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Cameroun – Sauvetage : Le retour manqué de Samuel Eto’o

Appelé à la rescousse pour sauver la CAN 2019, l’ancien capitaine des Lions a mis le cœur à l’ouvrage sans parvenir à ses fins.

Le 02 octobre 2018, Paul Biya, dont les apparitions publiques annuelles se comptent au bout des doigts, reçoit en grandes pompes le président de la Confédération Africaine de Football. Alors qu’il avait superbement ignoré une précédente invitation du président camerounais datée de juillet 2017, le Sieur Ahmad a sauté dans le premier jet privé disponible en direction de Yaoundé quelques heures seulement après avoir à nouveau allumé le Cameroun sur son incapacité à organiser la CAN 2019.

Et pour ce voyage tant attendu, le président de la CAF n’est pas seul. Il est accompagné de son vice-président le congolais Constant Omari, du président du Comité de normalisation, Dieudonné Happi, et du « médiateur » Samuel Eto’o, l’initiateur de la visite. Dans l’avion qui les mènent au Cameroun, Eto’o pose aux côtés du trio dans une gandoura blanc. La photo est publiée sur les réseaux sociaux et dans la presse Camerounaise.

Le Pichichi tient à immortaliser sa douce revanche. Elle est d’autant plus savoureuse quelle sera actée au palais présidentiel dEtoudi. Un lieu où le footballeur était quasiment devenu indésirable. Mis à lindex en sélection nationale, marginalisé dans les cercles du pouvoir de Yaoundé, Samuel Eto’o a rongé son frein pendant plus de deux ans avant de se voir offrir cette occasion quasi inespérée de refaire surface.

Un retour en grâce remarqué qui n’aurait jamais pu être possible sans le départ de son « ennemi intime », l’ancien Directeur du Cabinet Civil de la Présidence de la République, Belinga Eboutou, enfin « déchargé » par le président Biya à la faveur du remaniement ministériel de mars 2018. Dans une interview accordée au magazine France Football le 08 mai 2018, Samuel Eto’o explique le rôle qu’il a joué pour tenter de maintenir la CAN 2019 dans son pays : « Il fallait tout faire pour que ce tournoi se passe chez nous comme prévu, afin d’offrir cette opportunité unique au peuple camerounais.

Des doutes avaient été émis suite à des retards dans la construction des stades, des problèmes dans l’organisation, etc. On ma appelé pour apporter ma modeste contribution. Or, pour le Cameroun, je n’hésite jamais.J’ai servi d’intermédiaire entre la Confédération africaine (CAF) et lEtat du Cameroun. Il est vrai que mon beau pays a connu des difficultés mais il est en train de tout faire afin d’être prêt à temps… Afin de les rassurer, j’ai discuté avec les dirigeants de la CAF, son président en tête, M. Ahmad. J’étais le messager de lEtat du Cameroun pour que les relations se clarifient. Certaines personnes de l’ancienne direction de la CAF ont voulu créer des malentendus. Il fallait que je rassure. J’ai été un facilitateur choisi par lEtat du Cameroun. Il le fallait ».

Pour Eto’o, ce dévouement patriotique s’est fait sans conditions : « Je n’ai jamais voulu prendre de pots-de-vin, je n’ai jamais vendu ma parole. Comme la dit le président Ahmad, le seul interlocuteur entre la CAF et le Cameroun, c’était moi. J’étais la figure de proue des nombreuses personnes qui travaillaient. J’en suis fier. C’est la concrétisation de l’action de la CAF depuis un an et le changement de présidence », indiquait-il.

Unis contre Hayatou

Ce rôle central dévolu au footballeur pour sauver une CANdidature mal embarquée n’était pas fortuit. La proximité entre Eto’o et Ahmad est de notoriété. L’alliance entre les deux hommes que rien ne rapprochait au départ va défier toute logique nationaliste pour se cristalliser autour d’un homme : Issa Hayatou. Bâtisseur incontesté du football africain, le dirigeant camerounais a progressivement sombré dans un complexe messianique qui la poussé à se maintenir à la tête de la CAF alors que tout le monde le savait épuisé et malade. Son règne interminable de 29 ans lui aura permis de se faire un bon paquet de zélateurs mais aussi de bien garnir son carnet d’ennemis intimes. Le plus célèbre d’entre eux sera le bien nommé Ahmad, ancien président de la Fédération Malgache de Football, dont le pays fut déchargé de manière suspecte de l’organisation de la CAN U17 de 2017 quelques jours seulement après l’annonce de sa CANdidature à la présidence de la CAF. Elu contre toute attente président de la CAF le 16 mars 2017, Ahmad s’évertuera à faire payer à Hayatou ce qu’il considère comme un affront historique infligé à sa personne et à son pays, Madagascar.

Trop malin pour définitivement se mettre à dos l’un des plus grands pays du football africain, Ahmad a su ménager la chèvre et le chou. Alors qu’il tapait sans réserve sur l’organisation camerounaise, l’homme a pris langue avec une icône nationale : Samuel Eto’o. Un allié objectif qui avait lui aussi une dent particulièrement dure contre Issa Hayatou qui s’est montré clément avec la normalisation de Joseph Owona avant de soutenir tacitement la forfaiture de Tombi à la tête de la FéCAFoot. Ceux-là même qui ont brutalement expulsé Eto’o des sphères du football camerounais. « Auparavant, à part la remise du titre de Joueur africain de l’année (4 fois), je n’étais jamais invité. Le président Ahmad a complètement changé le visage de la CAF. Nous apprécions ce dialogue », confiait Eto’o dans son interview au magazine France Football. Bienveillant, le président de la CAF a lui aussi multiplié des mots d’attention à l’endroit de la légende du football camerounais au point de le présenter comme le seul être au monde capable de sauver la CAN 2019 au Cameroun: « Je remercie sincèrement Samuel Eto’o qui est venu me voir pour placer le football au-dessus de tout et de décider avec nous, le football en toute fraternité, en toute transparence. C’est pourquoi ajoute-t-il, j’ai invité ici, le président du Comité de normalisation du Cameroun pour venir discuter avec nous sur la gestion du football au Cameroun ».

Et maintenant ?

On s’était donc quitté sur ces échanges d’amabilités aux accents idylliques et rien de ne présageait vraiment du coup de tonnerre du 30 novembre dernier. Eto’o était-il au courant des intentions de son « ami » Ahmad qui semblait s’être fait une religion sur le dossier camerounais depuis belles lurettes ? Pourquoi s’est-il empressé d’annoncer un match de gala grandiose, avec la présence de Messi et Ronaldinho, dans le sillage dune compétition qu’il considérait comme acquise pour le Cameroun ? A-t-il simplement aidé à différer la décision finale de la CAF pour permettre une réélection « tranquille » de Paul Biya lors du scrutin présidentiel du 07 octobre 2018 ? Le président sera-t-il sensible à son volontarisme qui a tout de même débouché sur un échec cuisant ? Eto’o est de retour au palais mais pourra-t-il seulement dîner avec le Roi ?

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