intensifiée par des difficultés socioéconomiques, la résurgence des actes terroristes de l’insurrection Boko Haram, dans la partie septentrionale du pays et un conflit de basse intensité dans des poches territoriales des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

L’appel à l’anticipation et la précaution peuvent sembler exagérer la menace mais désormais, le risque est objectif et non plus subjectif ; sous nos yeux, l’Italie hagarde, compte des milliers de morts. Face aux incertitudes épidémiologiques, l’imaginaire collectif autour de la menace pandémique se précise au Cameroun, mais pas assez vite. L’on continue à voir nos concitoyens pour certains heureux et insouciants, angoissés et engagés dans des luttes quotidiennes de survie (39% de la population a moins de 1000 FCFA par jour pour vivre) ; pour d’autres fatalistes ou animés d’espoirs divers, confiants dans leurs amulettes et autres recettes de grand-mère et ressources spéculatives. L’on est face à l’impérieuse nécessité du biopouvoir ; rapport spécifique entre le pouvoir et la vie.

La gestion pandémique : entre discipline des corps et biopolitique

Il est superflu d’indiquer que la gestion de la pandémie est avant toute chose une responsabilité des gouvernants. C’est à l’autorité protectrice de l’Etat que revient le pouvoir d’agir de manière optimale sur les caractéristiques vitales de notre existence. Dans l’entendement de Michel Foucault, inventeur du concept de biopouvoir en 1974, le biopouvoir remplace la forme juridique du pouvoir souverain en tant que droit de vie et de mort à travers le droit de saisir des choses, des corps, la vie mais aussi le temps des sujets au nom de l’en-commun. Il repose sur deux grandes modalités à savoir la discipline des corps et la biopolitique des populations. Ici l’Etat devient gestionnaire de la vie et de la survie collective à travers essentiellement une modalité bipolaire : l’anatomo-politique du corps humain, cherchant à maximiser ses forces et à les intégrer dans des systèmes efficaces et les contrôles régulateurs concentrée sur le corps de l’espèce, imprégné des mécanismes de la vie tels les politiques de naissance, morbidité, mortalité, longévité.

Le pouvoir est ici garant de la santé et de la productivité populationnelle. La biopolitique est ainsi la stratégie spécifique d’intervention et de coercition au nom de la vie et de la santé pour les protéger de manière légitime et efficace la population. On le voit, la dynamique du fait pandémique a avant tout un ressort comportemental. Le Covid -19 n’est contrôlé en l’absence de vaccin, que lorsque les individus acceptent de se soumettre à des prescriptions : se laver les mains, respecter la distance sociale/ physique, tousser dans le pli du coude ou encore se faire dépister. Ceci dénote d’une discipline des corps dont l’opérateur le plus légitime est l’Etat ; les 13 mesures prescrites par le Premier Ministre Chef du Gouvernement en sont. Entre autodiscipline et contrôle, la régulation de la vie sociale est faite de l’intérieur et de l’extérieur pour que la subjectivation (résistances sociales aux injonctions publiques diverses par l’évasion des espaces de quarantaine ou le refus obstiné et public de s’y soumettre) ne rende improductifs les efforts du gouvernement. Ceci pose évidemment la question de savoir pourquoi les individus obéissent ou pas à l’Etat. Entre discipline et responsabilité vis-à-vis de soi et des autres dans un effort collectif, pas d’atermoiements, il faut plus d’Etat.

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Ici et là, d’aucuns vantent le modèle chinois, biopouvoir dans sa version la plus autoritaire : structurant dispositif de surveillance massive, quarantaines prolongées et rigoureusement contrôlées, interdictions de formes ordinaires de sociabilités, légitimation d’une surveillance sociétale avec un relevé de températures fait dans le cadre du porte-à-porte par des citoyens volontaires, vaste déploiement de l’armée et autres bonnes recettes autocratiques. La confrontation de ce modèle à une approche plus libérale, faisant confiance au citoyen qui va souscrire volontairement aux mesures publiques, est de moins en moins d’actualité, la généralisation des quarantaines étant amorcée, en l’absence de solutions antivirales ou vaccinales efficaces. Certes les deux réussites actuelles, la Corée du Sud et Taiwan sont des démocraties.

Facteur aggravant en ce qui concerne le Cameroun, le visage de l’offre sanitaire : peu d’espaces de mise en quarantaine, 1,3 lits d’hôpitaux pour 1000 habitants selon les statistiques de la Banque mondiale selon nombre de lits (3.4 pour l’Italie et 6,5 pour la France), capacités en oxygène et en assistance respiratoire pendant une dizaine de jours dans la meilleure des hypothèses pour un malade infimes, etc.). Plus il y a des lits et le matériel médical de prise en charge, moins il y a de morts comme l’indique les deux exemples européens qui affichent un taux de mortalité lié au Covid-19 de 8,29% pour l’Italie et 3,38% pour la France. Notre système de santé ne peut tout simplement pas absorber un taux de contamination élevé. La projection en termes de taux de létalité serait de 7 à 10 %, toutes choses étant égales par ailleurs, selon certaines prévisions. Il est clairement inenvisageable de ne pas restreindre de manière plus drastique la circulation des personnes, vecteur de propagation. Ceci doit être clairement affirmé, puisque le biopouvoir est aussi une matrice de savoirs et un régime de vérité.

Le virus n’a pas une inclinaison particulière pour les débits de boissons, les restaurants et autres espaces de loisir sommés de fermer à 18h, tandis qu’il goûterait peu les écoles et campus universitaires qui eux sont désormais totalement clos. D’ailleurs, il n’est pas non plus prouvé que le virus devient plus féroce à la tombée de la nuit. Les mesures de prévention se doivent d’être conséquentes. Il faut dire et répéter que les pandémies ne sont contrôlées que lorsque les gens sont amenés à (contraints de) se conduire de manière à stopper la propagation. Toutes les mesures doivent être prises dans ce sens, y compris sur certains territoires, le confinement total. L’instauration et l’extension de l’état d’exception n’est pas une coquetterie autocratique, mais le référentiel ordinaire de prise en charge de menaces sanitaires de cette envergure, à condition bien sûr qu’il ne soit ni indéterminé, ni dépourvu de mesures sociales permettant d’habiller la vie nue.

L’Etat –Providence et le Covid-Care

En cette épreuve pandémique qui n’est pas seulement sanitaire mais aussi socioéconomique, la vie nue doit être habillée de soins par le pouvoir et la société. Cette crise pandémique est en effet un révélateur de fragilités. Les mesures de confinement ne sont pas socialement homogènes dans leurs conséquences, elles ne touchent pas de manière égale riches et pauvres, qu’il s’agisse d’individus ou de pays. Elles sont d’ailleurs un accélérateur des inégalités déjà marquées : que feront les plus vulnérables, souvent actifs dans un secteur informel massif, en cas de confinement total ? Comment se laver les mains 20 fois par jour quand on n’a pas accès à l’eau potable ? On voit clairement que des décennies d’ajustement néolibéral ont dévasté le service public et les capacités protectrices de l’Etat. Peut-on les réhabiliter dans l’urgence ? Certainement pas mais ce temps viendra : nous voyons tous clairement notre vulnérabilité et identifions les politiques publiques vitales pour la survie d’une société, celles qui devront dessiner les priorités publiques dans l’avenir. Pour l’heure, la réponse au Covid -19 doit s’inscrire dans une refondation des nouvelles modalités de l’en-commun et dans une l’ingénierie du gouvernement plus rationalisée.

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Elle peut prendre la forme d’un soin, sorte de Covid-Care dont les ressorts sont très anciens. Dans son Traité de police, dès 1707, Nicolas de la Mare faisant valoir précocement, un principe de responsabilité étatique dans le soin populationnel et prend corps sous les traits l’Etat hygiéniste, au 19e siècle qui, par diverses techniques, fait de l’hygiène une police des corps. Lutter contre le Covid-19, c’est rendre docile le corps malade ou suspecté de l’être et en en contenant les menaces, c’est aussi procurer divers soins. Ainsi, outre la régulation biopolitique des conduites et les sanctions normalisatrices, il faut envisager de bien mesurer et prendre en charge les effets désagrégateurs de la pandémie, qui sont essentiellement un affaissement socioéconomique et une fragilisation du lien.

Quelle forme prend le Covid-Care ? Il s’agit d’abord d’une responsabilité collective de soin mutuel allant bien au-delà des ressorts distributifs et redistributifs traditionnels de l’Etat –Providence : il emporte de manière fondationnelle le fait de se soucier de l’autre, de prendre soin de lui, de le prendre en charge et d’accepter soi-même d’être objet de soins. Entre éthique de l’autre, disposition à la sollicitude et activité pratique de soin, le Covid-Care peut s’apparenter aujourd’hui au fait de se confiner, de mettre à disposition de l’eau et du savon à l’entrée de chez soi ou dans l’espace public, d’encourager l’autre au lavage des mains tout en s’y conformant soit même, de distribuer des denrées de premières nécessités aux plus vulnérables, etc. Sollicitude d’en haut, soins d’en bas, soins offerts aux proches, aux voisins, soins à la population, soins reçus, soins donnés.
Dans ce régime de soins, l’Etat se doit de montrer une attention particulière aux plus vulnérables en réhabilitant les filets sociaux, déchiquetés par des décennies de catéchisme néolibéral.

  • Il s’agit d’abord du soin public pour les soignants, ceux qui sont en première ligne de la prise en charge hospitalière (cœur du soin) qui méritent les plus grands honneurs mais aussi et surtout les moyens médicaux et financiers pour bien prendre soin des malades.
  • Il s’agit ensuite du soin pour les cibles médicales qui doivent continuer d’être dépistées et soignées gratuitement. Ceux qui sont mis en quarantaine de manière administrative doivent être placés sous l’aile protectrice de l’Etat.
  • Il s’agit enfin du soin pour les plus vulnérables qui sont dans leur grande majorité exclus des circuits formels de prévoyance sociale. Au minimum, un système d’aide alimentaire aux plus démunis de nos compatriotes qui pour certains, craignent plus la faim que le Covid-19, est incontournable.
    La prise en charge humanitaire des victimes de la crise anglophone indique quelques pistes intéressantes d’action. En attendant un registre national unifié des précaires, l’urgence nous commande d’agir en plafonnant les prix des produits de première nécessité tout en sanctionnant toute spéculation. Il faudra soutenir la classe moyenne, segment souvent oublié mais aussi les acteurs économiques (suspension de charges sociales, moratoire sur le remboursement des crédits bancaires des entreprises, etc. pendant la période de confinement) mais ceci appelle à réflexion spécifique.

Un nouveau monde est en gestation, dans lequel même les dévots les plus zélés de la religion friedmanienne se dédisent les uns à la suite des autres, réifiant le souverainisme ou les bienfaits d’un Etat qui ne se contente pas de réguler mais prend en charge le bien-être de sa population. Avec le Covid-19, la crise pratique et symbolique de néolibéralisme est actée. L’économie biopolitique de la pandémie doit se faire sous un régime de gouvernement de la vie, non de mortalité ou de morbidité. Cette logique de la vitalité dont la rentabilité économique ne doit pas être l’horizon, passe par une refondation des termes de l’en-commun et du service public au Cameroun.

Nadine Machikou Ndzesop, Agrégée de Science politique

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