Charles Ngah Nforgang: Au Cameroun, l’environnement est fait pour que la presse ne puisse pas prospérer

Membre du bureau du Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC) et enseignant de Communication à l’Université de Douala, il résume les principales difficultés qui accompagnent l’exercice de la profession de journaliste au Cameroun.Quelles sont les principales difficultés auxquelles font face les journalistes au Cameroun ?
Les journalistes aujourd’hui connaissent de nombreuses difficultés qui sont à la fois d’ordres, professionnel, structurel et institutionnel.
Sur le plan de la structuration, On se rend compte que quand bien même la loi de 1990 consacre le système de déclaration qui permet au média d’exister, ce n’est pas le cas dans l’audiovisuel où le décret du 03 avril consacre le paiement d’une forte somme pour pouvoir obtenir une licence d’exploitation (50 millions de Francs Cfa pour les radios et 100 millions pour les télés, Ndlr). La plupart des médias audiovisuels qui existent aujourd’hui fonctionnent sous le régime de la tolérance et le régime de la tolérance devient aujourd’hui une épée de Damoclès qui est suspendue sur la tête de ces médias là et qui contribue à limiter la liberté de ces médias là, à limiter le déploiement de ces médias là qui ont peur, ne sachant pas toujours ce qui peut leur arriver du moment où ils n’ont pas la licence.

Sur le plan de la structuration toujours, il faut noter que nous sommes encore un des rares pays où on envoie encore les journalistes en prison. Ça veut dire qu’il y a encore des dispositions dans le Code pénal qui envoient encore les journalistes en prison alors que dans les autres pays, on est arrivé à dépénaliser les délits de presse. C’est-à-dire qu’on ne va plus en prison forcément parce qu’on s’est exprimé. Au Cameroun, c’est toujours le cas, il y a beaucoup de journalistes derrière les barreaux, il y en a même qui sont au niveau des tribunaux. Il s’agit là d’une disposition qui restreint la liberté de la presse parce que le journaliste même s’autocensure en se disant : peut-être, si je pousse encore le bouchon trop loin, je pourrai être attaqué en justice ou, je pourrai aller en prison. Toujours sur ce plan là, il faut noter qu’il y a une convention collective qui a été signée depuis le 12 octobre 2008 mais qui n’est pas appliquée alors que c’était d’application immédiate. Pourquoi ? Parce que ceux qui nous gouvernent, ceux qui peuvent obliger les patrons de presse à l’appliquer, c’est les pouvoirs publics mais les pouvoirs publics se complaisent dans la situation actuelle. Voila une autre disposition qui aurait pu permettre aux journalistes de bénéficier de meilleures conditions de travail, de meilleurs salaires et espérer de bons rendements qui n’est pas appliquée, et du coup, les journalistes se retrouvent dans une véritable précarité.

Quels sont les obstacles sur le plan professionnel ?
Sur le plan professionnel maintenant, il faut noter que les journalistes reçoivent des modiques salaires et dans la plupart des cas, ils n’en reçoivent aucun. Ceux qui ont des salaires fixés, connaissent de nombreux arriérés de salaires. Il y a des quotidiens au Cameroun qui comptent 5 à 10 mois d’arriérés de salaires. Il y a des hebdomadaires qui ont deux ans d’arriérés de salaires. A Yaoundé, nous avons fait le tour, à l’Ouest, partout, et nous avons constaté que des journalistes se paient, c’est-à-dire que vous vous débrouillez pour vous payer. Et quand on veut se payer, on se livre à toutes sortes de complicité et de mercantilisme et on sacrifie le droit du public à être informé. Sur le plan professionnel, la qualité du travail prend un coup parce que les conditions de traitement ne sont pas les plus gaies et cela contribue également à ternir la qualité de la presse mais aussi la qualité des journalistes qui exercent dans les médias.

Et sur le plan institutionnel ?
Je vais dire que l’Etat ne nous accompagne pas beaucoup. Dans un pays comme la France, les aides à la presse se chiffrent en des milliards d’euros chaque année. Au Cameroun, c’est pratiquement une portion congrue d’environ 250 millions de Francs Cfa qui est distribué à tête chercheuse, à des amis. On y met des agences conseils en communication, des imprimeries qui n’ont rien à voir avec la presse. On se rend compte que l’environnement est fait pour que la presse ne puisse pas prospérer. Les difficultés sont tellement nombreuses et cela empêche la presse d’éclore, de prospérer. Mais nous disons que des lendemains meilleurs sont possibles car il n’y a que nous-mêmes qui pouvons amener les choses à changer. A travers le Syndicat des Journalistes du Cameroun, à travers d’autres associations qui existent, nous souhaitons que les journalistes soient davantage solidaires entre eux, mènent les mêmes combats pour amener non seulement les patrons à respecter la convention collective, non seulement à leur payer de meilleurs salaires, à les doter des meilleures conditions de travail mais aussi des pouvoirs publics à faire disparaître toutes ces dispositions qui contribuent à limiter la liberté de la presse.

Propos recueillis par Wiliam Tchango

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