Cameroun – Testament : Ibrahim Mbombo Njoya par lui-même

Le Roi est mort

Dans un livre entretien paru en 2019, le roi des Bamoun répondait sans détour à diverses questions sur sa vie, ses carrières politiques et administratives, son règne… il est décédé hier à l’âge de 84 ans.

Il annonçait des mémoires qu’il préparait. Elles seraient publiées avant ou après sa mort avait dit le Sultan Ibrahim Mbombo Njoya. Mais en attendant de pouvoir se raconter dans cet ouvrage sur lequel il travaillait, il avait accepté de faire un certain nombre de révélations sur sa vie, à travers un livre-entretien de Moussa Njoya, publié aux Éditions du Schabel en 2019.

Dans cet ouvrage intitulé « Le Cameroun, les Bamoun et moi », il revient sur ses différentes vies. Car celui qui vient de rendre l’âme a eu un parcours fort riche, de son enfance à Foumban, de ses études secondaires en France et de sa carrière professionnelle, administrative et politique.
Parti très jeune en France, à l’âge de 13 ans, à la suite de ses études primaires à Foumban, le prince Mbombo Njoya n’y passera pas plus de six ans. Après avoir passé la première partie de son baccalauréat, il revient pour des vacances au Cameroun à la demande de son père, le Sultan. Il ne sait alors pas qu’il s’agit d’un retour définitif au pays natal. C’est peut-être aussi ce retour que l’on peut considérer comme précoce qui justifiera également qu’il aura également une entrée plutôt précoce dans l’administration, coloniale d’abord et post-independance ensuite.

En 1957 en fait, un an après son retour au Cameroun, il devient attaché au cabinet du Haut-commissaire français au Cameroun. Après l’indépendance, il devient en 1960 chef du cabinet du tout premier secrétaire à l’information, Sadou Daoudou. Il entre au gouvernement en 1964 comme commissaire général à la Jeunesse, aux Sports et à l’Éducation physique. Il sera ainsi le premier président de la Fédération camerounaise de football. Il sera plus tard vice-ministre de l’Éducation nationale, de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, vice-ministre des Affaires étrangères, ministre des Postes et Télécommunications, ministre de la Jeunesse et des Sports à deux reprises, ministre de l’Information et de la Culture, ministre de l’Administration territoriale et ministre délégué à la présidence chargé des relations avec les assemblées.

Au milieu de parcours au gouvernement, il a également mené une carrière diplomatique qui le conduira notamment comme ambassadeur du Cameroun en Guinée équatoriale et en Egypte. Il quittera le gouvernement en 1992. « J’ai été ministre pendant près de trente ans. (…) C’est moi qui ai dit que je ne peux plus être ministre, que je ne peu plus aller au gouvernement », dit-il dans le livre-entretien paru en 2019. Il restera une personnalité importante du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) dont il était membre du Comité central et du Bureau politique depuis sa création. Il sera sénateur en 2013. Il se réclamait également une certaine proximité avec le président Paul Biya qu’il considérait d’ailleurs comme un ami.

« Un jour lors d’une audience, je lui ai fait savoir que, Monsieur le président, je suis souvent amusé par ceux qui disent qu’ils sont vos amis, car je viens d’une civilisation où un chef n’a pas d’ami. Si l’intérêt supérieur de la Nation se présente, et que vous devez me couper la tête, vous allez le faire. Même si vous devez après entrer pleurer dans la chambre. Parce qu’on ne peut pas sacrifier tout un peuple pour le bien d’un seul individu. Mais je peux dire aujourd’hui que c’est un ami, car je ne suis plus dans le système « , se confiait-il. En 1992, après le décès de son père, il devient le 19e roi des Bamoun. Son règne a été marqué par plusieurs. Il y aura aussi la forte adversité dans le Noun avec Adamou Ndam Njoya, son cousin, président national de l’Udc, qui l’a précédé dans l’au-delà le 7 mars 2020. Ibrahim Mbombo Njoya était âgé de 84 ans. Il est né le 27 octobre 1937 à Foumban.

Débuts dans l’administration camerounaise

« Quand le président Ahidjo prend le pouvoir, il décide d’aller faire une tournée dans le Nord pour se présenter aux chefs traditionnels. Il demande au Sultan Njimoluh Seidou de l’accompagner. Le Sultan m’a demandé de « porter son sac ». Tout ce que je peux dire, c’est qu’à Garoua, il avait déjà fait son gouvernement. Sadou Daoudou était secrétaire d’Etat à l’Information. C’est à Garoua qu’il demande au Sultan ce que je fais. Celui-ci lui répond : « Rien pour l’instant ! Il a fini avec le Haut-commissaire ». Le président Ahidjo lui a alors dit : « je vais l’envoyer comme le chef de cabinet de Sadou Daoudou ». Et donc, il téléphone à Sadou Daoudou et lui dit, « Mbombo Njoya Ibrahim est avec moi. Il faut le prendre dans ton cabinet ». Voilà mon point de départ ! »

La démission du président Ahidjo

« Quand le président Ahidjo démissionne, je suis au ministère des Postes et Télécommunications, et mon ami Sadou Daoudou est Secrétaire général adjoint à la présidence de la République. Je n’oublierai jamais ! C’était un jeudi et mon bureau se situait à l’endroit où se trouve actuellement le ministère des Postes et Télécommunications. Je reçois un coup de fil de mon ami Sadou Daoudou qui me demande s’il peut venir me voir très vite. Je lui réponds que je l’attends. Il arrive dans mon bureau, complètement paniqué. Alors là, complètement ! Je lui demande, « qu’est ce qui se passe ? ». Il me dit que le Président Ahidjo veut démissionner, et qu’ils ont, Moussa Yaya, Charles Assale, Madame Ketcha, Sissoko, son ami, et même Paul Biya qui était Premier ministre, bref, tous ceux qui étaient proches de lui, tout essayé pour l’en dissuader sans succès. « On a voulu le dissuader, il n’a voulu rien entendre ! », a-t-il déclaré. Et s’il est venu me voir, c’est parce que pour eux, au moment où nous parlions, la seule personne capable de le dissuader, c’est le Sultan Njimoluh Seidou. Alors, il est venu au bureau pour qu’on contacte le Sultan dans l’urgence ! Nous avons appelé le Sultan de mon bureau, et il a donc accepté de venir. Il est arrivé dans la nuit de jeudi à vendredi. Le Sultan a demandé à voir le président Ahidjo, celui-ci a refusé de le recevoir. Il expliquera son geste plus tard. Et ce même jeudi, il a fait son discours pour annoncer sa démission. Le Sultan est rentré à Foumban après la prestation de serment à l’Assemblée nationale du premier ministre Paul Biya, qui est devenu Président de la République le samedi 06 novembre 1982 ».

L’accession au trône

Le 08 aout 1992, je suis rentré, j’étais fatigué, je suis monté chez moi pour me reposer. J’ai même dormi avec le boubou que je portais, car j’étais trop fatigué. C’est à minuit que Lehrâh Fondeùh est venu m’annoncer qu’il y a un des serviteurs qui est gravement malade et qui est dans le coma. Comme c’est moi qui étais le responsable de tout le monde, je me suis levé, j’ai mis les babouches et on est monté dans sa voiture, avec un autre. Quand on est arrivé au palais, j’ai voulu entrer par la grande porte, il m’a dit : « On ne rentre pas par ici, on va passer par l’arrière. On passe par l’arrière-cour là-bas ». J’ai dit : « d’accord ». Je suis entré dans le premier salon, j’ai vu quelqu’un allongé par terre, on m’a dit « c’est lui qui est là ». Quand je me suis approché de lui, il 99 s’est levé. C’est là que j’ai commencé à sentir qu’il y a quelque chose, qu’il y a anguille sous roche. Par la suite, il me conduit devant la porte où se trouvaient les Nkom, où dormaient les exécuteurs testamentaires, à l’intérieur du palais. J’y entre et leur demande, « qu’est qu’il y a ? Si vous voulez que je vous indique où j’ai installé le quartier général des princes et des princesses, c’est au tribunal coutumier. ». Ils répondent : « Nous connaissons ! Nous savons ! ». Je leur dis, « si vous voulez qu’on aille ensemble chercher l’héritier, je suis d’accord.

On y va ensemble ! ». Ils me disent, « Non ! Non ! Entrez ! Entrez ! ». Ils m’ont mis dans une chambre. Il y avait juste un lit en bambou, et un grand lit. Celui de mon père. Je me suis allongé sur le lit en bambou, et j’ai été emporté dans le sommeil m’a pris. J’étais trop fatigué. C’est à 5 heures du matin que je me suis levé. Je vois neuf personnes tout autour de moi. Non ! Tout d’abord, on vient m’annoncer que c’est l’heure de la prière. Je me lève, je vais prier, puis je reviens me rendormir. A 5h30 du matin, je vois neuf personnes qui m’entourent, comme quand les magistrats vont annoncer à un condamné à mort que, « votre recours en grâce a été rejeté par le chef de l’Etat. Vous serez exécuté demain à telle heure ». C’est l’impression que j’ai eue. Vous savez, j’ai eu à assister à ce genre de scène quand j’étais chef de cabinet au ministère des Forces armées. C’est là qu’ils me disent : « Voilà, c’est toi qui es le successeur ! ». Je dis, « non ! Non ! Non ! Arrêtez ! J’ai maintenant cinquante-cinq ans. Je ne suis pas un enfant. Il ne faut pas me faire des choses comme ça, comme si j’étais un enfant. Parce que ça ne m’intéresse pas ce que vous me dites là ». Ils me rétorquent : « Non ! Non ! Non ! Voilà ! Notre frère a dit que c’est toi l’héritier ! ». Je dis, « bon ! Je ne suis pas d’accord. Si vous voulez, on va chercher un jeune, parce qu’à mon âge, je ne sais pas si je vais mourir demain ou après-demain. On va chercher un jeune qui va vivre plus longtemps, qui aura le temps de faire des enfants, pour que sa succession soit assurée. Moi, je suis déjà vieux ! ». Ils répètent : « Non ! C’est toi !».

Extraits de « Ibrahim Mbombo Njoya. Le Cameroun, les Bamoun et moi »
Livre-entretien, Editions du Schabel, 2019

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